Ágnes Nemes Nagy (1922-1992): Le soleil s'est couché (Lement a nap)

quatre catégories menées parallèlement : extraits des oeuvres de Gilbert Millet, traductions d'auteurs hongrois, réflexions et mémoires, dessins

Dans ma blogosphère hongroise, le sujet de la sagesse avait fait surface pour un temps. Cela m'a donné envie de cueillir un petit bouquet de citations à ce propos. Il existe beaucoup de réflexions célèbres de la plume d'auteurs souvent au crépuscule de leur vie qui, ayant amassé suffisamment de matière pour en tirer de l'enseignement, nous dispensent abondamment de leur sagesse... A nous de forger la nôtre, cependant. Je dédie cette note à mon amie Mireille qui reconnaîtra notre conversation d'hier si elle passe par ici...
"Le secret d'une bonne vieillesse n'est rien d'autre que la conclusion d'un pacte honorable avec la solitude." (Gabriel Garcia-Mârquez)
"Je cherche l'or du temps." (André Breton)
"Le sage est celui qui ne pense point l'être" (Nicolas Boileau)
"Je pense comme une fille enlève sa robe" (Georges Bataille)
"Le sage doit chercher le point de départ de tout désordre. Où? Tout commence par le manque d'amour" ( Mo-Tseu, 5e s. av. J.C.)
"Le gain de notre étude, c'est en être devenu meilleur et plus sage" (Michel de Montaigne)
et pour finir:
" Il n'est pas difficile de nourrir des pensées admirables lorsque les étoiles sont présentes." (Marguerite Yourcenar)
J'ajuste la couverture sur les genoux d'Edmond. Le corps volumineux et inerte cueille les ultimes rayons du soleil d'automne. Rayons pâles, à peine tièdes. Tout est en ordre: le verre d'eau avec la paille, le transistor qui diffuse de la musique en sourdine et le coussin à fleurs soutenant la tête.
Je me reproche la hâte avec laquelle je quitte la maison et son atmosphère lourde. A l'image de ma vie. Dehors, je prends une profonde respiration, comme une bouffée de liberté. Quarante ans déjà...
Rien ne rendra ma jeunesse, je ne retrouverai jamais Hilke, la blonde appétissante avec ses fossettes et ses yeux de biche qui, à dix-huit ans, avait succombé aux pressions amoureuses de son fiancé, évaporé dès l'instant où l'existence d'un bébé devint manifeste... Fille-mère de la honte! Avec cette tare, je ne pouvais compter que sur la charité d'un homme. Si cela n'avait tenu qu'à moi, j'aurais assumé avec dépit mon petit garçon qui me regardait avec les grands yeux bleus de mon fiancé fantôme. Pour ma mère, j'étais la tache sur la réputation familiale qu'elle essayait de sauvegarder tant bien que mal, en élevant seule, veuve, ses quatre filles.
Pas un jour ne passa sans ses exhortations pour que je me trouve un mari. De guerre lasse, je décidai d'en finir avec ses sermons. Un soir je rentrai en prononçant cette unique phrase: "Ca y est, je me marie le mois prochain."
Edmond, je ne le regardai véritablement que ce soir-là, pour la première fois, lorsque sa question arriva, au moment opportun de mon exaspération. "Tu cherches un mari? Je suis là."
C'était un homme épais avec son tablier blanc, massif derrière son comptoir, à manier avec aisance les couteaux de différentes tailles, dans les effluves appétissantes des saucisses et des boudins, jambons dodus et pâtés alléchants. Je le soupesai tout entier, sa quarantaine solitaire, son crâne dégarni avec le crayon planté derrière son oreille droite, ses bras poilus dépassant de la veste grise.
Une fille "en main" - c'est l'effet que cela me faisait. Pour rassurer ma mère. Pour me donner de la respectabilité dans le patelin.
J'honorai le contrat avec loyauté. De son côté, il éleva mon fils et m'aima à sa façon. Pour moi, l'amour demeura du domaine du devoir conjugal dont je m'acquittai les dents serrées, en attendant que ça passe... Le vrai, celui dont les fugaces reflets faisaient leur rappel, par moment, dans les yeux de mon fils, s'était depuis longtemps évanoui dans un passé sans mémoire...
