Le blog de Flora

Oeuvre de Gilbert * Le mépriseur (roman, extrait)

17 Septembre 2011, 12:32pm

Publié par Flora bis

Le-m-priseur.jpg (...) Il doit lutter contre le poids qui presse ses paupières, ne quitter la forme des yeux sous aucun prétexte et attendre l'instant qui la dévoilera pour ce qu'elle est, simple infirmière armée d'une seringue. Un liquide gras et brûlant s'instille dans son bras meurtri, remonte la veine vers l'épaule, la poitrine, pour se diffuser aux artères et déjà tout se brouille autour de lui, ondule et se défait. Le jaillissement de la lumière n'illumine pas le couloir blanchi où traîne un banal chariot de médicaments mais une grande silhouette, femme à demi-dévêtue, voiles éparpillés par la danse, parée de bijoux et couronnée de pierreries embrasées.

   Il serre le bras, ou tente de le faire, pour raviver la douleur et rappeler le bleu, moins cruel que ce monstre froid, Hérodiade au clair regard de diamant... Le geste est inutile et le décor se change insensiblement. Les murs se teintent d'ocre et de feu, se détaillent de traits noirs, d'arabesques et de volutes, abondent en degrés, pilastres, colonnes, qui se heurtent à angles droits.

   Sur la table de nuit, auprès du verre d'eau et plus indispensable que lui, le livre a gardé sa place, encartonné de gris. L'émeraude soulignée d'or appelle d'autres masses apaisantes, rouges, vertes, bleues, violettes, havane, grises. Il ne tient qu'à lui de voir le miracle se renouveler. Mais il préfère entraîner ses yeux vers le spectacle qui se joue sur sa droite.

   Un dernier voile est tombé, le plus transparent, interrompant la chorégraphie, figeant la marionnette sur une crainte. Il serait encore possible de détacher les fils qui la retiennent pour que le tableau un jour entraperçu s'affaisse sur le dallage gorgé d'eau de javel. Une seule sortie par semaine et revenir entre les pages, insouciant à deux doigts de la fin, filer l'illusion de l'immortalité.

   Ors et joyaux flamboient et la main aux lourds bracelets se lève vers l'horizon, non pour le désigner mais pour le chasser. L'effort est tardif, dérisoire. L'ardente figure aux longs cheveux bouclés vient de surgir à la fenêtre. Les murs ont repris leur froideur qu'ils ont teintée de pourpre, couleur qui rampe sur la femme, son bras, ses seins, son ventre, ses cuisses, sur toute sa peau nue qui s'embrase, crépite et qui nargue une tête coupée suspendue dans les airs. (...)

Le mépriseur, éd. Manya, 1993

Petit clin d'oeil à Michel Christofol et à son article à propos de Gustave Moreau (un peintre que Gilbert aimait beaucoup) http://0z.fr/e52OW

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Procrastination

15 Septembre 2011, 17:30pm

Publié par Flora bis

Le-decompte-de-la-fatalite.jpg Un mot un peu énigmatique pour exprimer le fardeau dont nous sommes nombreux à souffrir... "Remettre au lendemain"...

Il y a des gens hyperactifs. Leur boulimie d'actions ne masquerait-elle pas une profonde angoisse du vide qui menace de les engloutir s'ils baissent le régime? A l'opposé, d'autres, les contemplatifs dont l'inertie légendaire ne servirait-elle pas d'excuse pour masquer une paresse congénitale?

Je ne suis pas une hyperactive, j'appartiens plutôt à l'autre groupe. Parfois, j'observe avec effroi mon sablier personnel et invisible à d'autres, avec quelle régularité impitoyable et inarrêtable il fait écouler le mince filet de ma vie... Il est vrai que de temps en temps, nous avons une nouvelle chance, en retournant le sablier. Cependant, une voix intime nous avertit que ces occasions  deviennent de plus en plus rares... Qu'il ne faut pas les gâcher... Comment faire alors, pour vaincre l'inertie qui nous empêche de bouger, tout en nous écrasant de culpabilité?

