Le blog de Flora

Dame Jeanne

9 Février 2011, 17:43pm

Publié par Flora

La-belle-Mexicaine.jpgPar la fenêtre latérale, je n'aperçois qu'une branche du tilleul. Son balancement rythme, sur le chapelet de mon temps, les secondes qui défilent inexorablement. Le vert insolent des feuilles me suggère le souffle à la fois doux et vigoureux du vent printanier, celui que j'aimais tant, chargé des odeurs de l'averse violente et pressée... A l'image de ma vie...

   J'en ai bien profité, c'est vrai. Rien de perdu, aucun regret. Suis-je née sous une bonne étoile? Malgré la fin du parcours, je dirais oui, sans hésiter. Ce qui compte, c'est le milieu. Et il a été total, comblé... Dom Juan existe-t-il au féminin? J'ai été cette conquérante.

   Je suis clouée sur ce lit, à présent. Je ne me remettrai plus jamais debout. Le personnel soignant est très aimable, souriant imperturbable, comme si mon état n'inspirait pas plus de compassion que celui de quiconque, débordant de santé... Je leur en sais gré. L'ombre d'inquiétude décelée dans un regard me plongerait dans un puits de détresse.

   Je ne peux pas dire que la nature m'ait gratifiée d'une grande beauté. Plutôt du charme, ce pouvoir mystérieux qui me permettait d'ensorceler à peu près tout ceux que je voulais. Je les enveloppais dans un halo de phéromones qui les tétanisait : une pincée de promesse de félicité, un brin de fragilité qui leur laissait la possibilité de s'immiscer dans la fêlure... Rares sont les hommes qui ne sont pas flattés à l'idée de protéger le sexe faible! Le tout saupoudré d'un peu de mise à distance afin qu'ils soient ferrés à jamais, leur laissant entrevoir l'immensité de la perte si je leur échappais...

   Je me suis bien amusée et ce n'est pas si mal. Il y a des bilans plus bancals. A présent, je sais que c'est fini. Je me contente de demander à mes anges gardiens en blouse blanche de m'épargner la douleur. Je veux naviguer sur mon Styx sans souffrance, sans angoisse, et apercevoir les rivages inconnus les yeux ouverts. Avec une certaine curiosité.

dessin : R. T. 

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A propos de Luchini

6 Février 2011, 17:39pm

Publié par Flora

luchiniIM.jpg Cet après-midi, j'ai bien sacrifié deux heures de mon temps pour regarder Vivement dimanche de Michel Drucker. Je sais, plonger dans la grande communion populaire télévisuelle du dimanche après-midi, c'est comme avouer son attirance pour les horoscopes ou les feuilletons policiers! J'assume mes déviances, mais pour le coup, c'était une exception : l'invité était Fabrice Luchini.

   Cela fait vingt ans que je l'admire, parfois agacée par ses numéros mêlant charme et provocation, intelligence fulgurante ou pitreries enivrées d'elles-mêmes... Je l'observe en essayant de percer la vraie sincérité sous le masque de la représentation qui s'emballe et qui nous entraîne dans son tourbillon... et je tombe sous le charme.

   Je l'ai vu deux fois sur scène : dans Knock à Paris et dans une lecture de Céline à Valenciennes. Il tient la salle par son magnétisme et surtout, par l'admiration infinie qu'il porte aux grands textes. Il sait si bien les partager avec les connaisseurs et les ignares aussi que les premiers les redécouvrent et les seconds boivent à la source du pur plaisir pour la première fois! Et ils quittent tous la salle avec des regrets : "Ah, si je l'avais eu comme prof de français!" 

   J'essaie de percer l'homme sous le masque : le dilettante timide qui doit gagner sa place parmi les érudits, qui doit se faire tout seul, absorbant comme une éponge, avec avidité, tout ce que l'école quittée trop tôt n'a pas pu lui offrir tout cuit... L'autodidacte angoissé et trop conscient des énormes lacunes qui restent à combler, justement, parce qu'il commence à les mesurer bien mieux que les initiés du savoir...  Et le succès, la reconnaissance sur un terrain qui n'était que rêve, l'enivre...

