Akira Mizubayashi : Une langue venue d'ailleurs
Une amie connaissant mon goût pour les langues étrangères et pour les questions d'identité qui s'y attachent, m'a offert ce beau petit livre. J'ai
plongé dedans avec un appétit aiguisé et l'espoir de comparer mon expérience à celle d'un Japonais, mon semblable à plusieurs égards:
* une langue d'origine très éloignée du français
* même génération
* la découverte du français à l'école et choisi pour sa séduction
* un(e) conjoint(e) français(e) dont on épouse aussi le pays
* culture multiple, identité multiple
La différence - notable! - réside dans nos parcours. Il est devenu un brillant spécialiste du 18ème siècle français, titulaire d'un doctorat et professeur d'université, en passant par la rue d'Ulm. Une grande différence existe aussi dans nos approches: la sienne est très méthodique, passant par un travail acharné, tandis que la mienne est plus instinctive, plus empirique, voire ludique, même si la lecture et plus tard l'écriture y jouent un rôle primordial.
Curieusement, plus il pénètre les secrets et les innombrables nuances de la langue française, plus il prend conscience de l'originalité de sa langue maternelle, ainsi mise à distance. Il se rend compte également du vaste champ de liberté que l'expression en français ouvre devant lui, parallèlement au sentiment d'étouffement, d'engoncement dans les traditions, ressenti en japonais. "Le plaisir éprouvé dans la recherche d'une liberté possible au sein même des limitations prescrites par la langue française est incommensurable." Je l'éprouve encore tous les jours...
Au-delà d'une soif de la découverte, c'est l'amour, l'éternel émerveillement devant le pouvoir des mots qui l'animent. Grand admirateur de Rousseau, il ressent sa présence hors du temps, retransmise par les seuls mots: "Ils sont là, près de moi, frais, massifs, tenaces et souverainement présents; les mots ne vieillissent pas, ils vivent plus longtemps que leur frêle émetteur. La chair passe, le verbe reste. Un des passages les plus poétiques du livre...
Reste la question de l'identité. Il est évident que l'on ne sort pas indemne d'une telle expérience. Agota Kristof, l'auteur du Grand cahier, traite le français de "langue ennemie" (L'Analphabète) car il tue à petit feu sa langue maternelle, le hongrois. Depuis longtemps, j'ai l'impression moi-même qu'en m'exprimant dans une langue ou une autre, je change de peau, d'identité en quelque sorte, que ce n'est pas la même personne qui s'exprime en hongrois, en français ou en russe... On peut légitimement se poser la question si entre toutes ces chaises, on ne se retrouve pas par terre, si on ne perd pas finalement l'essentiel?...
Akira Mizubayashi cite Nancy Huston, une anglophone devenue écrivain francophone, après avoir succombé à un séjour linguistique: "L'acquisition d'une deuxième langue annule le caractère naturel de la langue d'origine - à partir de là, plus rien n'est donné d'office, ni dans l'une, ni dans l'autre; plus rien ne vous appartient d'origine, de droit et d'évidence." Je ne sais pas si vous saisissez l'aspect vertigineux de cette affirmation: c'est le sol qui se dérobe sous vos pieds, le socle de votre existence qui vacille...
A. Mizubayashi développe cette idée pour y trouver la définition de son identité: "Le jour où je me suis emparé de la langue française, j'ai perdu le japonais pour toujours dans sa pureté originelle. (...) J'ai appris à parler comme un étranger dans ma propre langue. Mon errance entre les deux langues a commencé... Je ne suis donc ni japonais ni français. Je ne cesse finalement de me rendre étranger à moi-même dans les deux langues, en allant et en revenant de l'une à l'autre, pour me sentir toujours décalé, hors de place. Mais justement, c'est de ce lieu écarté que j'accède à la parole: c'est de ce non-lieu que j'exprime tout mon amour du français, tout mon attachement au japonais. Je suis étranger ici et là et je demeure."
Akira Mizubayasi, Une langue venue d'ailleurs, éd. Gallimard 2011, coll. "L'UN ET L'AUTRE" dir. J-B Pontalis