J'ai une amie, elle a quelques années de plus que moi. Elle vit seule avec une santé parfois chancelante mais rien de grave. Je lis ses publications courtes et abondantes sur son blog ou sur sa page Facebook: elle ne cesse d'évoquer les aléas de l'âge, sa mort probablement proche, ses chers disparus qu'elle rejoindra bientôt. On dirait qu'elle ne se rend pas compte de l'effet produit sur le lecteur. Cela devient extrêmement pesant mais je la lis quand-même régulièrement. Comme un exorcisme? Comme une punition?...
Aussitôt, je révise mentalement mes sujets récurrents, mes flottements d'humeur, mes jérémiades et mes déprimes causés par le soleil parcimonieux ou par des douleurs réelles. Mes angoisses devant la déchéance due à l'âge qui accélère le temps, sans l'espoir de pouvoir inverser la tendance. L'état du monde et la vision apocalyptique que suggèrent les événements et les médias anxiogènes. Quelle différence, finalement, avec mon amie qui ne sourit presque JAMAIS?...
Il faut que j'arrive à faire un effort sur moi-même. Je n'ai pas le droit d'assommer le lecteur avec un pessimisme lourd qui suinterait avec constance de l'ambiance de mes pages. Bien sûr, il ne s'agit pas de mentir, plongeant soudainement dans la béatitude d'une autruche qui ne me ressemble pas.
Je pense à Agnès Varda qui vient de mourir à 90 ans. Son "Cléo de 5 à 7" m'a profondément marquée: je l'ai vu, étudiante, et j'y repensais aux différentes étapes de ma vie. Je regarde la photo de la minuscule vieille dame haute en couleurs qui se promenait dans la vie toujours active, curieuse et ouverte sur le monde et les gens, au lieu de pleurer sur son sort... Voilà la bonne piste à suivre. Sourire au monde. Sourire aux autres. Essayer de trouver quelques parcelles de réconfort réel dans un quotidien avare en espoir.
Qu'il est difficile d'écrire, de peindre la beauté, le bonheur, sans tomber dans la mièvrerie, le poncif creux, la banalité usée jusqu'à la trame... Pourtant, nous avons besoin de cette source vive pour exister.
Cette année, le Printemps des Poètes a choisi le thème de "la Beauté". Nous étions une trentaine réunis à Saint-Amand-les Eaux, à l'ancien Café des Sports joliment décoré par l'Association "Paroles d'Hucbald" qui y organise des cafés littéraires et des cours d'alphabétisation. (Hucbald fut un moine bénédictin, poète et musicien à l'Abbaye de Saint-Amand, une des plus importantes du Moyen âge, fondée par Dagobert au 7e s. et détruite pendant la Révolution. Seule en subsiste l'extraordinaire Tour Abbatiale.)
Beaucoup de participants ont apporté des textes, en vers et en prose, dont le sujet tournait autour de la beauté. Des poètes présentaient leurs propres textes, d'autres les ont empruntés à Baudelaire, à Hugo, aux différents auteurs d'aphorismes aussi, pour alléger l'émotion forte par le sourire.
En ce qui me concerne, j'ai apporté deux poèmes de Miklós Radnóti. A l'évocation de la beauté en poésie, ma première pensée me mène toujours vers lui. Rares sont les poètes capables de nous suggérer la beauté de la vie avec autant d'intensité et de sensualité, sollicitant la mémoire nostalgique de nos cinq sens. Cette beauté réside dans la multitude de détails de la vie quotidienne, porteurs d'émotion, et surtout, de la nostalgie du bonheur menacé par la guerre, par la mort précoce. Ci-dessous la fin du poème "Ode à peine" (Tétova óda) traduit par moi, en collaboration avec Muriel Verstichel.
(...)
que dire de plus ? le regard des objets s’entrecroise
et chante ta louange, un morceau de sucre résonne, la goutte de miel retombe
sur la nappe comme une perle d’or,
le verre à eau vide tinte seul.
Heureux de partager ta vie. Aurai-je encore le temps
de dire sa joie dans l’attente de ta venue?
L’obscurité floconneuse du songe te frôle
elle s’envole puis se pose sur ton front.
Tes yeux mi-clos me font signe encore
tes cheveux se dénouent, se répandent comme une flamme,
et tu t’endors. L’ombre allongée de tes cils frémit.
Ta main s’alanguit sur mon oreiller, branche assoupie de saule,
et par toi, je m’endors aussi, habitant du même monde.