Les tâches s'accumulent, inexorablement... Téléphoner à untel (à plusieurs même!), répondre à d'autres par mail, tondre la pelouse, passer l'aspirateur, trier la paperasse qui forme un monticule conséquent sur le bureau, faire quelques indispensables courses, travailler sur votre exposé, préparer la prochaine soirée de lecture, conduire votre voisine chez le dentiste, débarrasser enfin les encombrants, continuer le texte à prétention littéraire commencé il y a trois mois... Sans parler des projets plus anciens... Devant l'ampleur de la tâche, vous expédiez le plus pressé et la montagne continue à grossir en vous menaçant de vous ensevelir...

Je sais bien qu'il y a de bons conseils pour nous dire comment nous organiser pour liquider les arriérés. Je soupçonne ce désordre invincible n'être que le reflet de notre vie... Un amas de questions, de problèmes non résolus, auxquels s'ajoutent des nouveaux. Remis à plus tard. Ces petits délais dérobés nous donnent l'impression d'une bouffée de liberté éphémère comme les cinq minutes volées au réveil-matin de notre enfance. Pour revenir d'autant plus violemment à la figure...  

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Les trois Grasses (esquisse, 2010)

12 Septembre 2011, 17:05pm

Publié par Flora bis

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Venise l'inspiratrice

8 Septembre 2011, 18:14pm

Publié par Flora bis

iles-jumelles-couv.jpg Mon petit séjour m'a incitée à relire le très beau roman d'Alain Delbe Les îles jumelles, publié en 1993 aux éditions Phébus. Après avoir goûté à Venise, ne serait-ce que pendant trois jours, on ne lit pas de la même façon cette histoire mi-conte, mi-roman où le fantastique se promène avec un tel naturel que personne ne songe à s'en étonner... Le décor de Belle-Île évoque Venise, La Ville, La Splendide qui ne peut faire surgir qu'une telle histoire envoûtante, hors du temps. Soudain, le narrateur et tous les habitants voient apparaître de la brume, en face sur la lagune, une île jumelle, en tout point semblable à celle qu'ils habitent, peuplée de leurs doubles insensibles à la présence des visiteurs. Ils soupçonnent de ce sortilège un étrange magicien, M. Hunt, dont le spectacle a fasciné, puis scandalisé le public qui a fini par le chasser. L'Île-Neuve est attaquée et s'évanouit dans la brume, laissant La Splendide baigner désormais dans l'eau, en îlots séparés. Les habitants sont gagnés de rêves lourds et étranges...

   Comment ne pas être fasciné, dans cette ville, par l'idée du reflet qui nous mène tout droit à celle du double, à la  gémellité? Voilà comment notre narrateur prend conscience de la vraie dimension de son existence:

(...) Mais il ne ralentit nullement et, tandis qu'il franchissait la distance nous séparant encore, je sentis monter en moi une véritable terreur. Peur de ce qui allait m'arriver? Sans doute, mais en même temps cette peur se liait au sentiment d'une monstrueuse lucidité! Oui, car, chose inouie, ces secondes furent pour moi un temps d'extrême clairvoyance. Et ce que j'y éprouvai, ce fut d'abord l'inconsistance du corps, assemblage dérisoire de chairs et de sang enclos d'une peau si fragile... Puis, c'est l'idée même d'une individualité de l'esprit qui m'apparut orgueilleuse, vaine, illusoire. Avec quelle évidence je sus que tout ce qui était l'humain, et ce monde lui-même, émanait d'un autre univers, mille fois plus réel bien qu'invisible à nos yeux, et dont nos corps et nos esprits, comme toute forme, n'étaient que d'infimes concrétions, guère plus semblables et différentes que des vagues à la surface de la mer. Ces corps, ces esprits auxquels nous identifions pourtant tout notre être, que nous croyons vraiment être! (...)

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Sándor Márai * Fin de semaine (Hétvége)

3 Septembre 2011, 18:54pm

Publié par Flora bis

Juste après les trois jours passés à Venise, comme un fait exprès, je suis tombée sur un petit volume, dans une librairie hongroise où je suis entrée glaner quelques lectures pour l'année à venir. "Une nuit à Venise", nouvelles vénitiennes d'écrivains hongrois... Comme pour prolonger les sensations toutes fraîches...

