Nu couché en diagonale * (sanguine 2010)
quatre catégories menées parallèlement : extraits des oeuvres de Gilbert Millet, traductions d'auteurs hongrois, réflexions et mémoires, dessins
Je ne peux pas évoquer mes souvenirs de Turquie sans parler de l'extraordinaire serviabilité des Turcs. Au début,
forts de nos réactions forgées dans des pays où tout se paie, où toute assistance est sous garantie et on en a pour son argent, ici, on se dit : que se cache-t-il derrière la gentillesse
apparemment gratuite? Avec quelle arrière-pensée me rend-on ce service qui dépasse l'entendement? Tirez-en les conclusions après ces quelques exemples parmi tant
d'autres.
Tomber en panne sur une route de montagne n'est pas drôle. Surtout, sous une pluie battante... Au bout de quelques minutes, le temps de nous rendre compte du caractère désespérant de la situation, une voiture s'arrête et le conducteur mouille sa chemise pour examiner ce qui se cache sous notre capot. Je ne saurais vous expliquer la panne mais lui, sans hésiter, détache la ceinture de son pantalon et bricole la pièce défaillante avec la ceinture taillée à l'aide de son couteau. Il nous dit que ça tiendra bien jusqu'au prochain garage et propose même de le suivre au cas où...
Nous arpentons dans la neige les flancs du mont Nemrut que j'ai décrit dans mon précédent billet. Plus de 2000 m d'altitude quand-même! Nous voulons voir de près les statues géantes décapitées. Au départ de la grimpette, une modeste cabane avec quelques souvenirs et tapis bariolés pour touristes. Nous saluons le gardien des lieux en précisant que nous boirions bien un thé à notre retour.
Nous passons un certain temps au sommet pour souffler, pour prendre les photos souvenirs et pour nous émerveiller du spectacle époustouflant. Qui voyons-nous arriver, s'escrimant à équilibrer son plateau avec les six verres de thé fumant, sur le sentier glissant? Notre gardien qui nous livre le thé au sommet, en toute simplicité! Pour le même prix...
Quitter toute "foire des vanités", des activités nécessitant une plus grande exposition, un conflit dérisoire des ego, cela faisait quelques mois que j'en ressentais un besoin mal défini, sans en comprendre vraiment les origines. Des changements s'opéraient en douceur et j'en éprouvais même une vague inquiétude : moi qui jadis, fuyais la solitude, j'étais irrésistiblement attirée dans la direction opposée, vers des "voyages intérieurs", une mise au point avec moi même.
En plein bouleversement, je tombe sur la recension du livre de Michel Onfray : Le recours aux forêts. La tentation de Démocrite (éditions Galilée 2009, 90 pages, 14 €). Et ce que je lis se trouve en parfaite synchronie avec mes obscurs ressentis, leur conférant un éclairage possible : "Lorsque l'on sait que l'on s'étourdit dans ce que Pascal nommait "le divertissement", lorsque vient la fatigue et que l'on cesse d'être les dupes du cirque auquel on participe malgré soi, alors on se dit qu'il est l'heure du repli. Mais de quel repli s'agit-il ? D'un repli sur son âme, non d'un repli sur soi. La différence est de taille. Apprendre à quitter le monde tout en restant dans le monde : telle est l'alternative que proposait Démocrite à qui, conscient de la désolation alentour, refuse de céder à la haine, à la misanthropie, à l'amertume ou au dédain."
Je prends. Ce "repli sur son âme" ne signifie pas se retirer dans un monastère ou sur une île déserte, ni dans sa tour d'ivoire. Il peut se nommer réflexion, lecture, écriture, peinture, échange de propos avec les autres, approfondissant, galvanisant même parfois ladite réflexion sur notre fulgurant et éphémère passage dans le monde. Savourer le luxe inouï de pouvoir prendre son temps, au prix même de la solitude...
AGONIA CHRISTIANA
Avec ses brises, avec ses fleuves,
l'aube est si loin encore !