L'atmosphère est lourde, depuis le matin. Les adultes vont et viennent, le regard sombre. La femme, yeux rouges et lèvres serrées, teint crayeux, l'homme dépité, à la colère rentrée, colère qui ne demande qu'à exploser... Les vieux et l'enfant vaquent aux occupations-camouflage pour pouvoir se dissimuler dans les décors... Elle est familière des bouderies interminables, consciente que l'homme le supporte mal et viendra la supplier à genoux pour qu'elle arrête. Il tournicote autour d'elle, cherche l'issue mais elle le punit ainsi, triomphante... De guerre lasse, il s'enfuit au travail. La femme, sa victoire inachevée, s’enferme dans la buanderie. En silence. Sa fille, adolescente maigrelette, guidée par une angoisse soudaine, secoue la porte fermée... Pas de réponse. Elle supplie en pleurant. La porte se déverrouille, la mère est debout, près d'un tabouret placé au milieu de la pièce, juste en-dessous d'une corde nouée à la poutre.
Kaléidoscope... Il n'y a qu'à jeter sur papier les éclats de couleurs et laisser faire... Se laisser porter par des sensations, des intuitions... Ce plongeon peut s'avérer dangereux pour quelqu'un qui ne sait pas nager.
Raconter des histoires... Héritage de mon père. Celui de mes deux parents. De mesgrands-pères aussi, notre cinéma en noir et blanc, projeté sur les murs chaulés de la chambre pendant les soirées interminables d'hiver. Gourmandise de mon père à se laisser transporter (et transporter l'auditoire) sur les lieux même des événements ressuscités par la mémoire... Le souci permanent de ma mère d'une certaine perfection dans la vérité du fond et du détail. Suis-je faite de l'ensemble de ces apports-là? Dois-je en profiter pour restituer ce qu'ils m'ont transmis, en leur redonnant la parole?...
Comprendre, c'est pouvoir vivre. Ou alors, comprendre enfin, c'est la déchirure. Celle du voile bienfaisant qui permet tous les doutes et qui protège de la vérité.
Je redoutais énormément ce voyage. J'y allais à reculons. Lâcheté et culpabilité pour faire face. Culpabilité devant ma lâcheté. Peur devant le spectacle de la déchéance - qui m'attend, moi aussi, à mon tour. Comme si c'était héréditaire... Ma mère m'a légué tant de choses, bon gré, mal gré.
Chute brutale des températures, entraînant avec elles la bonne humeur... Le face-à-face avec le pays et les illusions, souvenirs remodelés par la mémoire. 40 ans de soleil remplacé par le froid, les giboulées dehors comme dedans.
Regarder la vieillesse, ce "naufrage" qui nous attend tous, avec un peu de chance, si on ne tire pas sa révérence à temps, avec un certain égard pour les proches qui restent. Regarder avec une douloureuse compassion une mère dont le sourire lumineux fait signe à 60 ans de distance, devenir une ruine hagarde qui perd la tête et quand elle retrouve, avec un effort poignant mais souvent vain, quelques repères éparpillés, pleure sur sa misère pesante et humiliante...
L'angoisse plane au-dessus de moi comme un oiseau de malheur, un rapace aux ailes déployées, aux yeux acérés, guettant l'instant propice où je baisserais la garde, où je l'oublierais, m'abandonnant à un sentiment fugace qui ressemblerait au bonheur... Non, je dois rester vigilante telle que je l'ai presque toujours été.
J'ai mal au dos, rapace rongeant ses entrailles pour se nourrir, pour pouvoir continuer à voler. Parfois, une lueur d'espoir m'éblouit : le mot juste... J'aimerais que d'autres que moi puissent en être touchés. Incorrigible partageuse d'émotions que je suis...
Tout a changé. La mort de ma mère, événementimpossible à concevoir, même si je l'ai craint et imaginé depuis longtemps... Je peux presque fixer l'instant où je lui ai lâché la main... Comme l'abandonnant au sacrifice... Le poids est devenu insoutenable. Poids de la culpabilité, celui des chaînes, l'image de ce qu'elle est devenue, les remords de ne pas avoir empêché, du moins tenté d'endiguer le naufrage... L'aurais-je pu ? Pour se donner bonne conscience, on se réfugie dans ces excuses-là. Le plus dur reste le face-à-face avec soi-même, avec la projection de ce qui nous attend tous. La petite porte s'est entrouverte, elle ne se refermera plus. Le courant d'air passe et nous fait frissonner.
