Le pianiste a les doigts engourdis, les articulations du danseur grincent... Cela fait bien longtemps qu'ils négligent les exercices quotidiens, par la force des choses... Les réflexes, les souplesses s'estompent. Les réveiller demande du temps et du travail acharné.
Difficile de retrouver le chemin vers le portrait, surtout le portrait d'enfant. C'est un genre délicat qui demande à la fois de la précision (nécessaire ressemblance !) et en même temps, il ne faut surtout pas charger le dessin, sous peine de le "vieillir"... Un petit millimètre d'erreur et ça "sonne" faux... On y revient, on s'obstine mais avec le portrait, c'est souvent la fraîcheur du premier trait pur et spontané - s'il est juste - qui marche sinon c'est l'acharnement aussi vain qu'épuisant... Il vaut mieux tout recommencer, le plus souvent, après un temps de repos pour l'oeil.
Avec quelques amies, nous avons décidé de créer un petit atelier chez l'une d'elle. A. peignait à l'huile, L. à l'acrylique, M. à l'aquarelle et moi-même, je suis revenue vers la sanguine... Chacune faisait librement ce qu'elle voulait, l'essentiel étant que l'énergie mystérieuse du désir de créer circule parmi nous. En tout cas, l'envie de persévérer est née.
Je continue le travail sur mon texte autour des femmes solitaires. A l'origine, elles étaient cinq, autant de destins dont le point final était la solitude: choisie ou imposée. Pour la version retravaillée, j'en garde quatre. Laquelle éliminer?...
J'ai le choix entre "la femme battue" et celle qui était "heureuse" au moment ou la mort lui a pris son compagnon. Son destin est le seul "contrepoint" dans la série sans illusion. Tout comme dans la vie, en fin de compte.
En écrivant, j'essaie de me mettre dans la peau du personnage afin que ses paroles sonnent aussi naturellement que possible. C'est un exercice à la fois jouissif et épuisant. A chaque fois que j'ouvre le fichier, je retravaille, je fignole l'ensemble, à partir du début. Je sais que je pourrais poursuivre ce travail de fourmi indéfiniment. Un jour, il faudra dire stop.
Parler de la souffrance d'une "femme battue" (hélas, cela devient un statut, une étiquette) est un sujet. La souffrance, en général, est digne d'un plus grand intérêt que le bonheur, pour les créateurs dans tous les domaines. Une histoire de catharsis, sans doute.
C'est pour cela que j'ai choisi de garder, finalement, "la femme heureuse". J'aime le rythme créé par le contrepoint, c'est vrai. J'aime encore plus le défi de raconter le bonheur, sans que cela se vautre dans la niaiserie.
Parler des trains qui arrivent à l'heure. Réveiller un "non-sujet".
Dimanche dernier, tout un après-midi, sous les parasols d'un couple ami, j'ai pu m'adonner à mon occupation favorite: à la conversation. Non pas au bavardage stérile pour "tuer le temps" mais à l'échange véritable, riche en profondeur qui rapproche les gens, qui aide à mieux se connaître.
M. et Th. ont ouvert leur porte et surtout leur jardin à une bonne vingtaine de personnes, adultes et enfants, pour que nous puissions nous retrouver, membres d'une même association, pendant les vacances, avant le début de la nouvelle saison. Tous bronzés après l'été caniculaire, nous avons eu plaisir à nous revoir. Les sujets de conversation ne manquaient pas.
Je venais de travailler sur un texte qui relatait des vies solitaires, celle d'une femme en particulier qui a vécu sa vie entière dans un mariage sans amour, tout en abritant au fond de sa mémoire un amour secret et sacrifié. Elle se consolait avec l'idée qu'ayant rencontré ce sentiment bouleversant, elle n'a quand-même pas vécu pour rien :
"A l’évocation du mot « amour », c’est encore son image qui surgit dans ma tête… Dans ma tête de vieille folle qui s’obstine à garder ce sentiment intact… C’est lui seul qui ravive le goût du vertige, du désir inassouvi comme on ne peut le ressentir qu’à l’adolescence : puissant, dévastateur… Je me réfugie auprès de ce souvenir pour me convaincre que j’ai quand même connu l’amour…"
La discussion est partie de la difficulté à exprimer nos émotions. J'ai évoqué le petit livre d'Alain Badiou et de Nicolas Truong "Eloge de l'amour" dont j'ai parlé dans un article sur mon blog en 2009: "Je me suis toujours demandé pourquoi la déclaration d'amour (envers moi ou moi envers l'autre) avait toujours été une épreuve aussi dure. Eh bien, Alain Badiou m'éclaire : "La déclaration d'amour est le passage du hasard au destin, et c'est pourquoi elle est si périlleuse, si chargée d'une sorte de trac effrayant. (...) Elle signifie justement le passage d'une rencontre hasardeuse à une construction aussi solide que si elle avait été nécessaire."
