Le blog de Flora
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Akira Mizubayashi : Une langue venue d'ailleurs

22 Juin 2011, 11:52am

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Publié par Flora

9782070130184 Une amie connaissant mon goût pour les langues étrangères et pour les questions d'identité qui s'y attachent, m'a offert ce beau petit livre. J'ai plongé dedans avec un appétit aiguisé et l'espoir de comparer mon expérience à celle d'un Japonais, mon semblable à plusieurs égards:

* une langue d'origine très éloignée du français

* même génération

* la découverte du français à l'école et choisi pour sa séduction

* un(e) conjoint(e) français(e) dont on épouse aussi le pays

* culture multiple, identité multiple

   La différence  -  notable!  -  réside dans nos parcours. Il est devenu un brillant spécialiste du 18ème siècle français, titulaire d'un doctorat et professeur d'université, en passant par la rue d'Ulm. Une grande différence existe aussi dans nos approches: la sienne est très méthodique, passant par un travail acharné, tandis que la mienne est plus instinctive, plus empirique, voire ludique, même si la lecture et plus tard l'écriture y jouent un rôle primordial.

   Curieusement, plus il pénètre les secrets et les innombrables nuances de la langue française, plus il prend conscience de l'originalité de sa langue maternelle, ainsi mise à distance. Il se rend compte également du vaste champ de liberté que l'expression en français ouvre devant lui, parallèlement au sentiment d'étouffement, d'engoncement dans les traditions, ressenti en japonais. "Le plaisir éprouvé dans la recherche d'une liberté possible au sein même des limitations prescrites par la langue française est incommensurable." Je l'éprouve encore tous les jours...

   Au-delà d'une soif de la découverte, c'est l'amour, l'éternel émerveillement devant le pouvoir des mots qui l'animent. Grand admirateur de Rousseau, il ressent sa présence hors du temps, retransmise par les seuls mots: "Ils sont là, près de moi, frais, massifs, tenaces et souverainement présents; les mots ne vieillissent pas, ils vivent plus longtemps que leur frêle émetteur. La chair passe, le verbe reste. Un des passages les plus poétiques du livre... 

   Reste la question de l'identité. Il est évident que l'on ne sort pas indemne d'une telle expérience. Agota Kristof, l'auteur du Grand cahier, traite le français de "langue ennemie" (L'Analphabète) car il tue à petit feu sa langue maternelle, le hongrois. Depuis longtemps, j'ai l'impression moi-même qu'en m'exprimant dans une langue ou une autre, je change de peau, d'identité en quelque sorte, que ce n'est pas la même personne qui s'exprime en hongrois, en français ou en russe... On peut légitimement se poser la question si entre toutes ces chaises, on ne se retrouve pas par terre, si on ne perd pas finalement l'essentiel?...

    Akira Mizubayashi cite Nancy Huston, une anglophone devenue écrivain francophone, après avoir succombé à un séjour linguistique: "L'acquisition d'une deuxième langue annule le caractère naturel de la langue d'origine  -  à partir de là, plus rien n'est donné d'office, ni dans l'une, ni dans l'autre; plus rien ne vous appartient d'origine, de droit et d'évidence." Je ne sais pas si vous saisissez l'aspect vertigineux de cette affirmation: c'est le sol qui se dérobe sous vos pieds, le socle de votre existence qui vacille...

   A. Mizubayashi développe cette idée pour y trouver la définition de son identité: "Le jour où je me suis emparé de la langue française, j'ai perdu le japonais pour toujours dans sa pureté originelle. (...) J'ai appris à parler comme un étranger dans ma propre langue. Mon errance entre les deux langues a commencé... Je ne suis donc ni japonais ni français. Je ne cesse finalement de me rendre étranger  à moi-même dans les deux langues, en allant et en revenant de l'une à l'autre, pour me sentir toujours décalé, hors de place. Mais justement, c'est de ce lieu écarté que j'accède à la parole: c'est de ce non-lieu que j'exprime tout mon amour du français, tout mon attachement au japonais. Je suis étranger ici et là et je demeure."

Akira Mizubayasi, Une langue venue d'ailleurs, éd. Gallimard  2011,  coll. "L'UN ET L'AUTRE" dir. J-B Pontalis

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Le jeu de "SI"...

