Oeuvre de Gilbert * Le mâle du siècle (nouvelle, début)
Je l'ai tuée sans grand plaisir, un peu machinalement. D'autres diraient "en fonctionnaire". Un minuscule craquement, rien de plus. Les vertèbres se disjoignent, le corps fléchit, s'affale, devenu flasque et lourd.
Je n'aime pas tuer les femmes. Elles semblent résignées. Les hommes sont plus naïfs, toujours surpris, comme s'ils croyaient à l'immortalité. Amandine s'insurge, m'accuse de misogynie. Je plaide coupable. L'égalité des sexes est illusoire. Nous sommes bien trop fragiles pour y prétendre.
Je ne suis pas un assassin, mot vulgaire. Je suis un artisan, habile à répéter des gestes ancestraux, sans oublier la touche personnelle, la pointe de fantaisie qui distingue du tâcheron. Les gants de peau me servent de signature. Jamais on ne m'a vu agir de loin, utiliser un fusil à lunette, une voiture piégée, une bombe télécommandée. Au modernisme froid, sophistiqué, je préfère le contact, un frottement sur l'épiderme, un frôlement complice qui rassure la victime, la satisfaction du travail bien fait.
Déjà avant de me connaître, Amandine peignait des corps décomposés, ces suppliciés boudeurs que des profanes achètent pour exposer dans leur salon ou leur chambre à coucher. En mon absence, elle gagne la mansarde aménagée en atelier, elle s'y enferme pour cultiver son vice. Des toiles gisent un peu partout, contre les murs, à même le sol ou suspendues aux poutres, ébauches couvertes de traits nerveux qui deviendront, au fil des mois, des parcelles humaines, des lambeaux d'existence. Le pinceau se démène, au rythme de Bartók, le troisième quatuor à cordes qu'elle juge en harmonie avec son imagination et qu'elle écoute au maximum de la puissance, à la limite du supportable. (...)
"Le mâle du siècle", nouvelle, in "Ennemis très chers" , éditions Manuscrit, 2001