János Pilinszky (1921- 1981) * Je crois bien
quatre catégories menées parallèlement : extraits des oeuvres de Gilbert Millet, traductions d'auteurs hongrois, réflexions et mémoires, dessins

Une esquisse provenant d'un antique cahier à croquis.
J'en ai gardé plusieurs, ils m'accompagnaient partout, le sujet était partout.
Le dessin était mon passe-temps favori, avec la lecture, pendant mon adolescence.
Parfois, comme beaucoup d'entre nous, je me sens submergée, envahie par des objets dont certains
m'accompagnent depuis des décennies. Pour me rappeler les différentes "stations" de mes pérégrinations, comme imprégnés par ce que j'ai vécu. A chaque étape, de nouveaux objets s'ajoutent aux anciens, pour vivre en harmonie dans leur joyeuse et
pagailleuse diversité. Souvent, ils ont peu de valeur marchande.
Ils permettent de rompre la linéarité de mes souvenirs, sautant de coq à l'âne. Ils évoquent, ressuscitent instantanément des images, des parfums, de la chaleur ou des frissons sur la peau, une ambiance en somme.
Dans mon placard, je garde un vieux châle noir, en laine bouclée, avec des franges. Un Berliner. Il a appartenu à ma grand-mère paternelle qui ne l'avait presque pas porté, l'ayant conservé pour les grands jours qui étaient rares. A chaque fois, c'est elle que je revois derrière ce bout de tissu, son visage ridé dans le cadre de l'immanquable foulard, son regard qui a conservé tout son mystère, car elle ne m'avait jamais raconté sa vie...
Ce petit kilim rappelle notre premier voyage, en février, d'Istanbul vers la mer Egée. Après les pentes vertigineuses, balayées par des bourrasques violentes de l'antique théâtre de Pergame, nous sommes conviés dans une maisonnette sans prétention. Nous nous déchaussons pour nous asseoir dans la propreté immaculée, recouverte de kilims, de l'unique pièce à vivre et à dormir. Nous dégustons le thé traditionnel mais notre conversation est encore extrêmement dépouillée, au bout de quelques mois en Turquie. La maîtresse des lieux nous propose des foulards blancs, brodés de ses mains qui ne doivent jamais rester désoeuvrées. Nous prenons aussi ce petit cicim (pron. "djidjime") d'un mètre carré environ, sans doute pas très ancien mais nous commençons juste à nous initier. Avant de partir, notre hôte me fait cadeau d'une petite lampe à huile ébréchée en terre cuite, trouvée dans les ruines. Je n'y connais rien, je ne peux pas l'apprécier à sa juste valeur. D'ailleurs, elle n'en a qu'une, à mes yeux: celle de cet instant, d'une petite passerelle entre deux âmes...
Une lettre de mon père... Il appuie fort sur le stylo car ses mains sont habituées au travail physique qui demande une grande fermeté du geste. Derrière sa belle écriture liée, énergique, dépourvue de fautes d'orthographe, régulièrement penchée vers la droite, je ressens le brillant élève qu'il aurait pu devenir si... Eternels regrets devant la fatalité qui nous place dans telle ou telle circonstance historique... Je suis particulièrement touchée par des manuscrits. Nous y sommes présents, comme si nos mains transmettaient une part intime de notre être, dévoilée indépendamment de notre volonté. Prendre un stylo, c'est prendre la peine de toucher le destinataire de la main, de lui abandonner une trace de notre passage... Ainsi, mes grands-parents, mes parents, des amis et des amours resteront près de moi jusqu'à la limite de nos éternités respectives...
"Objets inanimés, avez vous donc une âme
Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer..."
Merci à Mimi qui se reconnaîtra, pour ces vers de Lamartine.