19 Juin 2011, 17:20pm

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Publié par Flora

   Étrange envie lancinante qui m'oblige à retourner quelques années en arrière... La cause en est: ces vieilles photos exhumées d'un album sans âge. Une amie a proposé sur son blog un jeu plus bouleversant qu'il n'y paraît: le "SI". Quels étaient ces carrefours qui impliquaient un choix, déterminant la suite de notre vie? Que se serait-il passé si nous avions fait un autre choix? Y a-t-il eu des événements indépendants de notre volonté qui auraient pu se dérouler autrement, donnant ainsi une direction radicalement différente à ce qui suivait?

eskuvoi-kep-egyedul_NEW.jpg Le fond du problème: hasard ou nécessité... Avons-nous le choix ou tout est-il écrit d'avance? Notre "choix" est-il pure illusion car gouverné par la prédestination? A un moment, pouvons-nous donner volontairement un coup de volant violent à notre vie?  En fin de compte, sommes-nous libres, ne serait-ce qu'un instant de notre parcours?

   En ces temps de bac philo, ce sont des interrogations à la mode... Finalement, tout est question de point de vue: tout dépend si j'observe le cours des événements depuis le départ ou à l'arrivée. Au point du départ, plusieurs possibilités s'ouvrent devant nous, mais au moins deux: "oui" ou "non". A l'arrivée, il n'en reste qu'une... Alors, tout dépend de l'endroit où je me place.

eskuvoi-kep_NEW.jpg Repenser à tous ces "carrefours" est vertigineux... Que se serait-il passé si j'étais entrée au lycée des beaux-arts au lieu de choisir les langues étrangères? Si, à la place du français, j'avais opté pour le groupe des latinistes? Si Gilbert avait rejoint le lycée de Toronto au lieu d'atterrir en Hongrie? Si son premier poste avait été confirmé? Si j'étais partie à Grenoble pour l'année scolaire, avant son arrivée dans le lycée où j'enseignais?... Et si un de mes nombreux et assez inoffensifs flirts avait abouti avant notre rencontre? 

   Aurais-je pu choisir autrement ou était-ce le destin? En tout cas, ces photos désuètes, fixant nos vingt et quelques années juvéniles, prises dans un atelier de la ville n'existeraient pas...

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Oeuvre de Gilbert * Littéraire (début de la nouvelle)

17 Juin 2011, 12:10pm

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Publié par Flora

"Jamais une erreur les mots ne mentent pas"

Paul Éluard

Les morts se suivent..  -  Tu imagines? Madame de Rénal sort de chez elle pour aller au cinéma, au supermarché ou chez le coiffeur et son regard tombe sur un panneau publicitaire: "Lotissement Rouge et Noir. Pavillons clef en main. Crédit personnalisé sur quinze ans. A partir de 899 francs par mois, sous réserve d'acceptation du dossier par La Môle Investissements. Pour tous renseignements, contacter l'agence Sorel, 8 route de Besançon." Non mais, tu imagines?

   Il n'imaginait pas vraiment, victime de l'irrésistible envie de dormir qui s'emparait de lui après l'amour. On l'avait pourtant prévenu: pas question de sommeiller. Si Martine Dumont, peu suspecte de nymphomanie, couchait avec la plupart de ses élèves, c'était par incapacité à suspendre son cours. Il lui fallait en permanence un auditeur et aucun homme ne résistait à ce régime plus de quelques semaines. Il se redressa sur un coude, aussi fourbu qu'après la seule partie de rugby de sa carrière, une partie qu'il avait achevée sur un brancard, piétiné dès la première mêlée.

-  Autre exemple: l'été dernier, j'ai visité Thèbes, la cité d'Oedipe, de Jocaste et du Sphinx. Pas la moindre trace de grandeur mythologique. Pas la moindre ruine grecque. Une bourgade triste, à l'architecture miteuse. J'ai passé la nuit dans une pension pompeusement baptisée "Antigone", entre l'hôtel "Socrate" et le restaurant "Zeus". Tu veux bien me gratter le dos? Tu es gentil! Crois-moi, si l'Antigone de Sophocle avait connu ce taudis, elle se serait crevé les yeux, comme son père, ou se serait enterrée vivante, pour ne pas voir ça.