   Je ne cite qu'un grand moment de l'émission : le passage de Leny Escudero qui parle de son arrivée en France, de réfugié espagnol. Et soudain, sur le canapé rouge de Drucker, se retrouve Escudero, l'Espagnol, Luchini, l'Italien et Drucker le Roumain... mais la liste pourrait être bien plus longue pour illustrer l'admirable capacité de la France à absorber, à intégrer ces sensibilités venues de tous les horizons et à s'enrichir par elles. Et je me dis que que par ces temps où certains aimeraient se replier sur leur frilosité de race pure, dans leur angoisse de se voir dissous dans un joyeux et rafraîchissant métissage, un pays devrait commencer à se faire des soucis lorsque personne ne le trouve plus assez attrayant pour rêver d'y venir vivre...   

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Edouard Glissant est mort (1928-2011)

3 Février 2011, 13:41pm

Publié par Flora

Glissant--Edouard.jpg

Edouard Glissant a été l'hôte du N°6 de notre revue Hauteurs du décembre 2001, dont le thème central a été la littérature antillaise. A cette occasion, José Le Moigne, lui-même excellent poète et sensuel romancier (link) lui a consacré un article, révélant le fin théoricien de l'antillanité et connu du grand public par son roman La Lézarde, prix Renaudot 1958.

 

portrait d'Edouard Glissant pour "Hauteurs" par R. T. (alias flora) 2001

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Oeuvre de Gilbert * Le mâle du siècle (nouvelle, début)

2 Février 2011, 17:30pm

Publié par Flora

   Je l'ai tuée sans grand plaisir, un peu machinalement. D'autres diraient "en fonctionnaire". Un minuscule craquement, rien de plus. Les vertèbres se disjoignent, le corps fléchit, s'affale, devenu flasque et lourd. 

   Je n'aime pas tuer les femmes. Elles semblent résignées. Les hommes sont plus naïfs, toujours surpris, comme s'ils croyaient à l'immortalité. Amandine s'insurge, m'accuse de misogynie. Je plaide coupable. L'égalité des sexes est illusoire. Nous sommes bien trop fragiles pour y prétendre.

   Je ne suis pas un assassin, mot vulgaire. Je suis un artisan, habile à répéter des gestes ancestraux, sans oublier la touche personnelle, la pointe de fantaisie qui distingue du tâcheron. Les gants de peau me servent de signature. Jamais on ne m'a vu agir de loin, utiliser un fusil à lunette, une voiture piégée, une bombe télécommandée. Au modernisme froid, sophistiqué, je préfère le contact, un frottement sur l'épiderme, un frôlement complice qui rassure la victime, la satisfaction du travail bien fait.

   Déjà avant de me connaître, Amandine peignait des corps décomposés, ces suppliciés boudeurs que des profanes achètent pour exposer dans leur salon ou leur chambre à coucher. En mon absence, elle gagne la mansarde aménagée en atelier, elle s'y enferme pour cultiver son vice. Des toiles gisent un peu partout, contre les murs, à même le sol ou suspendues aux poutres, ébauches couvertes de traits nerveux qui deviendront, au fil des mois, des parcelles humaines, des lambeaux d'existence. Le pinceau se démène, au rythme de Bartók, le troisième quatuor à cordes qu'elle juge en harmonie avec son imagination et qu'elle écoute au maximum de la puissance, à la limite du supportable. (...)

 

"Le mâle du siècle", nouvelle, in "Ennemis très chers" , éditions Manuscrit, 2001 

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Kosztolányi à Valenciennes

31 Janvier 2011, 10:23am

Publié par Flora

a-36-1.jpgVendredi dernier (28 janvier) a eu lieu la première soirée de lecture de la nouvelle année, chez moi, pour présenter le romancier  Dezső Kosztolányi à travers deux de ses livres : Alouette et Anna la Douce. 