Je mets ma chemise et mes vêtements.
Je boutonne ma mort.
(traduction : Maurice Regnaut)
AGONIA CHRISTIANA
Szellőivel, folyóival
oly messze még a virradat !
Felöltöm ingem és ruhám.
Begombolom halálomat.
L'idée m'est venue d'acheter une petite souris mécanique et de la lâcher dans la maison sans poupées, afin de générer du mouvement. Au point de désarroi où j'en étais, je me serais volontiers rendu acquéreur d'une colonie de termites. Se seraient-ils contentés des maquettes ? Un accès de prudence m'a suggéré un geste simple. Dans le couloir miniature, à l'endroit précis où l'eau coule du plafond réel, j'ai percé un trou et disposé des gravats miniatures sur le sol. Pour faire bonne mesure, j'ai répandu de l'eau dans le couloir. Le bois gondole.
Ce n'est qu'après coup que j'ai réalisé le caractère morbide de cette action. Je me suis enfermé dans mon bureau, pour être absent lorsque ma femme découvrirait le sacrilège. J'attendais des cris, des larmes, une porte qui claque. Rien n'est venu que du silence. Une drôle de guerre : Séverine ne vitupère pas, ne me prive pas de nourriture ou de caresses. Ses reproches sont muets ; le flou du désespoir dans son regard.
Une rechute de sa maladie contraint Marcel à quitter Paris. La guerre est achevée depuis plusieurs années lorsqu'il fait son retour, invité à une soirée chez le Prince de Guermantes. Il y découvre un monde bouleversé. Des êtres qu'il a connus jeunes et brillants sont des vieillards. Monsieur de Charlus a sombré un peu plus dans la déchéance. Des bourgeois sans finesse se sont introduits dans le cercle aristocratique. La princesse de Guermantes en effet était morte et c'est l'ex-madame Verdurin que le prince, ruiné par la défaite allemande, avait épousée. (...) Mme Verdurin était Princesse de Guermantes et avait dans le faubourg Saint-Germain une grande situation qui eût fort étonné à Combray, où les dames de la rue de l'Oiseau, la fille de Mme Goupil et la belle-fille de Mme Sazerat, toutes ces dernières années, avant que Mme Verdurin ne fût Princesse de Guermantes, avaient dit en ricanant "la duchesse de Duras", comme si c'eût été un rôle que Mme Verdurin eût tenu au théâtre. Odette est la maîtresse du vieux duc et Rachel, que tous méprisaient, une actrice célèbre accueillie à bras ouverts dans les salons.
La photographie trône sur la commode Louis XV dans son cadre doré. Elle commence à jaunir légèrement : la mariée en blanc et
son époux tout frais, la dominant d'une tête, regardent dans la même direction, émus, conscients de l'importance de l'événement.
Un premier enfant conçu dans la fièvre d'une nuit de noces tant attendue : le moment de débrider enfin leur sensualité longtemps contenue dans les sangles d'une ferveur catholique sincère. La virginité représente un gage sérieux des deux côtés, apprentissage commun, et le piège de la loterie ne les effleure même pas ! Ca ne peut que marcher !
Lucien est fils d'une mère en adoration devant son enfant unique et d'un père doux rêveur qui enfouit en profondeur les cauchemars de quatre années de tranchées, entamés à Verdun, parfaits au Chemin des Dames, se consolant parmi ses fleurs et laissant à sa femme l'autorité de porter la culotte. Quant à Emilienne, autre enfant unique qui souhaite se libérer de la tutelle d'une mère souffreteuse et d'un père taiseux, elle est fière de posséder un diplôme d'infirmière et un permis de conduire, un des premiers accordés à une femme.