Emmi néni, ma prof de dessin enthousiaste m'a présentée à un peintre qui avait sa petite renommée et qui dirigeait un atelier pour adultes le soir, dans la ville voisine. Pour ma plus grande joie, nous continuions le thème de la figure, souvent avec des vieilles personnes comme modèles. Je travaillais vite. La plupart du temps, j'ai entièrement fini trois portraits, pendant que les autres peinaient encore sur le premier. L'usage de la gomme était proscrit. Cela m'a grandement initiée à la concentration accrue, à la virtuosité du regard et son accord avec la main.
A 13 ans, j'étais la plus jeune de l'atelier. Les compliments du maître me plongeait dans un délicieux embarras: j'en étais avide et j'avais du mal à les encaisser. Les années écoulées depuis n'y ont rien changé...
A la fin de l'année scolaire, nous exposions nos œuvres dans la maison de la culture qui trônait au milieu du bourg, à deux pas du monument aux morts de la guerre 14. A chaque fois, je raflais les premiers prix, des blocs de dessin que je humais avec avidité. Le peintre de la ville voisine que je viens d'évoquer, s'est déplacé pour donner plus de solennité à la remise des prix et je me revois rougissant tandis qu'il prend ma tête entre ses mains pour déposer un baiser sur mon front...
Inlassablement, Emmi néni nous faisait découvrir les expositions dans les grandes villes des environs, et mon goût pour les musées date de ce temps-là. J'y entre toujours avec l'envie et l'excitation de la découverte, avec une certaine ferveur aussi, comme d'autres entrent dans les cathédrales: partager l'inspiration, la vision des artistes, partager un genre d'égrégore qui parcourt les sens...
Je pense à lui, dans la cohorte des « discrets ». Je ne sais même pas quand il a déserté sa place, s'éclipsant sur la pointe des pieds. Un taiseux. Sa vie faite de renoncements. Depuis la naissance, sans doute.
Je le côtoie, témoin doux et souriant, presque muet. Je l'observe, j'essaie de le déchiffrer un peu. Juste un peu... Les discrets perdent rapidement le peu d'intérêt qu'ils parviennent, tant bien que mal, à susciter. Sa casquette ne le quitte que pour la nuit. Le plus souvent, il porte un grand tablier bleu pour protéger ses vêtements, comme les hommes de la campagne. Sa démarche de «faucheuse» nécessite un appui, une canne, une bicyclette, le modèle pour femme, car il ne pourrait pas enjamber un vrai vélo d'homme. Moue de dépréciation, sourire méprisant, pensée tellement sonore qu'on l'entend... Son assurance, son amour propre en prennent un coup à chaque fois. Tant pis. A l'époque, pas de soutien psychologique pour les ratés, on les tolère, tout au plus. D'où vient son handicap ? De la naissance ou de l'enfance ? Il est l'aîné de six enfants.
Il se marie tardivement. Sa femme lui a été recommandée, une petite chétive, à moitié sourde à cause d'une tante qui, lui voulant faire perdre le goût de l'entêtement, avait un peu appuyé sa gifle... Les lèvres serrées, l'un est aussi peu porté sur les choses de la chair que l'autre. La méprisant même, faute de mieux. Un grand lit le long du mur, occupé par la femme et l'enfant, cette barricade contre l'intrusion du mâle. D'ailleurs, celui-ci n'est pas très entreprenant, comme résigné. Ayant accompli sa tâche, désormais devenu inutile, il est relégué sur la couchette en contrebas. Le silence les enveloppe, chacun dans son monde opaque. L'enfant unique apporte un peu de mouvement et de sonorité dans cette vie en sommeil. Sa mère l'allaite jusqu'à ses deux ans. Elle arrive en courant pour réclamer le sein maternel et ses dernières gouttes de lait, jamais refusées, en dépit des petites dents pointues.
Lui, j'essaie de l'imaginer jeune ; l'a-t-il été au moins ?... Sûrement un enfant timide et obéissant, craignant les claques, essayant d'offrir le moins d'occasion d'en recevoir. On dit que son père avait été un tyran autoritaire, menant sa famille d'une main de fer. Je regarde sa petite-fille adorée qui tape sur la tête dégarnie de l'ancêtre sans provoquer la moindre protestation...
A l'école, il devait être aussi effacé, terrorisé à l'idée d'attirer l'attention. Le silence demeure comme seul refuge, quelque part dans l'arrière-cour, parmi les animaux, vaches et chevaux, à l'abri. Les instantanés de la mémoire me le restituent, la peau tannée par le soleil, les bras maigres aux muscles durcis par le travail qui ne cesse que le soir. Là, il prend le frais sur la véranda, assis très bas sur un tabouret fabriqué maison. Après, il ne reste plus que le sommeil comateux de fatigue qui comble la place des rêves érotiques...
