A la mémoire d'Yvette Moret sage-femme...
Toute la journée, elle me revenait en mémoire, comme si elle avait voulu attirer l'attention sur le fait qu'elle avait définitivement quitté ce monde il y a tout juste quatre ans.
Je l'ai rencontrée en août 1973, une semaine avant notre mariage. Lorsque nous nous sommes saluées, elle s'est mise à pleurer... J'ai su plus tard que ce genre de démonstration de ses émotions était très rare. Elle était plutôt réservée, une présence discrète mais intense. Elle est devenue ma belle-mère.
En 2004, j'ai enregistré son témoignage pour notre revue: le récit d'une vie de sage-femme dans la France des années d'après-guerre. Une histoire passionnante, riche en anecdotes drôles ou dramatiques, comme la vie elle-même. C'est aussi l'histoire d'une personne rare, semblant solide comme un roc, réservée jusqu'à la froideur apparente... J'ai compris plus tard que cette façade cachait des fêlures qui m'ont permis d'arriver jusqu'à elle, à l'aimer...
Elle était profondément croyante, d'une foi intime et non démonstrative. Elle disait parfois que sans la rencontre de son mari, elle serait devenue carmélite... Nous avons beaucoup échangé sur ce sujet, dans le respect mutuel de nos différences. Elle était un étonnant mélange d'aspiration hautement spirituelle et de gourmandises terrestres: remarquable cuisinière et pâtissière, aimant les belles choses, vêtements et bijoux... Sans excès, bien sûr, avec la mesure en toute chose.
A la fin de l'année 1999, son mari s'est fait écraser sur un passage piéton par un chauffard ivre. Plus de cinquante années d'amour sans faille, de liens étroits et tendres se desserrent tout d'un coup... Six ans plus tard, le fils aîné ("dans lequel elle se reconnaissait le plus") meurt à son tour. "Ce n'est pas normal que nos enfants partent avant nous", disait-elle, démunie...
A la fin de janvier 2009, elle s'est éteinte à son tour. Lassée de l'attente...