   Kosztolányi, le poète, le traducteur, le journaliste, le romancier, fin styliste... impossible de donner une image complète de son oeuvre multiple en une seule soirée. Pendant sa relativement courte existence (1885-1936), il a beaucoup écrit, comme dans l'urgence, pressentant peut-être obscurément le peu de temps qui lui était imparti. Je cite Sándor Márai à ce sujet : "Kosztolányi créait quotidiennement un petit chef-d'oeuvre, parce qu'il lui fallait vivre. Or, son travail lui permettait tout juste de gagner son pain. (...) Pourtant, ce qu'il écrivait ainsi, comme de la main gauche, et toujours à la hâte, était d'une absolue perfection. (...) Le secret de cette perfection résidait peut-être dans le fait qu'il manquait de temps pour "peaufiner" ces écrits." 

    Cinq-six personnes lisaient les extraits que j'avais choisis pour illustrer mes propos durant une heure et demie. Je suis toujours très touchée par les gens qui se rassemblent à ces soirées mensuelles (je ne suis pas la seule organisatrice, nous sommes trois à nous relayer), qu'il neige, qu'il vente, qu'il pleuve, le pouvoir magique des mots et du partage réunit des fidèles (une quinzaine) et des occasionnels (qui, souvent, deviendront des fidèles à leur tour...), souvent venus de plusieurs dizaines de kilomètres, autour de la poésie, de la prose et du théâtre, sans compter la table sur laquelle chacun dépose quelque chose à boire ou à manger que nous partageons ensuite, dans un joyeux brouhaha qui se prolonge jusqu'à 1 ou 2 heures du matin... Bien sûr, cela demande des efforts de préparation, non seulement du sujet mais aussi des lieux et du rangement qui suit...  Cependant, le plaisir d'offrir de la découverte et le partage de ses amours effacent la fatigue lorsque les visiteurs repartent avec des étoiles dans les yeux...

sur ce blog, des extraits :

Dezső Kosztolányi (1885-1936) : Anna La Douce (Édes Anna)

Dezsö Kosztolányi (1885-1936) *Alouette (Pacsirta)

Dezsö Kosztolànyi : Alouette (roman, fin)

Editions Viviane Hamy 

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Macar lezzeti soframızda (Saveurs hongroises à notre table)

27 Janvier 2011, 20:13pm

Publié par Flora

elele 2 0001 NEW L'autre jour, en fouillant mon capharnaüm préféré, je suis tombée sur le numéro d'octobre 1989 de la revue mensuelle turque "Elele", périodique sur papier glacé pour femmes qui traite de tous les sujets, de la psychologie à la société, en passant par la mode, la culture, l'astrologie et même la sexologie... A ma grande surprise, une des journalistes francophone de la revue m'a téléphoné pour me proposer de participer à un reportage dans la série "Dünya kadınları ve mutfakları" ("Femmes et cuisines du monde"), dont j'étais censée occuper le troisième volet.

   Ceux qui me connaissent dans la vie, savent que je n'ai jamais été un cordon bleu, même s'il m'arrivait de faire illusion parfois, aux grandes occasions; hélas, je suis dépourvue d'imagination dans l'art de la cuisine... Je déplore ce handicap, ce manque de vocation car c'est une tâche dont il faut s'acquitter, alors, autant le faire avec plaisir et créativité!

elele-plats_NEW.jpgLe photographe et la journaliste ont débarqué dans notre salon de Cihangir, avec tout le matériel, appareils photos, projecteurs et le "parasol", sans oublier le magnétophone. J'avais déjà préparé tous les plats, il ne me restait plus qu'à me maquiller, à m'habiller pour la photo... Pour peu, je me serais sentie comme la star en herbe qui reçoit son premier intervieweur... Heureusement, il me restait assez de sens de dérision pour m'amuser à l'idée de représenter la cuisine hongroise avec ma mince vocation!

   A la fin de la séance, il ne nous restait plus qu'à finir les plats en compagnie de toute l'équipe. Pour être honnête, ils se sont régalés avec la soupe aux boulettes de foie de volaille et à la crème fraîche, le poulet au paprika avec ses petites pâtes faites à la main et pour finir, les crêpes aux noix et au fondant chocolat... Ce n'était pas vraiment hypocalorique mais délectable...

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L'horizon infini

25 Janvier 2011, 17:15pm

Publié par Flora

Pause.jpgC'était le grand amour, le très grand, le fusionnel comme cela se passe à l'adolescence, l'âge où l'on ne calcule rien puisqu'on ne connaît encore rien à la comptabilité. Une certaine innocence où l'on cherche l'éternité dans le regard de l'autre. Les parents observaient les deux enfants qui n'en étaient plus vraiment, avec une bienveillance attendrie par leurs propres souvenirs. Avec, parfois, une certaine envie aussi.