Voici les chrysanthèmes pompons jaunes avec lesquels une vieille dame s'apprête à effectuer son pèlerinage hebdomadaire sur la tombe de son mari, depuis quinze ans...
Sa voix croise celles de quatre autres femmes qui, chacune pour des raisons différentes, se retrouvent dans la solitude. Ces cinq voix entrecroisées sont jouées par la même comédienne qui assure aussi la mise en scène, je dois dire, brillamment! Au début, j'avais quelques craintes à savoir comment le public arrivera à distinguer qui prend la parole toutes les 5-10 minutes mais la métamorphose s'opère devant nos yeux: la voix, l'attitude, le personnage se transforme et le texte se déroule magistralement! Merci, Richarda!
J'ai redouté ce moment où ma nature plutôt encline à la discrétion - j'ai horreur de me mettre en avant - devra subir le regard du public! Qu'est-ce qui m'a poussée à cette audace sans nom? Un certain sentiment d'urgence qui se manifeste de plus en plus nettement au fur et à mesure que le temps passe et la peau de chagrin rétrécit... Je me souviens, Gilbert disait à l'époque, en voyant de ses textes sur scène: "c'est une étrange sensation, j'ai l'impression que c'est le texte de quelqu'un d'autre, même si je le connais par coeur!" Eh bien, par moment, j'avais le même sentiment, hier soir. La comédienne, le public s'emparent de vos mots, ils ne vous appartiennent plus. C'est comme laisser s'envoler ses enfants... De plus, ces mots ont tout de même été assemblés pour être partagés avec ceux qui les entendraient...
Encore un roman venu du froid! pour quelqu'un comme moi qui aime le soleil et la chaleur, deuxième séjour littéraire consécutif dans les neiges du Nord.
N'étant pas dévoreuse de polars (sans mépriser le genre, plutôt craignant l'addiction), je ne connaissais pas Mankell, père de l'inspecteur Wallander. Mon regard a donc été aussi innocent et vierge que les étendues glacées que j'ai découvertes dans ce roman.
Je sais peu de choses de l'auteur: il est né en 1948, il est le gendre de Bergman et il passe la moitié de l'année au Mozambique à diriger un théâtre. Selon ses mots, il a besoin de cet éloignement, "... d'avoir un pied dans la neige, l'autre dans le sable" pour que l'Afrique fasse de lui une personne meilleure, un meilleur Européen... Etrange, ce besoin qu'ont nos civilisations hyper-modernes, un peu déshumanisées, de se ressourcer au contact d'un monde qui, lui-même, aspire à cette modernité...
Fredrik Welin, 66 ans, chirurgien en retraite prématurée à la suite d'une faute professionnelle qu'il tente d'expier, vit retiré sur une île déserte de la Baltique, dans la maison branlante de ses grands-parents, en la seule compagnie d'un chat et d'un chien miteux et le facteur hypocondriaque en visite hebdomadaire... D'entrée, je tombe sur la phrase qui a toujours été ma devise: "Maintenant comme alors, je pense que le seul enjeu, pour un être vivant, est de ne pas lâcher prise. La vie est une branche fragile suspendue au-dessus d'un abîme. Je m'y cramponne tant que j'en ai la force. Puis, je tombe, comme les autres, et je ne sais pas ce qui m'attend." (Moi, j'ajouterais à titre personnel et momentané: le néant.)
Par -20°, il creuse un trou quotidiennement dans la glace: "Puis je me mets nu et je m'immerge. Ca fait mal, mais à peine suis-je ressorti de là que le froid se transforme en chaleur intense. Je descends dans mon trou noir pour sentir que je suis encore en vie. Après le bain, c'est comme si la solitude refluait un peu."
Sa solitude bien rodée subit un bouleversement définitif avec l'apparition sur la neige de Harriet, une femme qu'il avait aimée, et abandonnée sans prévenir quarante ans plus tôt. Elle refait irruption dans la vie de Welin, mourante, en phase terminale d'un cancer généralisé, pour lui demander de tenir une vieille promesse. A partir de ce moment, la fuite en avant illusoire cesse, les événements successifs et inattendus font que la forteresse de Welin cède pierre après pierre, et il doit faire face à sa "lâcheté /qui/ a toujours été une fidèle compagne de /s/a vie." On peut même dire que c'est à partir de ce moment que sa vie commence vraiment, avec des soucis et des peines assumés mais avec des moments de plénitude aussi.