(...) dans sa vie, tout s'est toujours passé
brutalement. Les impulsions majeures ont surgi sans qu'il puisse se les expliquer, sans même qu'il en ait envie. Au moment où il aurait pu se poser des questions, tout avait déjà basculé. Il
a vingt et un an. Béatrice doit se marier le lendemain. On lui a déniché, à moins qu'elle n'y soit parvenue elle-même, l'unique descendant d'un moustachu poivre et sel, partenaire de golf du
célèbre avocat qui lui sert toujours de père et dont les trajectoires amoureuses interceptent celles des servantes interchangeables avec un rythme moins soutenu qu'autrefois. Béatrice est ravie:
Jean-Rodolphe est le plus charmant garçon du monde puisque toutes les demoiselles de ses amies ont vainement tenté de le lui arracher.
Béatrice est ravie, sa mère l'est donc aussi, elle qui n'aspire qu'à vivre dans l'harmonie, quitte à fermer lesyeux au bon moment, ou à oublier de les rouvrir. L'adorable moustachu l'honore de ses meilleures plaisanteries et elle s'évertue à en rire. Comment ne serait-il pas spirituel cet homme qui a le bon goût de posséder la plus grosse société pharmaceutique du pays?
Raymond Liénant est le seul à ne pas goûter la grandeur de l'instant mais cela ne chagrine personne. Il y a longtemps que l'on s'est habitué à ne plus lui prêter attention, précisément depuis le jour où, dédaignant la faculté de droit, il a commis le sacrilège de s'inscrire aux beaux-arts. Comme si la sculpture pouvait offrir une carrière respectable, comme si les jeunes filles bien élevées, et leurs familles, pouvaient s'intéresser à un brasseur d'argile, un égratigneur de marbre, aux cheveux trop longs, aux vêtements trop colorés.
Le goût de la sculpture lui est d'ailleurs rapidement passé, le temps de comprendre que l'immobilité appartenait à l'oeuvre, pas à celui qui la façonnait. L'astronomie à laquelle il s'adonne maintenant s'avère, de ce point de vue, moins décevante. L'observateur peut s'y montrer aussi statique que son modèle céleste, aussi patient. Mais la patience n'est pas tout. Aussi, lorsque ses dons aspirent à se manifester dans des domaines plus changeants, il part à l'aventure, de rue en rue, en ces lieux grouillants où l'imprévu ne peut manquer de s'offrir.
in "Les morts se suivent et se ressemblent" recueil de nouvelles éd. Manya 1992
Voici quelques citations autour de l'écriture. Le choix est difficile, nécessairement arbitraire. Les écrivains réfléchissent beaucoup en pratiquant cette noble occupation. Les doutes et les certitudes sont leurs compagnons de route fidèles. Écrire est un besoin qui devient rapidement nécessité vitale. C'est aussi un acte d'amour, une offrande: partagez, aimez-moi! C'est là que le piège peut se refermer, celui d'une quête si impérieuse que l'on tend à écrire pour satisfaire le désir ou l'attente supposés du lecteur, trahissant ses propres et intimes besoins. Mais laissons la parole à quelques grands:
"Quand on travaille pour plaire aux autres on peut ne pas réussir, mais les choses qu'on a faites pour se contenter soi-même ont toujours chance d'intéresser quelqu'un."
(Marcel Proust)
"Un journal est une longue lettre que l'auteur s'écrit à lui-même, et le plus étonnant est qu'il se donne à lui-même de ses nouvelles."
(Julien Green)
"Manier savamment une langue, c'est pratiquer une espèce de sorcellerie évocatrice."
(Charles Beaudelaire)
"La pensée vole et les mots vont à pied. Voilà tout le drame de l'écrivain."
(Julien Green)
Et, plus pragmatiques:
"Écrire, c'est une façon de parler sans être interrompu."
(Jules Renard)
"Tout le talent d'écrire ne consiste après tout que dans le choix des mots."
(Gustave Flaubert)
Le 7 juillet. Inutile de préciser la signification de cette date pour moi. Rendez-vous avec la mort. Avec la survie. Avec le souvenir.
Les anniversaires... Ne sont-ils pas finalement destinés à nous éloigner du souvenir le reste du temps? Une fois par an, nous nous acquittons ainsi de la tâche, soulageant nos consciences d'y avoir pensé une fois de plus...
