Henning Mankell : "Les chaussures italiennes"
Encore un roman venu du froid! pour quelqu'un comme moi qui aime le soleil et la chaleur, deuxième séjour littéraire consécutif dans les neiges du Nord.
N'étant pas dévoreuse de polars (sans mépriser le genre, plutôt craignant l'addiction), je ne connaissais pas Mankell, père de l'inspecteur Wallander. Mon regard a donc été aussi innocent et vierge que les étendues glacées que j'ai découvertes dans ce roman.
Je sais peu de choses de l'auteur: il est né en 1948, il est le gendre de Bergman et il passe la moitié de l'année au Mozambique à diriger un théâtre. Selon ses mots, il a besoin de cet éloignement, "... d'avoir un pied dans la neige, l'autre dans le sable" pour que l'Afrique fasse de lui une personne meilleure, un meilleur Européen... Etrange, ce besoin qu'ont nos civilisations hyper-modernes, un peu déshumanisées, de se ressourcer au contact d'un monde qui, lui-même, aspire à cette modernité...
Fredrik Welin, 66 ans, chirurgien en retraite prématurée à la suite d'une faute professionnelle qu'il tente d'expier, vit retiré sur une île déserte de la Baltique, dans la maison branlante de ses grands-parents, en la seule compagnie d'un chat et d'un chien miteux et le facteur hypocondriaque en visite hebdomadaire... D'entrée, je tombe sur la phrase qui a toujours été ma devise: "Maintenant comme alors, je pense que le seul enjeu, pour un être vivant, est de ne pas lâcher prise. La vie est une branche fragile suspendue au-dessus d'un abîme. Je m'y cramponne tant que j'en ai la force. Puis, je tombe, comme les autres, et je ne sais pas ce qui m'attend." (Moi, j'ajouterais à titre personnel et momentané: le néant.)
Par -20°, il creuse un trou quotidiennement dans la glace: "Puis je me mets nu et je m'immerge. Ca fait mal, mais à peine suis-je ressorti de là que le froid se transforme en chaleur intense. Je descends dans mon trou noir pour sentir que je suis encore en vie. Après le bain, c'est comme si la solitude refluait un peu."
Sa solitude bien rodée subit un bouleversement définitif avec l'apparition sur la neige de Harriet, une femme qu'il avait aimée, et abandonnée sans prévenir quarante ans plus tôt. Elle refait irruption dans la vie de Welin, mourante, en phase terminale d'un cancer généralisé, pour lui demander de tenir une vieille promesse. A partir de ce moment, la fuite en avant illusoire cesse, les événements successifs et inattendus font que la forteresse de Welin cède pierre après pierre, et il doit faire face à sa "lâcheté /qui/ a toujours été une fidèle compagne de /s/a vie." On peut même dire que c'est à partir de ce moment que sa vie commence vraiment, avec des soucis et des peines assumés mais avec des moments de plénitude aussi.
C'est un livre qui fait du bien. Sa petite musique résonne longtemps dans le lecteur. J'ai aimé l'écriture lente et en apparence économe en effets émotionnels, derrière laquelle se dissimule un Fredrik Welin vulnérable. Malgré quelques longueurs qui le font parfois tourner en rond, nous accompagnons le narrateur dans sa recherche de paix intérieure: "J'ai fait le tour de mon île. Les oiseaux migrateurs survolaient la mer. C'était comme l'avait écrit Harriet. Nous étions arrivés jusque là. Pas plus loin. Mais jusque là."
Et ce n'est déjà pas rien.