   Lui gratter le dos! Un mois avant l'examen final, il ne risquait pas de refuser, évidemment. La malchance, comme d'habitude... Déjà, à l'école primaire, les punitions lui pleuvaient sur la tête et les coups de règle sur les doigts, alors qu'il n'osait pas ouvrir la bouche ou lever un sourcil. Cette fois encore, il suivait attentivement la leçon, notant chaque parole, prêt à tout apprendre par coeur. C'était pourtant sur lui qu'elle s'était abattue, à la fin de l'heure. Et il grattait avec constance, de bas en haut, de haut en bas, tâchant de ne pas succomber au flot anesthésiant dont elle l'abreuvait.(...)

in "Les morts se suivent et se ressemblent", éditions Manya, 1992 

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Quelques photos de l'exposition de mai

12 Juin 2011, 10:03am

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Publié par Flora

Promis à Françoise, les 6 dessins avec lesquels j'ai participé à l'expo du groupe de peintres et sculpteurs semi-amateurs, dont je fais partie. Sans prétention, pour le plaisir...

(photos encore plus "amateurs", à la hâte!)

 

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Ágnes Nemes Nagy (1922-1992): Le soleil s'est couché (Lement a nap)

11 Juin 2011, 20:08pm

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Publié par Flora

Nemes Nagy Agnes
LE SOLEIL S'EST COUCHÉ
Le soleil s'est couché. Non. Il est là.
On dit qu'il s'est couché mais le firmament
tient encore dans le creux de sa main cet autre
soleil, qui lui ressemble à s'y méprendre,
tel ce corps de verre du sablier
d'où s'est déjà écoulé le réel.
 
Et près de nous, des battements de lampes
vacillant sur les câbles électriques,
musique de métal des fils
que seul le vent commande.
 
Jeu de cache-cache
avec soi-même,
appels répétés:
ce sont déjà d'autres langages,
à cause d'eux, il faut faire vite.
(traduction: Guillevic)
 
  Lement a nap
Lement a nap. De nem. Még látható.
Csak voltaképpenment le, még az égbolt
tenyéröblében tartja ezt a másik,
megtévesztésig hasonló napot,
akár egy homokóra felső
üvegcsészéjét, melyből már kipergett
a voltaképpeni.
És lent a lámpák csattogásai
a drótkötélen imbolyogva,
a huzalok e természeti hangja,
mit nem vezérel más, csupán a szél.
Ezek már más beszédek,
ezek az önmaguk mögé
lecsúszó helyettesitések,
a vissza-vissza integettetések,
ezekkel már sietni kell.
 
 
 

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Une pincée de sagesse...

10 Juin 2011, 12:21pm

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Publié par Flora

Dans ma blogosphère hongroise, le sujet de la sagesse avait fait surface pour un temps. Cela m'a donné envie de cueillir un petit bouquet de citations à ce propos. Il existe beaucoup de réflexions célèbres de la plume d'auteurs souvent au crépuscule de leur vie qui, ayant amassé suffisamment de matière pour en tirer de l'enseignement, nous dispensent abondamment de leur sagesse... A nous de forger la nôtre, cependant. Je dédie cette note à mon amie Mireille qui reconnaîtra notre conversation d'hier si elle passe par ici...

"Le secret d'une bonne vieillesse n'est rien d'autre que la conclusion d'un pacte honorable avec la solitude." (Gabriel Garcia-Mârquez)

"Je cherche l'or du temps." (André Breton)

"Le sage est celui qui ne pense point l'être" (Nicolas Boileau)

"Je pense comme une fille enlève sa robe" (Georges Bataille)

"Le sage doit chercher le point de départ de tout désordre. Où? Tout commence par le manque d'amour" ( Mo-Tseu, 5e s. av. J.C.)

