Temps de fin de novembre: crachin insidieux, vent mordant et pénétrant... Le soleil rare a du mal à grimper au-dessus des toits des maisons d'en face, ses rayons parcimonieux passent rapidement sur un coin de meuble ou sur l'aiguière ottomane qui me ramène immanquablement dans la boutique exiguë et chaleureuse de Kato l'Arménien, au Bazar d'Istanbul.
C'est un temps à se pelotonner dans la chaleur de sa maison et savourer la chance d'en avoir une. Le vent secoue les volets, les feuilles jaune vif d'un gingko biloba atterrissent sur la terrasse, venues de je ne sais quel jardin invisible.
Avec le temps, on se calfeutre dans sa maison, dans sa solitude. Plus d'envie de remuer ciel et terre, courir le monde sans tenir compte de la fatigue (jadis inexistante), du froid ou de la canicule... Où sont passées la force, la confiance invincible en la vie, remplacées petit à petit par une sagesse frileuse qui la regarde se consumer en veilleuse...
extrait). Cette fois-ci c'est la femme solitaire éternelle célibataire qui se raconte.
La Célibataire : Je ne peux pas me plaindre, j’ai été plutôt bien servie par la nature. De la beauté ? Je dirais plutôt du charme, ce pouvoir mystérieux qui m’a permis d’ensorceler à peu près tous ceux que je voulais. Je les enveloppais dans un halo de phéromones qui les tétanisait : oui, de phéromones comme chez les papillons ou les fourmis ! Je dosais savamment les ingrédients : une pincée de promesse de félicité, un brin de fragilité. Rares sont les hommes qui ne sont pas flattés à l’idée de protéger le sexe faible ! Le tout saupoudré d’un soupçon de mise à distance afin qu’ils soient ferrés à jamais, leur laissant entrevoir l’immensité de la perte si je leur échappais… Mon tableau de chasseest conséquent.
J’ai été une vraie baroudeuse du sexe : j’ai cumulé les aventures, dans une soif insatiable de conquêtes… D’où venait cette nécessité ? Quel besoin avais-je à combler ? Etait-ce l’envie de prendre le contre-pied de la frigidité lugubre de ma mère ? Ou alors, un simple appétit curieux pour les plaisirs de la vie qu’elle n’avait cessé de dénigrer devant moi... J’étais mince, presque sèche, le regard aiguisé pour repérer la proie… C’est le jeu qui m’intéressait, saisir la victime sans défense, jouer avec, en le laissant par moments s’éloigner mais toujours à portée d’un coup de griffe… Vous voyez le chat qui s’amuse avec la souris ? Jusqu’à ce que la bête, épuisée, exsangue, revienne en rampant vers son bourreau, le supplie de la croquer pour en finir… Mais cette phase du jeu ne m’amusait plus et, la plupart du temps, je m’en suis détournée avec lassitude.
C’est la conquête qui m’excitait et non la construction que j’imaginais fastidieuse, monotone, demandant trop de sacrifices. C’est pour les fourmis besogneuses et non pour les Diane Chasseresse ! Que faire d’une proie une fois capturée ? Elle perd tout son attrait. On est obligé de se lancer à la poursuite de la nouveauté… Le jeu de la séduction est autrement plus excitant que celui de la conservation ! J’ai toujours été piteuse ménagère. D’ailleurs, il n’y a pas un seul bocal de confiture dans mon placard ! Je préfère croquer les fruits quand ils sont encore juteux !
Je suis fascinée par le temps qui passe... Tout en sachant que "le temps" n'est qu'une invention, une convention de l'esprit humain pour fixer les changements observés en lui, autour de lui.
Il y'a quelques années, un test était très à la mode dans les fins de soirées. Il fallait répondre spontanément à des questions sur un parcours imaginaire, évoquant les premières images qui surgissaient dans notre tête. Je me souviens de la description de mon chemin et je dois avouer que cette description n'a presque pas changé depuis les quelques décennies écoulées. Je l'imaginais linéaire: un long sentier par endroit légèrement ondulé et dont on n'aperçoit pas la fin... Il avance dans une forêt plutôt claire et accueillante, bordé ici et là de quelques fleurs sauvages, belles dans leur simplicité sans ostentation...
Il ne faut pas être grand clerc pour déchiffrer ces images... Avec son apparente simplicité, son dépouillement sans prétention, mon sentier avance tout de même dans une forêt et non pas en rase campagne, ni en montagne ni au bord de l'eau... La forêt protège et la mienne n'est pas menaçante. J'avance en confiance, sans être exposée aux regards hostiles: seuls ceux qui m'accompagnent peuvent me voir.
Dimanche frisquet mais ensoleillé. Mon jardin commence à se déplumer, le petit érable du Japon a perdu ses feuilles, le vert de la pelouse se couvre de taches rougeâtres et jaunes dans toutes leurs nuances.
Et moi, je contemple ce paysage perchée sur mon petit nuage rose, depuis vendredi soir... Après quelques répétitions, mon texte intitulé "Nos étés indiens" a été présenté devant une trentaine de personnes, dans le cadre de nos soirées littéraires mensuelles (depuis janvier 2007). A l'origine, je l'ai écrit en 2010, pour Richarda: elle a joué seule les cinq femmes solitaires qui racontent, au crépuscule de leur vie, le chemin qui les a menées à la solitude.