Certains préconisent que les vivants doivent poursuivre leurs trajectoires, laissant s'éloigner les morts dans un vide sidéral. Le néant. D'autres inventent des parades pour nier l'inconcevable. Un "travail de deuil" réussi - appellation détestable - consiste à reprendre progressivement le fil de la vie, à se lancer à la recherche d'une nouvelle compagne, d'un nouveau compagnon car la norme veut que les morts restent cantonnés avec les morts et les vivants suivent leur instinct grégaire à se réchauffer au contact de la vie palpitante... A chacun ses besoins. Le jugement n'est pas de mon ressort.
Pour moi, le souvenir est constant, quotidien. Personne ne m'y oblige. Le contraire serait impossible, tout simplement. Loin d'un culte morbide, dépressif, je ressens la nécessité de côtoyer mes amis, de découvrir des domaines inexplorés des activités créatives, d'échanger des idées et des émotions. Echanges virtuels ou bien réels. Authentiques, dépourvus de faux-semblants et de faire-valoir.
Je n'ai pas encore fait le tour de l'expérience unique et primordiale de la mort en marche, toute puissante, devant laquelle nous finissons tous par déposer les armes. Je tourne autour, je tente de la saisir dans le filet des mots mais les mailles s'avèrent peu solides pour retenir les sensations. Je fouille au plus profond des souvenirs jusqu'à la douleur que j'espère à vif pour me rapprocher encore de lui vivant.
La bataille qu'il a - que nous avons - livrée pour retarder une mort annoncée depuis des années a été rude et glorieuse comme peuvent être les dernières résistances héroïques. Même sans issue, elles ne sont pas désespérées. Elles portent le témoignage de la grandeur humaine et offrent aux survivants une source inépuisable d'énergie.
ET CRUELLE AUSSI
Ma mère est morte, ainsi que mon père et mon frère jumeau,
et la petite soeur de ma femme, et sa grande soeur et son mari.
Beaucoup sont morts, sans crier gare,
et quand en rêve nous faisons bombance, au soir,
nous entendons sous leurs tombeaux grandir encore
ongles sonores et poils stridents.
Par ailleurs notre vie est pure et nous n'avons pas de peine à sourire:
ma femme va et vient dans la pièce avec le froufrou léger de sa jupe;
le regard lumineux, elle met l'ordre chez nous.
Elle sait bien que les chiens des riches mordent
et que celui qui meurt, ils le raclent à l'os.
Ainsi notre vie est-elle sans peur et simple
comme ce papier ou ce lait sur notre table,
et cruelle aussi
comme auprès d'eux le couteau au regard lent.
(1933)
traduction: Jean-Luc Moreau in ""Marche forcée" Oeuvres 1930-1944, éd. Phébus 2000
ÉS KEGYETLEN
Az anyám meghalt, az apám és ikeröcsém is,
asszonyom kicsi huga, nénje és annak férje.
Sokan haltak meg és hirtelenül
s álmainkban, ha sokat vacsorázunk,
halljuk, hogy sírjuk alatt harsogva
nő a köröm még és szisszenve a szőr.
Tisztán élünk különben és könnyü mosollyal;
asszonyom járkál a szobán szoknyája kis neszével
és fényes szemmel rendezi tárgyainkat.
Tudja már, hogy harapósak a gazdagok kutyái
s hogy aki meghal, azt végleg elkaparják.
Oly félelem nélküli így az életünk és egyszerű,
mint a papír, vagy a tej itt az asztalunkon.
és kegyetlen is,
mint mellettük a lassútekintetű kés.
(1933)
Je me considérais comme un mari modèle. Après vingt-cinq ans de vie sans faille, aux côtés de la même femme, je me suis vu avec une auréole autour de la tête, ce matin, en me rasant devant la glace de la salle de bain. J'ai aussi fait le constat de mon reflet: un homme de cinquante ans, avec des cheveux fatigués qui avaient du mal à dissimuler les plages désertes et que le gris commençait à dominer... Les traits enflés, quasi disparus dans les joues rebondies, hérissées de poils gris, des valises sous les yeux... Un sourire crispé dévoilait les dents jaunies par les cigarettes... Mon regard a continué l'impitoyable exploration, glissant sur le cou, disparu dans les épaules, le dos voûté et enveloppé, la ceinture de graisse enrobant si généreusement la taille que j'avais du mal à apercevoir le bout de mes pieds... J'étais effaré!