Un jour, il se fait attaquer dans la rue, la nuit tombée. Un coup derrière la tête. Son agresseur disparaît, le laissant dans le coma. Il survit. Il ne dénoncera jamais son frère cadet, jaloux d'un bout de vignoble en héritage. Les bons, les discrets sont incapables de rendre les coups...
La Saint -Valentin... Je pense que même si j'avais eu l'occasion de la fêter encore (comme nous n'en avions pas l'habitude), j'aurais dû refuser restaurant et autre rituel dans l'état de fatigue qui est le mien. Cela ne me réjouit point...
Néanmoins, je suis allée jusqu'à la boulangerie du coin pour acheter du pain frais. A la vue de la foule de gâteaux de toutes tailles, en forme de coeur comme il se doit, j'ai succombé à celui-ci, avec une délicieuse mousse de poire et glaçage caramel (j'ai un faible pour le caramel sous toutes ses formes...).
Alors, j'ai une pensée réjouie pour tous les amoureux! Ce sentiment est un vrai cadeau de la vie mais qui est aussi source de tant de tourments!... Je plains sincèrement les personnes qui constatent, au crépuscule de leur vie, qu'elles ne l'ont jamais rencontré. Leur existence en a été surement plus tranquille mais moins accomplie.
Avec le temps, lorsque l'incandescence laisse sa place à la braise, les vieux amoureux se tiendront la main devant la cheminée pour se réchauffer encore à la chaleur apaisée du souvenir...
La mémoire est un travail, dit Boris Cyrulnik. Je le sens bien. Quelques heures de plongée archéologique de la sorte et je suis épuisée comme si je remontais du fond de la mine! Je puise dans mes entrailles, je gratte, j'érafle, je creuse... Ma tête est dans un étau... A quoi sert cette torture ? A qui profite-t-elle ? L'expression « ça me prend la tête » est très juste. Je fais cette auto-punition pour me sentir mieux après. Et ce n'est même pas dans un espoir narcissique puisque personne ne le lira... Abnégation, oui. Plaisir post-torture, nettement.
Je fouille ma mémoire, dans le désordre... Je tente de réveiller mes fantômes... Ils étaient si familiers, si éternels... Ils semblaient indestructibles, inamovibles. Certains occupaient plus de place que d'autres. Les plus discrets, plus effacés, plus ternes se sont éclipsés, dociles, sans réclamer plus d'égard dans les regrets des survivants. A quoi tient cette sorte de longévité? Sans doute à l'espace que l'on occupe de notre vivant dans la vie des gens. Les casse-pieds, les emmerdeurs, les salauds nous envahissent autant que les saints, sinon plus.
J'ai accompagné quelques uns dans la souffrance de la fin. Je ne pouvais m'empêcher de penser en les regardant : « tu es bien là, réel(le), tu souffres, tu penses, on échange des mots et des émotions sans paroles et bientôt, il ne restera rien de toi, rien de matériel, de sûr et palpable, rien que des souvenirs immatériels, de la mémoire changeante et incertaine... »
Toutes ces épreuves dont je suis témoin, me consument à moitié. Elles me reviennent à la figure comme une avalanche. Contrairement à mon père, à mon frère, partis sur la pointe des pieds, discrètement, laissant un vide douloureux mais dépourvu de cette image de souffrance crue. Avec plein d'égards pour moi, dans leur cercueil hermétiquement scellé bien avant mon arrivée.
Dois-je ressusciter les fantômes du passé ? Ces éléments mouvants ou immobiles de mon passé que je me figure, la plupart du temps, comme une scène où se déroulera ma vie... Il y a des figurants en attente de mon signal pour s'ébranler... L'éclairage est plein, tous les projecteurs allumés sur une ambiance solaire, alanguie de chaleur estival...
"(...)Le tourment est loin d'être apaisé: il va et vient, tourne en rond comme de l'eau sale, charriant les détritus de la crue violente et inattendue... Il menace de lui arriver jusqu'au menton, jusqu'à la bouche pour le noyer.
Toujours, les images surgissant du néant. Il suffit de les dépeindre. Il suffit... Cependant, il manque toujours un détail: ce n'est pas de la photo. Au lieu d'appuyer sur le déclencheur, il faut extraire les mots de ses entrailles, creuser toujours et de plus en plus profond. Pour atteindre la quiétude.
