Un coup d'oeil dans le rétroviseur * micro-fiction

Cela se passa le plus banalement possible, dans le taxi de Georges. Sarah, les cheveux ruisselants de pluie, se réfugia dans la vieille Ford arrivée miraculeusement sous les réverbères. Du chauffeur, elle ne perçut que le dos légèrement voûté et la chevelure grisonnante. Plus tard, dans les bouchons du périphérique, distraits, ses yeux se posèrent sur les mains qui tenaient le volant. Elle nota machinalement l'absence de l'alliance. Au même moment, elle saisit le regard dans le rétroviseur.
Des mains énergiques et rassurantes qui tiennent la barre, sans tergiverser, sans se poser de questions inutiles... On peut s'y abandonner avec confiance, libérée des soucis passés, présents, futurs. Jouer un instant avec l'idée. Comme une vague envie de renouveler sa garde-robe. Un trouble inhabituel s'empara d'elle, une bouffée de fébrilité qu'elle n'avait pas ressentie depuis longtemps... Fuyant le regard insistant dans le rétroviseur, elle se détourna vers le flot anonyme des voitures.
La pluie avait cessé sous les arbres de sa rue. Georges se précipita pour ouvrir la portière, Sarah le laissa faire, telle la baronne que l'on raccompagne chez elle. Comme par miracle, elle trébucha. Georges la rattrapa par réflexe, par envie aussi de la serrer dans ses bras.
Elle jeta un rapide coup d'oeil vers la fenêtre du deuxième étage, cherchant machinalement - et avec un zeste de mauvaise conscience - l'ombre de son mari derrière le rideau. Personne. "Il est tellement sûr de me retrouver, pensa-t-elle, qu'il ne m'attend même pas." Elle revit la silhouette replète, les quelques cheveux restants, en bataille au sommet du crâne, les yeux enfoncés dans les coussinets de graisse, le pantalon de velours côtelé et le gilet avachi de grand-père avant l'heure, sans parler de l'accessoire le plus familier: la paire de charentaises éculées... "Il fait partie des meubles, du décor, au même titre que le plaid sur le canapé, songea-t-elle, élément inamovible que l'on ne voit même plus... Le dîner m'attend au coin de la table, en face de la télé. Ainsi, il ne sera même pas nécessaire de faire la conversation. Après, comme parfois, très rarement, à la suite du brossage des dents rituel, je me glisserai sous la couette, essayant d'éviter le bras distrait qui tentera de m'attirer vers lui..."
Avec précipitation, elle remonta dans la voiture. "Où vous voulez", dit-elle.
© Rozsa Tatar

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