"Le gain de notre étude, c'est en être devenu meilleur et plus sage" (Michel de Montaigne)

    et pour finir:

" Il n'est pas difficile de nourrir des pensées admirables lorsque les étoiles sont présentes." (Marguerite Yourcenar) 

 

 

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Une vie sans histoire

5 Juin 2011, 22:11pm

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Publié par Flora

DosWilly J'ajuste la couverture sur les genoux d'Edmond. Le corps volumineux et inerte cueille les ultimes rayons du soleil d'automne. Rayons pâles, à peine tièdes. Tout est en ordre: le verre d'eau avec la paille, le transistor qui diffuse de la musique en sourdine et le coussin à fleurs soutenant la tête.

   Je me reproche la hâte avec laquelle je quitte la maison et son atmosphère lourde. A l'image de ma vie. Dehors, je prends une profonde respiration, comme une bouffée de liberté. Quarante ans déjà...

   Rien ne rendra ma jeunesse, je ne retrouverai jamais Hilke, la blonde appétissante avec ses fossettes et ses yeux de biche qui, à dix-huit ans, avait succombé aux pressions amoureuses de son fiancé, évaporé dès l'instant où l'existence d'un bébé devint manifeste... Fille-mère de la honte! Avec cette tare, je ne pouvais compter que sur la charité d'un homme. Si cela n'avait tenu qu'à moi, j'aurais assumé avec dépit mon petit garçon qui me regardait avec les grands yeux bleus de mon fiancé fantôme. Pour ma mère, j'étais la tache sur la réputation familiale qu'elle essayait de sauvegarder tant bien que mal, en élevant seule, veuve, ses quatre filles.

   Pas un jour ne passa sans ses exhortations pour que je me trouve un mari. De guerre lasse, je décidai d'en finir avec ses sermons. Un soir je rentrai en prononçant cette unique phrase: "Ca y est, je me marie le mois prochain." 

   Edmond, je ne le regardai véritablement que ce soir-là, pour la première fois, lorsque sa question arriva, au moment opportun de mon exaspération. "Tu cherches un mari? Je suis là."

   C'était un homme épais avec son tablier blanc, massif derrière son comptoir, à manier avec aisance les couteaux de différentes tailles, dans les effluves appétissantes des saucisses et des boudins, jambons dodus et pâtés alléchants. Je le soupesai tout entier, sa quarantaine solitaire, son crâne dégarni avec le crayon planté derrière son oreille droite, ses bras poilus dépassant de la veste grise.

   Une fille "en main"   -  c'est l'effet que cela me faisait. Pour rassurer ma mère. Pour me donner de la respectabilité dans le patelin.

   J'honorai le contrat avec loyauté. De son côté, il éleva mon fils  et m'aima à sa façon. Pour moi, l'amour demeura du domaine du devoir conjugal dont je m'acquittai les dents serrées, en attendant que ça passe... Le vrai, celui dont les fugaces reflets faisaient leur rappel, par moment, dans les yeux de mon fils, s'était depuis longtemps évanoui dans un passé sans mémoire...

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Dos à dos * sanguine (2011)

30 Mai 2011, 19:08pm

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Publié par Flora

Dos à dos 2010

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"Eté indien avec chrysanthèmes"

25 Mai 2011, 11:08am

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Publié par Flora

chrysantheme-rouge-et-or.jpg Voici les chrysanthèmes pompons jaunes avec lesquels une vieille dame s'apprête à effectuer son pèlerinage hebdomadaire sur la tombe de son mari, depuis quinze ans...

Sa voix croise celles de quatre autres femmes qui, chacune pour des raisons différentes, se retrouvent dans la solitude. Ces cinq voix entrecroisées sont jouées par la même comédienne qui assure aussi la mise en scène, je dois dire, brillamment! Au début, j'avais quelques craintes à savoir comment le public arrivera à distinguer qui prend la parole toutes les 5-10 minutes mais la métamorphose s'opère devant nos yeux: la voix, l'attitude, le personnage se transforme et le texte se déroule magistralement! Merci, Richarda! 

