A propos de Luchini
Cet après-midi, j'ai bien sacrifié deux heures de mon temps pour regarder Vivement dimanche de Michel Drucker. Je sais, plonger dans la grande communion populaire télévisuelle du dimanche après-midi, c'est comme avouer son attirance pour les horoscopes ou les feuilletons policiers! J'assume mes déviances, mais pour le coup, c'était une exception : l'invité était Fabrice Luchini.
Cela fait vingt ans que je l'admire, parfois agacée par ses numéros mêlant charme et provocation, intelligence fulgurante ou pitreries enivrées d'elles-mêmes... Je l'observe en essayant de percer la vraie sincérité sous le masque de la représentation qui s'emballe et qui nous entraîne dans son tourbillon... et je tombe sous le charme.
Je l'ai vu deux fois sur scène : dans Knock à Paris et dans une lecture de Céline à Valenciennes. Il tient la salle par son magnétisme et surtout, par l'admiration infinie qu'il porte aux grands textes. Il sait si bien les partager avec les connaisseurs et les ignares aussi que les premiers les redécouvrent et les seconds boivent à la source du pur plaisir pour la première fois! Et ils quittent tous la salle avec des regrets : "Ah, si je l'avais eu comme prof de français!"
J'essaie de percer l'homme sous le masque : le dilettante timide qui doit gagner sa place parmi les érudits, qui doit se faire tout seul, absorbant comme une éponge, avec avidité, tout ce que l'école quittée trop tôt n'a pas pu lui offrir tout cuit... L'autodidacte angoissé et trop conscient des énormes lacunes qui restent à combler, justement, parce qu'il commence à les mesurer bien mieux que les initiés du savoir... Et le succès, la reconnaissance sur un terrain qui n'était que rêve, l'enivre...
Je ne cite qu'un grand moment de l'émission : le passage de Leny Escudero qui parle de son arrivée en France, de réfugié espagnol. Et soudain, sur le canapé rouge de Drucker, se retrouve Escudero, l'Espagnol, Luchini, l'Italien et Drucker le Roumain... mais la liste pourrait être bien plus longue pour illustrer l'admirable capacité de la France à absorber, à intégrer ces sensibilités venues de tous les horizons et à s'enrichir par elles. Et je me dis que que par ces temps où certains aimeraient se replier sur leur frilosité de race pure, dans leur angoisse de se voir dissous dans un joyeux et rafraîchissant métissage, un pays devrait commencer à se faire des soucis lorsque personne ne le trouve plus assez attrayant pour rêver d'y venir vivre...