 

"Samedi, je m'envolai pour Venise..." Ces mots auraient pu figurer dans les récits d'écrivains utopistes du début du siècle. Donc, samedi, je me suis envolé pour Venise. Je suis parti à 9 heures. A midi et demie, je déambulais sur le Lido, le vaporetto m'a transporté à l'hôtel, à 1 heure, j'étais à table et à 2 heures, je suis allé boire un café à la place San Marco. Le soleil brillait. La brioche qui accompagnait le café avait un goût de vanille. Du sirop dans une carafe de cristal remplaçait le sucre. Il y avait de la musique partout sous les arcades. Vue du haut, tout comme du bateau, Venise semblait un étincellement de marbres et d'oripeaux multicolores. Sa beauté est insoumise aux cartes postales, aux voyageurs de noce et aux souvenirs; des siècles n'ont pas pu la souiller de la bave de leur enthousiasme visqueux. Conduis-moi où tu veux, ai-je dit au gondolier. Nous avancions lentement, l'eau berçait le cercueil noir et ce balancement m'a rappelé l'avion qui avait survolé la montagne avec la sérénité des très grands navires, sans tanguer. Dans une gondole, le passager attrape plus facilement le mal de mer. J'ai aperçu l'équarisseur d'eau qui se démenait dans sa gondole à barreaux avec ses chiens rebelles, ramassés dans les rues étroites par ses collègues terrestres. Dans la porte de l'hôpital, une vieille femme pleurait. Le ciel était sans nuage: un ciel de début de mai à Venise. (...)

traduit par R.T.

 

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Retour sur terre

30 Août 2011, 23:18pm

Publié par Flora

DSCN0526.JPG L'atterrissage est difficile... Je tente une prudente ré-acclimatation, pas à pas, après seulement un peu plus de 15 jours d'absence, mais quel dépaysement! Je regagne mes 16-18° sous un ciel gris, après avoir quitté un été véritable, un soleil ardent qui a fait grimper le thermomètre jusqu'à 44°... Sensation étrange d'avoir plus chaud à l'extérieur qu'à l'intérieur de sa tête... Ca, c'était dans le sud-est de la Hongrie, la semaine dernière... Beaucoup de retrouvailles, parfois inattendues, famille, famille, soleil, chaleur...

   Cependant, ce sont les 3 premiers jours des vacances qui m'ont marquée. Une halte à Venise. Une destination banalisée par la masse de touristes que la ville engloutit tous les ans. Pour certains, le voyage de leur vie. Pour d'autres, retour répété, nostalgique. Pour moi, une envie que je croyais à jamais inassouvie, et je m'y suis résignée. Il y a tant de rêves qui restent en suspens: l'essentiel n'est-il pas d'en avoir encore? Nous avions projeté ce voyage avec Gilbert, en 2005. L'évolution de sa maladie en a décidé autrement. Et tout d'un coup, mon fils m'offre ce cadeau... Dans le vaporetto nous amenant place San Marco, l'émotion me submerge: tant de beauté quasi sans une fausse note, concentrée dans un seul endroit est suffocant. Ceux qui me connaissent savent que je ne pleure pas facilement, surtout en public. Derrière mes lunettes de soleil, mes larmes coulent sans retenue.

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   Nous avons beaucoup arpenté les rues, traversé des canaux par les innombrables petits ponts bossus pour laisser passer les gondoliers debout à l'arrière de leurs barques finement élancées. Mes petites-filles trottinaient bravement, demandant parfois à être portées sur les épaules de papa ou de maman. Je ne voulais pas leur infliger les visites de tous les musées, seulement le Palais des Doges. Je voulais surtout m'imprégner de l'atmosphère unique de la ville, secrète comme sous un masque: on ne peut deviner ce qui se cache en-dessous... Beauté divine ou laideur défraîchie?... Les façades sont d'une splendeur à couper le souffle, même dans leur délabrement émouvant. Cette décrépitude due à l'humidité fait partie du charme, elle appartient à leur vérité.

   La fière république vénitienne qui a choisi Saint Marc comme emblème pour mieux affirmer son indépendance. La Sérénissime! Une ville qui est un personnage. Enigmatique, séductrice comme une ombre masquée qui nous attire irrémédiablement dans les dédales de ses secrets... 

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Pause estivale...

11 Août 2011, 09:34am

Publié par Flora

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J'ai emprunté une des énigmatiques et fantastiques "têtes bleues" d'Odilon Redon,

intitulée "La Cellule d'or"

qui m'a retenue très longtemps

pendant la rétrospective du printemps dernier au Grand Palais,

pour vous souhaiter un bel été avec le retour du soleil.