Au bout de 8 ans, l'envie m'est revenue de reprendre le texte. Pour mesurer si mon écriture a mûri... Pour revoir, approfondir, remodeler les personnages, archétypes féminins qui se sont laissé composer à partir des figures de femmes rencontrées tout au long de ma vie: famille, amies, inconnues de passage - mes propres expériences aussi, sans doute - le tout passé au filtre de l'imaginaire...
Cette fois-ci, je les ai confiées à quatre comédiennes talentueuses amies. Je ne suis pas metteur en scène, d'ailleurs, il ne s'agit pas d'une pièce de théâtre. Plutôt de monologues, découpés puis mélangés pour créer un certain rythme dans la progression des récits. Il n'y a pas de jeu de scène proprement dit: c'était une lecture sur scène.
En l'écrivant, j'avais l'intonation de chaque phrase dans l'oreille: plutôt, j'écrivais ce que j'entendais de leurs paroles dans ma tête. Puisqu'on revêt la peau de chaque personnage que l'on crée, on entend leurs paroles... Bien sûr, les interprètes ont droit à quelques initiatives. Je ne connais pas de jeu plus excitant, plus intéressant que l'écriture.
Le public nous a réservé un accueil très chaleureux, très enthousiaste, réchauffant mes mains glacées de trac pendant toute la durée du spectacle... Après, pendant 3 bonnes heures, nous avons échangé autour des verres et des plats de l'amitié.
La question se pose fréquemment dans la vie de tous les jours. Non seulement dans la vie intime, personnelle mais aussi en société où les les acteurs des média, de la politique se servent allègrement des émotions suscitées pour manipuler les foules. C'est bien plus facile que d'inciter les gens à la réflexion, en servant des arguments qui s'adressent à leur intelligence.
Pendant longtemps, les philosophes considéraient les émotions comme des poisons, une sorte de "maladie de l'âme" dont il faut se débarrasser afin que la raison puisse guider notre conduite. Ce n'est qu'au 20e siècle que l'on réhabilite les émotions, que l'on découvre leur nécessaire coexistence avec la raison.
Les émotions ont joué un rôle fondamental dans notre humanisation. Notre mémoire même se fixe à l'aide des émotions éprouvées au moment des événements qui la constitueront. Et nous savons maintenant que sans émotions, pas de mémoire, et que sans mémoire, nous serions incapables de nous projeter dans l'avenir...
Comment faire cohabiter raison et émotions? Y a-t-il une suprématie de l'une sur l'autre?
La raison peut nous aider à tempérer la vague d'émotion qui risque de nous submerger, anéantissant notre libre jugement, nous incitant à réagir à chaud à un événement, ce que nous pourrions regretter plus tard, "à tête froide".
Beaucoup de gens passionnés, émotifs, facilement emportés par des vagues de colère, de joie, de jalousie etc. considèrent ceux qui parviennent à contrôler leurs émotions comme des pisse-froid sans âme, ennuyeux à mourir. Je ne suis pas d'accord. Maîtriser ses émotions ne veut pas dire ne pas en éprouver.
La raison nous aide à identifier nos émotions, afin de les comprendre, de les vivre en profondeur, sans se laisser envahir par elles. Être capable d'écouter une opinion contraire à la nôtre, sans sauter à la gorge de celui qui l'émet, nous permet de cheminer vers la tolérance. Raison n'est pas synonyme de calcul froid, refus de s'engager mais mesure et vigilance vis-à-vis des emballements que l'on regretterait plus tard.
L'anticyclone est de retour. Pourtant, le soleil éclatant reste incapable de dissoudre la pesanteur de la solitude. Volonté, raison déposent les armes. Difficile d'avouer sa défaite, alors que l'on prônait depuis des années le sacro-saint contrôle de ses émotions.
Les épreuves portent bien leur nom. A la fois l'événement tragique que nous subissons, mais aussi une sorte de test, d'examen que le destin nous fait passer pour savoir de quel matériau nous sommes sculptés. Sommes-nous en terre fragile, friable qui tombe en poussière à la première secousse venue (et que dire des secousses à répétitions...)? Ou alors, en granit, en apparence indestructible... Résiste-t-il aux coups de boutoir acharnés du destin? Nous sommes les seuls à savoir l'apparition des fissures microscopiques, ressenties avec une douleur sourde et anxieuse, verrouillée à l'intérieur.
Il est important de garder la face tant que l'édifice tient à peu près debout, par politesse envers les autres et aussi pour nous-mêmes. Pourtant, lors de nos face à face avec nous-mêmes, solitaires et sans fard, plus besoin de ménager les apparences. Nous sommes nus devant la vérité et nous soutenons son regard dans le miroir. Nos échecs, nos compromissions, nos petites gloires vraies ou factices, nos lâchetés et nos grandeurs d'âme - le constat, pour le moment, ne parvient pas à entamer notre amour inébranlable de la vie.
Voilà. J'ai réussi à finir sur une note optimiste... Les apparences sont sauves.