DSCN0410.JPG J'ai redouté ce moment où ma nature plutôt encline à la discrétion  -  j'ai horreur de me mettre en avant  -  devra subir le regard du public! Qu'est-ce qui m'a poussée à cette audace sans nom? Un certain sentiment d'urgence qui se manifeste de plus en plus nettement au fur et à mesure que le temps passe et la peau de chagrin rétrécit... Je me souviens, Gilbert disait à l'époque, en voyant de ses textes sur scène: "c'est une étrange sensation, j'ai l'impression que c'est le texte de quelqu'un d'autre, même si je le connais par coeur!" Eh bien, par moment, j'avais le même sentiment, hier soir. La comédienne, le public s'emparent de vos mots, ils ne vous appartiennent plus. C'est comme laisser s'envoler ses enfants... De plus, ces mots ont tout de même été assemblés pour être partagés avec ceux qui les entendraient...

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Henning Mankell : "Les chaussures italiennes"

21 Mai 2011, 12:49pm

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Publié par Flora

9782020944656 Encore un roman venu du froid! pour quelqu'un comme moi qui aime le soleil et la chaleur, deuxième séjour littéraire consécutif dans les neiges du Nord.

N'étant pas dévoreuse de polars (sans mépriser le genre, plutôt craignant l'addiction), je ne connaissais pas Mankell, père de l'inspecteur Wallander. Mon regard a donc été aussi innocent et vierge que les étendues glacées que j'ai découvertes dans ce roman.

Je sais peu de choses de l'auteur: il est né en 1948, il est le gendre de Bergman et il passe la moitié de l'année au Mozambique à diriger un théâtre. Selon ses mots, il a besoin de cet éloignement, "... d'avoir un pied dans la neige, l'autre dans le sable" pour que l'Afrique fasse de lui une personne meilleure, un meilleur Européen... Etrange, ce besoin qu'ont nos civilisations hyper-modernes, un peu déshumanisées, de se ressourcer au contact d'un monde qui, lui-même, aspire à cette modernité...

Fredrik Welin, 66 ans, chirurgien en retraite prématurée à la suite d'une faute professionnelle qu'il tente d'expier, vit retiré sur une île déserte de la Baltique, dans la maison branlante de ses grands-parents, en la seule compagnie d'un chat et d'un chien miteux et le facteur hypocondriaque en visite hebdomadaire... D'entrée, je tombe sur la phrase qui a toujours été ma devise: "Maintenant comme alors, je pense que le seul enjeu, pour un être vivant, est de ne pas lâcher prise. La vie est une branche fragile suspendue au-dessus d'un abîme. Je m'y cramponne tant que j'en ai la force. Puis, je tombe, comme les autres, et je ne sais pas ce qui m'attend." (Moi, j'ajouterais à titre personnel et momentané: le néant.)

Par -20°, il creuse un trou quotidiennement dans la glace: "Puis je me mets nu et je m'immerge. Ca fait mal, mais à peine suis-je ressorti de là que le froid se transforme en chaleur intense. Je descends dans mon trou noir pour sentir que je suis encore en vie. Après le bain, c'est comme si la solitude refluait un peu."

Sa solitude bien rodée subit un bouleversement définitif avec l'apparition sur la neige de Harriet, une femme qu'il avait aimée, et abandonnée sans prévenir quarante ans plus tôt. Elle refait irruption dans la vie de Welin, mourante, en phase terminale d'un cancer généralisé, pour lui demander de tenir une vieille promesse. A partir de ce moment, la fuite en avant illusoire cesse, les événements successifs et inattendus font que la forteresse de Welin cède pierre après pierre, et il doit faire face à sa "lâcheté /qui/ a toujours été une fidèle compagne de /s/a vie." On peut même dire que c'est à partir de ce moment que sa vie commence vraiment, avec des soucis et des peines assumés mais avec des moments de plénitude aussi.

C'est un livre qui fait du bien. Sa petite musique résonne longtemps dans le lecteur. J'ai aimé l'écriture lente et en apparence économe en effets émotionnels, derrière laquelle se dissimule un Fredrik Welin vulnérable. Malgré quelques longueurs qui le font parfois tourner en rond, nous accompagnons le narrateur dans sa recherche de paix intérieure: "J'ai fait le tour  de mon île. Les oiseaux migrateurs survolaient la mer. C'était comme l'avait écrit Harriet. Nous étions arrivés jusque là. Pas plus loin. Mais jusque là."

Et ce n'est déjà pas rien.  

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