La conversation a tourné autour de ce sentiment puissant, capable de transformer notre regard: raviver les couleurs du monde ! Onne touche plus terre, on se sent léger et débordant d'une énergie toute-puissante, la tête chavirée...
Plus tard, avec l'âge - comme si c'était de la fatalité - on est censé remplacer ce sentiment si juvénile par la sagesse qui canalise les débordements. On jette un regard bienveillant et nostalgique à ces tourments, avec, au fond du coeur, un soupir de regret qui voudrait retenir la jeunesse fugitive...
Extrait d'un texte destiné à être "mise en espace" fin octobre, début novembre si tout va bien. Le motif, cependant, sera assez fondamental dans un projet plus ambitieux... Si tout va bien.
"(...) Le jour des noces, nous n’étions pas nombreux autour de la table. C’était en décembre, je me souviens, quelques jours avant Noël. Un hiver rude, peu après la fin de la guerre ; nous étions contents d’être restés en vie. On était encore en train de panser les blessures, de compter ceux qui étaient rentrés, de pleurer les autres, disparus à jamais. Mon amour secret faisait partie de ces derniers. Il n’en restait qu’une photo, bien cachée, personne n’était au courant, surtout pas Mère! Je regardais cette photo rarement, je n’en avais pas besoin pour ressusciter sa figure dans ma tête, ses cheveux dorés que la gomina avait du mal à dompter, et ses yeux verts qui s’étaient si souvent posés sur moi… Je sentais son regard sur ma nuque, ses mains s’appuyant sur mon banc, sous prétexte de vérifier mon cahier. A chaque fois, un feu délicieux me montait aux joues, jusqu’à brouiller ma vue… Je respirais à fond son parfum, fin mélange de tabac et de savonnette à la lavande, l’empreinte de sa main laissée sur le coin de ma table, parmi les taches d’encre.
J’étais sa meilleure élève. A 14 ans, je semblais plus grande, plus mûre que mon âge. Est-ce la vie dure que Mère m’imposait qui m’a fait grandir plus vite ? A la veille de son départ au front, il m’a raccompagnée après les cours. J’aurais voulu que les quelques centaines de mètres qui séparaient notre maison de l’école soient démultipliés ! Que le trajet dure une éternité ! Pourtant, rien ne s’est passé. Il m’a parlé de l’importance de poursuivre les études pour «une bonne tête comme moi». Je ne l’écoutais qu’à moitié, je savourais sa proximité, sa main sur mon épaule, et de toutes mes forces, j’ai désiré qu’il ressente à quel point je l’aimais… Devant notre porte, il m’a regardée avec intensité et regrets, a posé un baiser furtif sur ma joue et m’a tendu la main pour l’ultime adieu. Il avait déjà disparu dans l’obscurité, lorsque j’ai osé regarder la photo qu’il avait glissée dans ma main… La seule chose qui reste de lui. Disparu pendant la guerre…
A l’évocation du mot « amour », c’est encore son image qui surgit dans ma tête… Dans ma tête de vieille folle qui s’obstine à garder ce sentiment intact… C’est lui seul qui ravive le goût du vertige, du désir inassouvi comme on ne peut le ressentir qu’à l’adolescence : puissant, dévastateur… Je me réfugie auprès de ce souvenir pour me convaincre que j’ai quand même connu l’amour…
Inassouvi… C’est sans doute mieux ainsi : un amour qui n’aura pas eu à s’user au quotidien, à nous user aussi… (...)"