C'est un livre qui fait du bien. Sa petite musique résonne longtemps dans le lecteur. J'ai aimé l'écriture lente et en apparence économe en effets émotionnels, derrière laquelle se dissimule un Fredrik Welin vulnérable. Malgré quelques longueurs qui le font parfois tourner en rond, nous accompagnons le narrateur dans sa recherche de paix intérieure: "J'ai fait le tour de mon île. Les oiseaux migrateurs survolaient la mer. C'était comme l'avait écrit Harriet. Nous étions arrivés jusque là. Pas plus loin. Mais jusque là."
Et ce n'est déjà pas rien.
Parfois, il est intéressant de revoir une page écrite il y a un certain temps dans un Cahier de brouillon... Comment étions-nous quelques mois en arrière, sans les strates des expérience vécues depuis un an? Certaines choses changent, d'autres pas...
25 avril 2010: Concert de l'Orchestre de Lille, chef anglais (Paul Mann), très dynamique. Symphonie "Faust" de Liszt, sublimissime !
Ce matin, presque 15 de tension. La cause doit être le stress permanent (enfants, ma mère, retards de mes engagements etc.) Tout cela me met sous une pression permanente mais en même temps, m'empêche de bouger. Je me couche trop tard, avec une nuit hachée... Il faut que je retrouve un rythme potable. Je me traîne comme si je pesais des tonnes... Finalement,ce n'est qu'en écrivant que je me sens bien. Je soupçonne (intuition? Le mécanique part d'une idée, d'une image qui en découle, et le rapport apparaît. C'est la base rationnelle qui me rassure) que le fait d'écrire en hongrois me renvoie à trop de blocages, de frustration de ma vie d'avant, de ma personne d'avant. Mon mariage avec Gilbert m'a offert une identité de plus et une autre expression en prime.
La météo prévoit du rafraîchissement et de la pluie à partir de demain. Alors, un après-midi au jardin, à m'enivrer du parfum intense des lilas de chez les voisins, du soleil tiède et caressant, du vert très vif de la pelouse parsemée de pissenlits en abondance, énormes...
J'ai bien entamé mon exposé. Lorsque je parviens à vaincre cet énorme poids d'inertie qui m'immobilise habituellement, j'ai une grande satisfaction du travail fait et même bien fait: j'ai écrit une note sur Istanbul et deux pages sur l'intuition. Encore un peu de boulot de recherche et de mise en page mais le plus dur semble être fait: entamer et organiser le raisonnement. Quel plaisir que l'écriture! Les mots me portent et me soutiennent, me font quasiment planer... Et cela, sans autre substance que du café!
J'ai un faible pour les citations: j'admire la pertinence, le talent de condenser en quelques mots ce qui donnera au lecteur matière à méditer pendant longtemps... Pour inaugurer cette nouvelle catégorie sur mon blog, j'ai choisi Virginia Woolf. Son destin tourmenté nous suggère qu'il n'était pas facile pour une femme d'avoir des prétentions d'écrivain au début du siècle dernier... Un lourd héritage de misogynie pesait sur la gent féminine, sur ses capacités intellectuelles et morales, la maintenant sous une tutelle au mieux condescendante, au pire méprisante. Baudelaire, le génial poète n'a-t-il pas écrit, de concert avec ses confrères: "Aimer les femmes intelligentes est un plaisir de pédéraste." Sans parler de la considération d'Alphonse Allais: "Il y a des femmes qui sont comme le bâton enduit de confiture de roses dont parle le poète persan: on ne sait par quel bout les prendre."...
Voilà le point de vue de Virginia Woolf:
"Les femmes ont pendant des siècles servi aux hommes de miroirs, elles possédaient le pouvoir magique et délicieux de réfléchir une image de l'homme deux fois plus grande que nature."
"La soeur de Shakespeare vit en vous et en moi, et en nombre d'autres femmes qui sont en train de laver la vaisselle et de coucher leurs enfants."