La lutte pour la domination, corps à corps au propre et au figuré, s'installe aussitôt le mariage consommé. Lucien, fort de l'auréole de l'adoration maternelle, ne peut qu'attendre la même vénération de la part de sa femme. C'est mal connaître la discrète Emilienne ! Sous l'apparente tiédeur, couve un volcan possessif. Dès le départ, elle fixe ses conditions : continuer d'exercer son métier d'infirmière et maintenir à distance les ardeurs d'une belle-mère à qui elle a "volé" son fils ! Lucien est crucifié entre les deux femmes mais il n'a pas le choix : il ne peut désormais se passer des étreintes torrides et savantes d'Emilienne...
Les années passent. Ensemble, plus de cinquante au compteur. Oubliés les orages, la vaisselle jetée à la figure de l'autre, les suppliques à genoux pour déverrouiller la porte de la chambre. L'orgueil de Lucien se mue en quelques grognements édentés du vieux lion secouant sa crinière miteuse pour la forme. Emilienne savoure sa victoire finale en silence, déplaçant avec difficulté son corps alourdi qui a su garder intact son pouvoir sur les sens désormais affadis de Lucien. Main dans la main, ils s'acheminent vers le caveau familial...
illustration : "Cortège", huile, détail R.T.
Il n'y a pas de raison que la fête n'arrive qu'un seul jour par an...
Suméla... Monastère en ruines, sculpté dans la falaise, roche verticale au bord de la mer Noire...
Nos voyages à travers la Turquie ! Des centaines et des milliers de kilomètres. Nous avons écumé cette Asie Mineure tant convoitée durant des millénaires. Couches superposées de civilisations successives, vagues déferlantes de conquérants chassant les précédents et anéanties par les suivants... Tremper ses pieds dans le Tigre et l'Euphrate, ça vous ramène dans les temps prébibliques !
Civilisations lointaines et mystérieuses, difficiles à déchiffrer dans les stèles rongées par le temps, comme les Hittites du 14-13 siècles avant JC. Les Lydiens et leurs sarcophages sur pied ou les tombes creusées dans la falaise friable surplombant Amasya (dont le nom me restera à jamais associé à notre modeste "Konfor Palas" comme son nom ne l'indique pas, avec ses draps déchirés mais propres et ses toilettes communes inapprochables...), Ani, l'ancienne capitale du royaume d'Arménie qu'un tremblement de terre a littéralement rasée. Le mont Ararat dont nous suivons les flancs enneigés, sans pouvoir découvrir l'arche de Noé...
Les ruines d'Ishak paşa, somptueuse résidence en ruines du gouverneur du sultan au 17e siècle, à quelques kilomètres de la frontière iranienne, près de Doĝubayazıt, sur la route de la soie... Le lac de Van, avec, en son milieu, la petite île d'Akdamar qui abrite les vestiges d'une église arménienne du 10e siècle... La volupté de l'air printanier et les amandiers en fleurs au milieu du lac bleu, entouré de sommets enneigés... Non loin, le mont Nemrut (Nemrut daĝı), plus de 2000 métres, avec un tumulus de 50 m qu'Antiochus I s'est offert veillé par des sculptures géantes de plus de 10 mètres, décapitées par un tremblement de terre... La Cappadoce et la côte égéenne, la Méditerranée avec leurs sites somptueux et leurs souvenirs inoubliables, auxquels l'accueil des habitants, partout, prête son âme...
EXTRAIT DES NOTES D'UN ARTISTE FORAIN
Farine, couleurs, nous barbouillons notre visage,
nous nous jetons dans la sciure en culbutes,
nous laissons l'autre avoir honte pour nous,
nous pirouetteurs, nous comédiens,
jusqu'à trouver enfin,
cet équilibre instable dont
le prix est un compromis âpre.
Il s'écoule comme l'action sur la scène,
il s'écoule comme le temps de la mansuétude,
il s'écoule comme les pourparlers du soir,
il s'écoule comme l'exécution au petit matin,
il s'écoule comme l'eau de la pluie sur le mur,
il s'écoule comme sur le miroir sans regard le crachat.
traduction : Maurice Regnaut
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