Je suis de retour de nos vacances en Hongrie. Une douzaine de jours, très chauds (35-38° ou plus, en permanence), je perdais des litres d'eau jour et nuit...
Jadis, j'étais habituée à de telles chaleurs, sans être éprouvée de la sorte. Il n'y a pas que le climat qui change: moi aussi. Je crains de n'avoir d'autre choix que de m'y résigner.
Mais tout cela n'est que l'écume des jours... Reste le plaisir véritable d'être avec les enfants et petits-enfants, avec la famille de là-bas: les rires, les jeux, les conversations plus approfondies car c'étaient des vacances. On a gagné un temps précieux, sans les écrans, sans connexion Internet, même les téléphones étaient au repos! Quel bienfait de sortir du circuit oppressant et répétitif des nouvelles du monde, des informations anxiogènes qui ne vous lâchent pas et qui finissent par vous ébranler. Nous avons fait ce choix-là.
Pour les enfants, 3 jours au Balaton pendants lesquels je suis restée - par choix personnel - à la maison, à la rencontre de mes fantômes. Ils commencent à m'accepter, on dirait. De toute façon, j'étais incapable de bouger, de m'éloigner, de mettre le nez dehors, à cause de la canicule. J'ai même évité la plage de sable chaud de la Tisza qui borde notre petite ville. Je cherchais l'ombre, je lisais, j'écrivais... un peu.
Un des plaisirs de l'été: mes petites-filles en vacances pour 15 jours, avant de continuer ailleurs, ensemble encore ou séparément. L'aînée me rattrape à quelques centimètres de près, la plus jeune la suit avec 2 ans et demi d'écart. La chaleur inhabituelle (je ne m'en plains pas: enfin un vrai été!) nous maintient à l'intérieur ou dans une salle climatisée de cinéma jusqu'à 6 h du soir mais nous prenons nos repas sur la terrasse, sous le parasol.
Lucie est arrivée avec une semaine d'avance, Alice s'étant attardée avec les autres grands-parents à la mer. Ainsi, la première semaine s'est passée dans une intimité que Lucie affectionne particulièrement: elle lui rappelle l'exclusivité de l'époque où elle était enfant unique... Nos parties de cartes, de baccalauréat, de dessins, de discussions interminables, de confection de sachets de lavandes, de dégustation de pastèque ou de crêpes: autant d'occasions de joyeuse complicité!
Alice la Douceur, Alice la Tendresse est arrivée, très attendue par sa soeur aussi, avec des petits cadeaux confectionnés pour elle. Leur différence de tempérament, de caractère s'est manifesté rapidement. Lucie prend volontiers la direction des événements en main, elle déborde d'idées et d'initiatives. Sa soeur n'est pas contrariante mais il ne faut pas franchir certaines limites!
Pour moi, c'est la fin d'une solitude parfois pesante mais qui m'a permis d'installer un rythme de vie confortable quoiqu'un peu poussif, correspondant à mes nouvelles possibilités. La présence de mes petites-filles ramène de la vie trépidante, de la jeunesse devenue lointaine nostalgie...
Que d'émotions! Je ne cesse de me demander comment un jeu de ballon - il est vrai, planétaire - arrive à m'embarquer dans une telle vague déferlante d'émotions commune à des millions de gens... Moi qui aime tant maîtriser ce qui m'arrive, du moins, m'en donnant l'illusion.
J'ai vécu la première étoile en 1998, les digues de la peur rompues par le coup de sifflet final, l'incroyable exploit arrivé. La deuxième est forcément moins intense: un tout petit peu moins. Il y a le sentiment du "possible" derrière.
Je lis une certaine presse rance hongroise, certains blogs aussi, juste pour voir que ça existe, pour avoir honte à leur place. Par bonheur, il ne représente pas tout le pays, même s'ils sont actuellement au pouvoir dans mon pays d'origine. Ils disent par exemple que la Croatie aurait vaincu facilement une équipe française (sous-entendu: celle-ci ne l'était pas du tout, avec si peu de Blancs!) D'autres y ont vu une preuve de l'envahissement de l'Europe par la "race" inférieure et craignaient la menace pour l'extinction de la pureté blanche et forcément chrétienne européenne! Je bouillonne de rage et de honte en lisant de tels propos! Que le petit pays croite de 4 millions d'habitants qui priait ensemble avec ferveur pour la victoire ne pouvait que gagner! Raté! Il faut croire que certains manquaient à l'appel... Qu'en matière de football, c'est quand-même la meilleure, la plus soudée des équipes qui gagne. En l'occurrence, de couleurs arc-en-ciel!
