Le blog de Flora

Oeuvre de Gilbert * Le mâle du siècle (nouvelle, début)

2 Février 2011, 17:30pm

Publié par Flora

   Je l'ai tuée sans grand plaisir, un peu machinalement. D'autres diraient "en fonctionnaire". Un minuscule craquement, rien de plus. Les vertèbres se disjoignent, le corps fléchit, s'affale, devenu flasque et lourd. 

   Je n'aime pas tuer les femmes. Elles semblent résignées. Les hommes sont plus naïfs, toujours surpris, comme s'ils croyaient à l'immortalité. Amandine s'insurge, m'accuse de misogynie. Je plaide coupable. L'égalité des sexes est illusoire. Nous sommes bien trop fragiles pour y prétendre.

   Je ne suis pas un assassin, mot vulgaire. Je suis un artisan, habile à répéter des gestes ancestraux, sans oublier la touche personnelle, la pointe de fantaisie qui distingue du tâcheron. Les gants de peau me servent de signature. Jamais on ne m'a vu agir de loin, utiliser un fusil à lunette, une voiture piégée, une bombe télécommandée. Au modernisme froid, sophistiqué, je préfère le contact, un frottement sur l'épiderme, un frôlement complice qui rassure la victime, la satisfaction du travail bien fait.

   Déjà avant de me connaître, Amandine peignait des corps décomposés, ces suppliciés boudeurs que des profanes achètent pour exposer dans leur salon ou leur chambre à coucher. En mon absence, elle gagne la mansarde aménagée en atelier, elle s'y enferme pour cultiver son vice. Des toiles gisent un peu partout, contre les murs, à même le sol ou suspendues aux poutres, ébauches couvertes de traits nerveux qui deviendront, au fil des mois, des parcelles humaines, des lambeaux d'existence. Le pinceau se démène, au rythme de Bartók, le troisième quatuor à cordes qu'elle juge en harmonie avec son imagination et qu'elle écoute au maximum de la puissance, à la limite du supportable. (...)

 

"Le mâle du siècle", nouvelle, in "Ennemis très chers" , éditions Manuscrit, 2001 

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L
<br /> Une confession froide comme le crime commis sans passion ...<br /> <br /> <br />
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F
<br /> <br /> Le crime hissé au niveau de l'artisanat, sinon de l'art!<br /> <br /> <br /> <br />
L
<br /> "non un assassin...juste un artisan " ...<br /> que devient Amandine...?<br /> <br /> <br />
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F
<br /> <br /> Elle va jouer la victime consentante...<br /> <br /> <br /> <br />
F
<br /> C'est vraiment excellent! au centre même d'un équilibre ô combien fragile, à la croisée de la distance et de la sensibilité… quel élan et quelle finesse d'écriture!<br /> <br /> <br />
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F
<br /> <br /> Merci beaucoup, chère Françoise, de ta lecture qui ressent exactement ce qu'était son écriture. Et cette nouvelle, vers la fin de sa vie dans l'urgence, reflétait déjà<br /> le dépouillement des ornements dont on a tellement de mal à se débarrasser pour aller à l'essentiel des moyens d'expression! (que ce soit en peinture ou en écriture!)<br /> <br /> <br /> <br />