En un éclair, j'ai pris conscience que j'allais dans le mur. Les vingt-cinq dernières années ont défilé en quelques secondes sous mes yeux, comme si j'avais feuilleté un album de photos. Le fringant jeune marié sur le parvis de l'église, sous une pluie de grains de riz, dans le crépitement des appareils-photos... L'euphorie des premiers temps avec Cécile où je me croyais l'homme le plus chanceux de la terre! A-mou-reux! Ma femme était la plus belle, la plus appétissante, en dormant, au réveil, décoiffée, les yeux bouffis de sommeil ou pomponnée, je ne me lassais pas de la regarder, de la toucher.
Deux enfants, avec deux ans d'écart. Les grossesses ont effacé sa taille de guêpe mais pas mes sentiments! Ronde comme une pomme, elle était encore à croquer! Elle a abandonné son travail pour mieux s'occuper des enfants. Je n'en étais pas mécontent: une maison est incomparablement plus accueillante avec une fée au logis! Une gardienne du foyer afin que la chaleur en reste toujours diffuse... Je ne me suis pas préoccupé un instant de savoir si elle était comblée. Je l'estimais telle et cela suffisait à me rassurer.
Depuis ce matin, l'image impitoyable de la glace me poursuit. Mon regard glisse sur Cécile, sans s'arrêter. Ma femme est-elle devenue un meuble, au même titre que le fauteuil Voltaire qui m'accueille pour mes somnolences devant la télé? Usé mais confortable... s'accommodant à la forme de mon corps, le moulant presque... Je n'ai pas besoin de la regarder, l'image mentale me suffit. Je sais que ses cheveux sont tirés, que deux rides amères enserrent sa bouche, tirant vers le bas la commissure des lèvres... Au fond, je n'ai pas envie de la regarder. Elle me renvoie l'image de ma propre déchéance.
dessin: R. T.
Il est intéressant, du moins pour moi, de revenir au début de mon "genre de journal ", entamé le
2 mars 2008 au salon du livre de Bondues, près de Lille. La lassitude s'installe face à ces bains de foule incontournables pour la promotion
de notre revue qui entre dans sa neuvième année. Jadis, j'aimais ces occasions de rencontres avec les lecteurs et les auteurs. Cette année-là, la deuxième où je fais mon apprentissage forcé de la
solitude, au point de commencer à y prendre goût, l'envie de quitter ces vaines agitations fait son chemin en moi.
2 mars 2008: Il ne faut jamais se déplacer dans un salon sans son calepin. Il y a toujours de longs moments détestables de vacuité qui volent votre vie. Je n'ai plus le courage, l'enthousiasme communicatif de mes débuts pour accrocher le chaland indécis, lui lancer l'hameçon et le ferrer pour qu'il reparte, ébloui, avec un, deux voire plusieurs livres sous le bras. S'il n' y a plus l'éblouissement au monde, il est temps de partir. Je suis entre deux chaises, entre deux mondes, entre deux langues, entre deux identités, entre deux états aussi: avec et sans Gilbert. Je ne suis plus avec et pas encore sans. Il m'envahit tant. J'ai tellement peur qu'il ne cesse de m'envahir... Je m'accroche au mot "sérénité" en espérant de cet état si convoité qu'il m'apporte les réponses. Comment y arriver?... Quelqu'un qui danse, le nez en l'air, au bord du précipice, en évitant soigneusement de regarder sous ses pieds... Oui, c'est assez juste. On sait bien qu'il y a le précipice, mais on fait comme si... Ca peut durer mais l'équilibre est ténu. (...)
illustration: R. T. peinture à l'huile