Sur mon blog hongrois, nous avons eu des échanges intéressants au sujet de la relation parfois difficile entre écrivains et critiques, sur des ego surdimensionnés des auteurs qui considèrent les remarques (surtout négatives) comme des vengeances d'écrivains ratés...
Est-ce facile de critiquer la prestation des autres? Pas si simple. Surtout, si vous connaissez l'auteur, plus ou moins intimement. Certains, avec prudence, se tiennent à distance de la production littéraire de leur conjoint(e) ou ami(e). Sage précaution! Même s'il est flatteur de répondre à la sollicitation de donner son avis, d'être le lecteur privilégié, c'est un terrain éminemment glissant!
Quoi de plus normal que la soif de l'écrivain d'une reconnaissance aussi large que possible? Sinon, il suffirait d'écrire pour son tiroir. Le danger qui le guette est double. Le nez sur son texte, il manque de la distance nécessaire pour pouvoir le juger objectivement (si jamais le jugement objectif existe). Il y voit non seulement ce qu'il a réalisé mais aussi ses intentions! Il les lit entre les lignes, de façon subliminale, visibles par lui seul... L'autre danger est plus narcissique: il barbote, s'ébroue dans le bain des mots, il s'émerveille de ses propres trouvailles, incapable de déceler le bavardage inutile et surchargé, le ridicule qui guette...
Comment le lui dire, alors qu'il est si heureux de sa performance?... Comment lui broyer le moral quand l'écriture est devenue sa respiration?... Il vous en voudra à mort.
Les anniversaires rythment notre vie. Le 7 juillet rythme la mienne en particulier.
Tous les ans, en posant ce petit caillou virtuel sur la tombe de Gilbert, je fais un rapide bilan personnel.
12 ans déjà... Je mesure ma survie. Je mesure ma solitude. Je me regarde dans le miroir. Le reflet n'est pas vraiment flatteur, les années passent à l'accéléré. Il faut épouser les contours de chaque étape. Savourer les instants tout en étant consciente - et cette lucidité ne me quitte plus - que c'est un compte à rebours...
Les enfants grandissent, leurs parents entament la maturité de l'âge. Et les grands-parents? Ils résistent.
Tous les ans, je me répète l'avertissement: débarrasse-toi du poids de l'insupportable inertie, des doutes et des peurs qui te paralysent, cesse de gaspiller le temps précieux et entame enfin le vrai travail qui te permettra de monter sur l'ultime balance...
Un juin-juillet aussi chauds qu'il y a 12 ans...
(illustration: Yin et Yang, huile sur toile, R. T.)
Hier matin, j'ai suivi la cérémonie de la "panthéonisation" de Simone Veil.
C'était une belle et émouvante cérémonie, solennelle et sobre à la fois, digne de cette grande dame si aimée et respectée par la majorité des Français jusqu'à la fin de sa vie, en juin 2017.
J'ai lu son livre "Ma vie" à sa parution. Son courage, sa volonté m'ont impressionnée, sa ténacité en toute circonstance. Sa droiture aussi. C'est sans doute pour cela qu'elle a résisté à l'embrigadement dans un parti politique... Elle était au-dessus des petits jeux de circonstance, elle préférait les grandes causes aux arrangements politiciens à la petite semaine.
La loi Veil de 1974... Résister aux insultes de bas-étages des conservateurs catholiques... "Aucune femme n'a recours à l'avortement de gaieté de coeur" disait-elle. Beaucoup de femmes mouraient alors à cause des avortements clandestins.
L'Europe, sa grande affaire... La réconciliation après une guerre dont elle a souffert dans sa propre chair. Première Présidente élue du Parlement Européen à une époque où l'Europe était encore une belle utopie...