Le blog de Flora

Fauteuil Voltaire

29 Juin 2011, 16:26pm

Publié par Flora

Âge mûr Je me considérais comme un mari modèle. Après vingt-cinq ans de vie sans faille, aux côtés de la même femme, je me suis vu avec une auréole autour de la tête, ce matin, en me rasant devant la glace de la salle de bain. J'ai aussi fait le constat de mon reflet: un homme de cinquante ans, avec des cheveux fatigués qui avaient du mal à dissimuler les plages désertes et que le gris commençait à dominer... Les traits enflés, quasi disparus dans les joues rebondies, hérissées de poils gris, des valises sous les yeux... Un sourire crispé dévoilait les dents jaunies par les cigarettes... Mon regard a continué l'impitoyable exploration, glissant sur le cou, disparu dans les épaules, le dos voûté et enveloppé, la ceinture de graisse enrobant si généreusement la taille que j'avais du mal à apercevoir le bout de mes pieds... J'étais effaré!

   En un éclair, j'ai pris conscience que j'allais dans le mur. Les vingt-cinq dernières années ont défilé en quelques secondes sous mes yeux, comme si j'avais feuilleté un album de photos. Le fringant jeune marié sur le parvis de l'église, sous une pluie de grains de riz, dans le crépitement des appareils-photos... L'euphorie des premiers temps avec Cécile où je me croyais l'homme le plus chanceux de la terre! A-mou-reux! Ma femme était la plus belle, la plus appétissante, en dormant, au réveil, décoiffée, les yeux bouffis de sommeil ou pomponnée, je ne me lassais pas de la regarder, de la toucher.

   Deux enfants, avec deux ans d'écart. Les grossesses ont effacé sa taille de guêpe mais pas mes sentiments! Ronde comme une pomme, elle était encore à croquer! Elle a abandonné son travail pour mieux s'occuper des enfants. Je n'en étais pas mécontent: une maison est incomparablement plus accueillante avec une fée au logis! Une gardienne du foyer afin que la chaleur en reste toujours diffuse... Je ne me suis pas préoccupé un instant de savoir si elle était comblée. Je l'estimais telle et cela suffisait à me rassurer.

   Depuis ce matin, l'image impitoyable de la glace me poursuit. Mon regard glisse sur Cécile, sans s'arrêter. Ma femme est-elle devenue un meuble, au même titre que le fauteuil Voltaire qui m'accueille pour mes somnolences devant la télé? Usé mais confortable... s'accommodant à la forme de mon corps, le moulant presque... Je n'ai pas besoin de la regarder, l'image mentale me suffit. Je sais que ses cheveux sont tirés, que deux rides amères enserrent sa bouche, tirant vers le bas la commissure des lèvres... Au fond, je n'ai pas envie de la regarder. Elle me renvoie l'image de ma propre déchéance. 

dessin: R. T.  

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F
<br /> j'avoue que surtout la deuxième partie de la phrase m'échappe, je ne suis pas sûre de la réalité… de la Réalité pour la première partie, ni qu'elle soit encore présente pour qu'on puisse la faire<br /> disparaitre, et après je m'embrouille… ;-)<br /> <br /> <br />
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F
<br /> <br /> En fait, c'est une double négation de la réalité: d'abord, on met en doute son existence ("si"), puis on exprime la nécessité de la faire disparaître (même<br /> si elle existait...)<br /> <br /> <br /> Tu n'es pas la seule qui restes perplexe... et ce n'est pas pour lui déplaire!<br /> <br /> <br /> <br />
F
<br /> oui, toutes les deux nous préférons les marques de l'authenticité au glacis des idéaux…<br /> et comme le souligne si bien Zeherit, ces remarques parlent tellement des personnes qui les font, de leurs espoirs intimes ou de leurs désenchantements qui focalisent leurs intérêts…<br /> cela m'ouvre toujours à l'étonnement… c'est connu en science avec le regard de l'observateur qui change le comportement de l'observé… la malléabilité du "réel" et de nos observations est<br /> confondante…<br /> <br /> <br />
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F
<br /> <br /> Oui, entre "objectif" et "subjectif", nos jugements balancent... La réalité objective existe-t-elle ou est-elle simplement conditionnée par notre perception?<br /> <br /> <br /> Gilbert a écrit (et je l'ai fait graver sur sa tombe): "Si la réalité existait, il faudrait s'empresser de la faire disparaître."<br /> <br /> <br /> <br />
A
<br /> Bouleversante cette auto-analyse, j'ai les images devant les yeux ...<br /> @+<br /> <br /> <br />
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F
<br /> <br /> Merci de ta visite, André. J'ai essayé de jeter un cou d'oeil dans les pensées d'un homme à un point crucial de sa vie où l'heure du bilan sonne. Alors, on se regarde ou l'on fuit... ou les deux.<br /> <br /> <br /> <br />
M
<br /> Un blog que je découvre, que l'on a vraiment du plaisir à parcourir et qui s'avère des plus intéressants, sur lequel on n'a qu'une hâte : celle d'y revenir.<br /> <br /> <br />
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F
<br /> <br /> Bonjour, Michel, bienvenu sur ce blog. N'hésite pas à repasser et à "repêcher ma bouteille à la mer"!<br /> <br /> <br /> J'ai parcouru rapidement de tes pages mais j'y reviendrai avec l'esprit plus disponible, après le départ de mes "petites merveilles"!<br /> <br /> <br /> <br />
F
<br /> ton texte sur l'amour et le vieillissement vient recouper une très récente remarque (une de plus) choquée par les peintures et dessins de mon site… la personne en a surtout retenu mon témoignage<br /> sur la chair telle qu'elle est, avec ce qu'elle porte en elle parfois de mollesse et de lassitude… il y a aussi l'évocation de la jeunesse et de la beauté, mais pour elle mon regard sans voile sur<br /> les marques physiques était insupportable… ce n'est pas la première fois que cela m'arrive et pourtant ma manière d'observer n'est pas cruelle… je suis même plutôt émue par ces empreintes de<br /> l'imperfection, mais pourquoi détournerai-je les yeux…?<br /> <br /> <br />
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F
<br /> <br /> Que je suis contente de tes réflexions, chère Françoise: échos parfaits de ma vision des choses! Il m'est arrivé souvent d'essuyer le même genre de remarque de la part des personnes qui ne<br /> supportent pas l'image du vieillissement, voire de la "laideur" physique (même jeune), pensant que seule la beauté selon les codes bien établis est digne d'être un sujet! Pour moi, seul compte<br /> l'humain dans sa vérité,"émouvante", comme tu dis si justement... <br /> <br /> <br /> Merci de ta visite.<br /> <br /> <br /> <br />