Tous rechargés d'émotions nouvelles,

le regard frais et rajeuni,

donnons-nous rendez-vous à la rentrée! 

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L'Amour: un marronnier?...

6 Août 2011, 19:51pm

Publié par Flora

Par ces temps estivaux, tout le monde peut remarquer la recrudescence d'articles sur la séduction, voire plus torrides encore, comme si le corps, mais au moins l'esprit en vacances avaient besoin d'un peu de frivolité... Même les organes de presse les plus sérieux s'y mettent... alors pourquoi ne pas tenter de composer un petit bouquet de citations autour de ce thème éternel?

 

"Être aimé, c'est se consumer dans la flamme. Aimer, c'est luire d'une lumière inépuisable. Être aimé, c'est passer; aimer, c'est durer."  (Rilke) 

 

"Il y a seulement de la malchance à n'être pas aimé: il y a du malheur à ne point aimer." (Camus)

 

"Être belle et aimée, ce n'est être que femme. Être laide et savoir se faire aimer, c'est être princesse."  (Barbey d'Aurevilly)

 

"L'amour, c'est l'infini mis à la portée des caniches."  (Céline)

 

"Je ne cherche en aimant que le seul bien d'aimer."  (Corneille)

 

"L'amour n'est que le roman du coeur: c'est le plaisir qui en est l'histoire." (Beaumarchais)

 

Le thème étant inépuisable, nous nous permettrons d'y revenir ultérieurement.

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Colette, vieille (crayon sépia, 1996)

1 Août 2011, 12:36pm

Publié par Flora

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Un clin d'oeil à Michel Cristofol

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La mort d'Ágota Kristof (1935-2011)

27 Juillet 2011, 19:43pm

Publié par Flora

agota_kristof_kicsi.jpg  Ágota Kristof vient de mourir ce matin. Qui ne connaît pas l'auteur du roman "Le grand cahier"? Il a paru en 1987, apportant à son auteur la renommée internationale. Les romans de Ágota Kristof sont traduits en une quarantaine de langues, elle a été lauréate d'innombrables prix littéraires prestigieux. 

   Notre revue "Hauteurs" lui a consacré un long et très intéressant article par l'écrivain hongrois András Petőcz, dans son N° 19 de mars 2006 sur la francophonie. Car Ágota Kristof est née en Hongrie et elle a quitté le pays en 1956, pendant les mois des bouleversements ayant suivi la révolte: une véritable hémorragie touchant surtout la jeunesse éprise de liberté.

   Elle a traversé la frontière à pied, avec un bébé sur le bras et a atterri à Neuchâtel, en Suisse, devenue son pays d'adoption. Elle travaillait depuis longtemps dans une usine d'horlogerie lorsqu'elle a commencé à écrire: d'abord de la poésie en hongrois, puis "Le grand cahier", son roman fondamental, en français. Certains critiques ont relevé l'originalité du style: les phrases courtes et dépouillées, écrites exclusivement au présent. Cela prête une tension dramatique particulière au récit, alors que, probablement, Ágota Kristof voulait simplement contourner les multiples pièges du temps "passé" dans la langue française (que moi, je ressens aussi d'une cruelle façon: en hongrois, il n'y a qu'un "passé"...) 

   Après la Trilogie  (Le grand cahier, La preuve  et Le troisième mensonge) et Hier , elle publie L'Analphabète en 2004, pour formuler pour elle-même sa relation à la langue française: "Je parle le français depuis plus de trente ans, je l'écris depuis vingt ans, mais je ne le connais toujours pas. Je ne le parle pas sans faute, et je ne peux l'écrire qu'avec l'aide de dictionnaires fréquemment consultés. C'est pour cette raison que j'appelle la langue française une langue ennemie, elle aussi. Il y a encore une autre raison, et c'est la plus grave: cette langue est en train de tuer ma langue maternelle." Je peux comprendre profondément ses difficultés pour essayer d'apprivoiser cette grande séductrice qui vous attire dans son filet, sans avoir besoin de vous... La traiter d'ennemie, je refuse. Elle n'a rien demandé...

 

De nombreux échos, interview sur le blog remarquable de Jean-Pierre sur la Hongrie: http://mardishongrois.blogspot.com/ 

 

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