   Ce n'était plus l'époque des grands tabous, les murs infranchissables des interdits : tout le monde trouvait normal que les amoureux inséparables passent la nuit chez l'un ou chez l'autre, au gré du hasard ou de l'envie.

   L'annonce de l'arrivée du bébé ne fut pas non plus un traumatisme. Les futurs grands-parents étaient plus excités que les jeunes géniteurs et ils assuraient à l'unisson de se charger des subsides nécessaires. L'aspect matériel de la vie n'a jamais été un casse-tête, il n'y avait aucune raison que cela le devienne.

   Corinne allait sur ses dix-huit ans. A certains moments rares, restée seule à regarder les contours de plus en plus arrondis de sa silhouette dans la glace, une angoisse inexplicable la saisit : est-ce normal, tout ce bonheur sans nuage qui s'annonce comme une autoroute ensoleillée se perdant dans l'infini?... Par une sourde et nébuleuse intuition, elle se mit à souhaiter une crainte, une sorte d'alarme, destinée à écarter toute menace dont elle n'avait même pas idée.

   La sonnerie du téléphone, ce matin-là, ne fut pas la même. Elle annonça la fin du monde. Le corps désarticulé de Benoît gisait parmi les débris de la voiture. Corinne ne sut rien des deux mois qui restaient jusqu'à la naissance du bébé. Elle les passa dans un état de coma éveillé. Le petit être vorace fixait le visage triste se penchant sur lui et, petit à petit, il apprit à se faire discret, comme pour prendre sa part à l'affliction de sa mère.

   Des années passèrent. Parents et amis se mirent aux amicales pressions de convaincre Corinne à continuer la vie... "Vingt-cinq ans... pense à l'enfant qui a besoin d'une figure paternelle bien vivante... et toi, d'une présence autre que fantomatique..." Corinne vécut ces injonctions comme la violation de son monde qui ressemblait désormais à un sanctuaire dédié à la mémoire de Benoît. Ce monde était verrouillé mais rassurant. Benoît y conserverait son sourire éternellement jeune, ainsi que l'intensité de leur passion. Entrouvrir la porte de ce sanctuaire pour laisser passer un intrus serait une trahison qui la plongerait au plus profond de sa culpabilité de survivante...   

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Sur le seuil (sanguine, 2010)

20 Janvier 2011, 09:05am

Publié par Flora

sur le seuil

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Je me souviens...

18 Janvier 2011, 11:35am

Publié par Flora

Pour mon blog hongrois, j'ai emprunté chez Bottle (http://bottle.eklablog.com) l'dée d'un petit inventaire nostalgique à la Georges Perec, histoire d'envoyer au fond de la mémoire de minuscules sondes spatiotemporelles, afin qu'elles remontent à la surface quelques lambeaux d'impressions lointaines. J'ai longtemps hésité pour une variante en français... Pour ceux qui lisent mon blog français, ne serait-ce pas un rappel à Tintin, au scoubidou ou aux carambars, voire Capitaine Flam, G.I. Joe ou Emilie Jolie qui créeraient l'écho, plutôt que l'évocation de mes références hongroises inconnues...? La tentation est forte cependant... et comme disait Oscar Wilde : "Le seul moyen de se délivrer de la tentation, c'est d'y céder."

   Entretemps, tout en essayant de cerner le sujet, j'ai repensé aux premiers mois de notre rencontre avec Gilbert. En discutant, nous nous sommes rendu compte que, nés à la même époque, à quelque 1600 km de distance (mais séparés du "rideau de fer" tout de même...), nous n'avions quasi aucune référence en commun concernant notre enfance! Ecole de garçons - école de filles pour lui, classes mixtes pour moi; je ne connaissais ni Tintin ni Astérix et pour lui, Petőfi, Kossuth représentaient des noms de rues et de places dans chaque localité. Alors, nous avons entrepris l'apprentissage de la culture de l'autre au quotidien... 