L'inspiration se traduit souvent par un besoin sourd et lancinant, impérieux qu'il faut laisser s'exprimer. Forcer même parfois. Sa petite vie qui lui semblait étriquée, presque un enfermement, une fois menacée devient un havre précieux où il peut imaginer atteindre le terme de sa vie. A condition de pouvoir mener à bout ce qui pourrait en réaliser le sens. Sans même savoir forcément si cela deviendra autre chose qu'un acte solitaire enfermé dans une bouteille larguée au hasard des vagues des événements. Plus tard, il conviendra organiser tout cela car l’organisation, même hasardeuse, lui conférera un sens supplémentaire.
Que veut dire "réussir"? Être reconnu, oui. Par qui? Par ceux qui l'aiment, bien sûr. Reconnu aussi par ceux qui ne le connaissent pas vraiment: d'eux, il peut espérer un peu d'objectivité et surtout, de compétence impartiale.
Soif de revanche de l'éternel dilettante? Condamné au dilettantisme désormais éternel, par son inertie, sa paresse et peut-être, qui sait, par son manque de talent, tout simplement. Il ne le saura sans doute jamais... Et alors? Dans le Néant, cela ne le concernera plus; cela n'excitera même pas les survivants... Ce serait toutefois amusant de savoir... Depuis son urne qui trônerait sur la cheminée.
Il n'a aucune envie de reconnaissance superficielle et médiatique, être traîné de plateau en plateau parmi le people "kleenex" éphémère, pressé comme un citron et jeté à la poubelle aussitôt... Avec le temps, il déteste de plus en plus le superficiel, n'ayant de l'attirance que pour de l'authentique, du vrai... Serait-il devenu péremptoire? Il s'agit plutôt d'un besoin d'être au plus près du sens... De s'éloigner de l'à peu près.
D'où vient ce besoin de plus en plus fort de se calfeutrer à l'intérieur - à l'intérieur de lui-même? - de se rouler en boule dans une attente stérile ou alors, de s'approcher timidement de l'écriture, sur papier ou sur clavier, et de se jeter dans cette euphorie des mots, sans limite, la seule liberté qu'il ait connue...
Même des règlements de compte déguisés doivent muer comme des serpents, laisser leur peau primitive et s'habiller de peau neuve : il n'y a que le serpent qui demeure le même, il a juste grandi...
Le passé remonte par volutes de parfum, agréable la plupart du temps. Comme si la perception primordiale des odeurs précédait toutes les autres et qu'elle s'effaçait la dernière, comme une preuve ultime de notre animalité. Mais comment rendre ce souvenir par des mots? Comment faire sentir les saules au tronc tortueux, à l'aspect de momies desséchées qui, miraculeusement, donnent naissance à des branches frêles, au vert tendre, une fois le printemps arrivé? Soudain, cette indescriptible tiédeur de l'air, dans laquelle on a envie de fondre, et dans laquelle on avance, les narines frémissantes, pour se remplir des odeurs païennes de l'éveil de la nature...
Petit paragraphe parfois, plus long à d'autres moments, l'édifice monte petit à petit, selon le temps ou l'inspiration.... Restera-t-il inachevé?... Disparaîtra-t-il dans un bug banal ou planétaire? Qui peut le dire?... Il vaut petit-être mieux ne pas le savoir. (...)"
La voiture quitte la nationale et emprunte une route départementale défoncée en direction du village. Le bout du monde ! J’ai toujours eu l’impression qu’il n’y avait plus rien après. Que seuls les initiés pouvaient connaître où menait le chemin en légers escarpements parmi les pâtures et les maigres bosquets d’acacias. Pour moi, vers le paradis.
La voiture suit les virages, essayant d’éviter les nids-de-poule creusés par les gels et par les pluies torrentielles du printemps. Les acacias commencent à se couvrir de grappes de fleurs blanches aux senteurs de miel. Le parfum des printemps de mon enfance… Tout d’un coup, je sens l’herbe soyeuse et tiède sous mes pieds nus…
La route grimpe vers la maison de mes grands-parents, tous deux décomposés, pacifiés depuis longtemps dans la même tombe, au cimetière minuscule du village, où ils sont rejoints par quelques autres figures familières de mon enfance. La mémoire corrige le néant et repeuple les rues jadis sablonneuses de leurs silhouettes en sépia délavée.
La maison a bien changé depuis la trentaine d’années que je n’étais pas revenue. A la place du bercail familial, œuvre de mon grand-père maçon, une coquette bâtisse que je ne connais pas, occupe le coin de la rue. Ma cousine me prend dans ses bras.