Plus pragmatique mais mettant le doigt sur la question de l'indépendance matérielle:
"Il est indispensable qu'une femme possède quelque argent et une chambre à soi si elle veut écrire une oeuvre de fiction."
"il est plus important de savoir de quel argent de poche et de quelles chambres les femmes disposent, que de bâtir des théories sur leurs aptitudes."
...encore qu'il ne s'agisse ici que d''argent de poche!
Le narrateur de ce texte est le mari défunt de Viviane, remariée à Stanislas, principal de collège et l'exact contraire du défunt dont Viviane, devenue muette, cultive le souvenir en secret. Ce dernier finit par accomplir la vengeance libératrice...
(...) "Y a rugby, ce soir! La finale, tu te rends compte? Avec les rouges et blancs! Faudra me faire le grand jeu, hein: porte-jarretelles, dessous sexy. Ce qu'il y a de bien avec les muettes, c'est qu'elles sont toujours d'accord... On devrait opérer toutes les filles à la naissance. Un coup de bistouri dans les cordes vocales. Mais c'est pas le tout, le devoir m'appelle. Tout le monde n'a pas la chance d'être chômeur..."
Le ton est devenu tranchant, signe qu'il faut décapsuler la bière, pencher le verre pour que la mousse ne monte pas trop haut. Le claquement du verre sur la table, le rot de contentement, indiquent que le départ est proche. Viviane lace les chaussures. Elle tend la veste, replace l'unique mèche de cheveux. Ses doigts en éventail chassent les pellicules sur les épaules.
Aussitôt seule, elle se précipite dans la chambre, met ses bas, sa robe noirs. L'écharpe jaune attend, entre plafond et garde-robe. Quand les serrures de la valise claquent, Viviane sursaute, prise en faute, coupable. Elle a brûlé tout ce qui témoignait de notre passé, bradé les meubles et même l'alliance, donné les vêtements à des associations de charité. Reste l'écharpe jaune et un costume déchiré, taché de sang, qu'elle dispose sur le lit.
Encadré d'argent, bordé d'un crêpe noir, je sors de la valise, repoussant dans un tiroir de la commode le Stanislas en maillot rouge et blanc, ballon ovale sous le bras, caricature maigre du fonctionnaire obèse qui vient de s'en aller. Ma silhouette mince, interminable, mon regard malicieux, des images se réveillent, furtives, décomposées. Viviane s'observe dans la glace, tente de se retrouver. Elle fait pirouetter sa robe de deuil, agite l'écharpe autour de son visage.
Derrière mon corbillard, la famille s'attriste en profusion de signes de croix. Un peu plus loin, quelques voisins, de vagues cousins parlent économie, réinsertion et exclusion. Je les écoute plus volontiers que le curé. Mon père a pris en main la cérémonie, glissant sournoisement l'office religieux avant le cimetière. Pour lui, le doute n'est pas permis: son fils, croyant de longue date, s'est écarté de la foi sous l'influence de faux amis et de mauvaises lectures. Viviane n'a pas bondi, pas protesté. Elle est déjà muette, résignée, déterminée à l'expiation. Seule exigence de sa part: le refus des couronnes dont je disais toujours que l'on devrait contraindre les futurs morts à les porter autour du cou. (...)
in Ennemis très chers , le Manuscrit 2001

Je ne suis pas facile à abattre!
J'ai la maîtrise parfaite de mes émotions.
Je ne laissai rien paraître, pourtant, le labeur acharné de toute une vie, la reconnaissance de mes talents, tout mon avenir étaient en jeu.
- Je suis artiste animalier, dis-je.
- Que savez-vous faire? demanda le directeur.
- J'imite les cris des oiseaux.
- Hélas, fit-il avec dédain, c'est passé de mode.
- Comment? Le roucoulement de la tourterelle? Le pépiement du moineau? Le courcaillement de la caille? Le cri de la mouette? Le grisollement de l'alouette?
- Du passé, fit le directeur, las.
Cela me fit mal. Mais je ne laissai rien paraître, je crois.
- Au revoir, dis-je avec politesse et m'envolai par la fenêtre ouverte.
traduction: R. T. /flora István Örkény: Egyperces novellák
István Örkény (1912-1979) * "Rien de nouveau" un autre texte du même recueil