Je me souviens du goût des tartines au saindoux, parsemé de paprika écarlate en poudre, des tranches de saucisson épicé au petit déjeuner

Pour lui, il était impensable de déroger aux tartines au beurre et à la confiture de grand-mère

Je me souviens des grands gâteaux crémeux confectionnés par ma mère ou ma tante, pour des repas du dimanche pantagruéliques...

Pour lui, la reine de tous les gâteaux était la tarte aux pommes (parmi beaucoup d'autres, étant très gourmand). J'avoue l'avoir trouvé du premier coup plutôt modeste... Ce n'est qu'avec le temps que j'ai appris à l'apprécier à sa juste saveur...

Je me souviens, dès l'enfance, des goûts intenses, salés, poivrés, épicés pour que ça tienne au corps...

 Pour lui, du moins au départ, c'était une épreuve : les papilles en feu, il ne sentait plus les goûts... Par contre, j'ai mis du temps à déceler les finesses d'une blanquette de veau, l'ayant trouvée au début d'une fadeur sans pareille

Je me souviens des retrouvailles familiales, amicales dans l'effusion des émotions, des embrassades, des rires et des larmes

Pour lui, la tradition familiale (et nationale) a enseigné la retenue dans l'expression des émotions... Plutôt corsetés, les sentiments se devinaient dans le regard, les non-dits. C'est moins fatigant mais quelque peu déstabilisant...

 

Voilà un échantillon, loin d'être exhaustif...

 

 

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Oeuvre de Gilbert * Le mépriseur (roman, extrait)

15 Janvier 2011, 10:10am

Publié par Flora

Le-m-priseur.jpgAu moment où il braque son arme vers la serrure, prêt à tirer, le verrou claque enfin et le panneau s'écarte, livrant un demi-visage en chignon blanc, lunettes abaissées sur le nez pour mieux voir au-dessus, réseau de rides où peut se lire la mort, méfiance dans les yeux et début d'un effroi. Pour éviter le cri dont la vue du revolver va accoucher, il a le réflexe de décliner son grade mais surtout de se précipiter à l'intérieur. La petite femme s'est plaquée contre le papier peint à fleurs, de la race rampante, incapable de révolte, déjà rompue et résignée, borborygmes qu'il ne cherche pas à apaiser, parce que rien n'a de sens devant tant de veulerie.

   Sans s'expliquer, il inspecte les pièces une à une, suivi du chevrotement, renverse les objets, dégage en coups de pied rageurs tout ce qui s'aventure sur son chemin. L'appartement est petit, mesquin, meublé, comme les vaincus aiment le faire, d'un étalage hétéroclite, tapissé de photos où les sourires émiettés se crispent depuis des siècles en illusion de bonheur. Famille comme la sienne... La télévision est en marche, le son poussé au maximum, présentateur visqueux bavant à douce voix sur des enfants craintifs que leurs parents admirent. Ce contentement de soi, joint au marmonnement à son côté et au chant discordant d'une fillette, lui irrite l'oreille. Il se retourne sur cet être fripé aux mains serrées, endormi depuis toujours dans le fauteuil encore creusé de sa présence, berçant ses rêves d'un autre âge. Le pistolet durcit dans son poing, se veut clément, prêt à cracher ses balles, à abréger l'agonie, dans un sublime élan de bonté, à évacuer ce décombre qui déjà ne vit plus.

   Mais ce serait trop doux. Elle ne mérite pas une telle clémence, cette vieille claquemurée dans son caveau à en pleurer, qui n'a rien demandé, qui ne sait pas supplier parce qu'elle n'a pas encore assez souffert ou imagine que la souffrance est son lot. Le péché sera plus grand de la visser à son écran, entre deux ronflement, momifiée sous les photos qui la dénoncent, mariée jaunie au bras d'un moustachu, fillette enrubannée devant un arbre de Noël, ombre sépia sur un tandem conduit par son mari, décomposé depuis vingt ans sous les bouquets qu'elle lui apporte. Déjà, il a saisi la poignée, satisfait du tourment que son inaction crée, prêt à se jeter sur d'autres jeux, à épuiser d'autres malheurs.

extrait du roman Le Mépriseur, éditions Manya, 1993 

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