Kaléidoscope
L'atmosphère est lourde, depuis le matin. Les adultes vont et viennent, le regard sombre. La femme, yeux rouges et lèvres serrées, teint crayeux, l'homme dépité, à la colère rentrée, colère qui ne demande qu'à exploser... Les vieux et l'enfant vaquent aux occupations-camouflage pour pouvoir se dissimuler dans les décors... Elle est familière des bouderies interminables, consciente que l'homme le supporte mal et viendra la supplier à genoux pour qu'elle arrête. Il tournicote autour d'elle, cherche l'issue mais elle le punit ainsi, triomphante... De guerre lasse, il s'enfuit au travail. La femme, sa victoire inachevée, s’enferme dans la buanderie. En silence. Sa fille, adolescente maigrelette, guidée par une angoisse soudaine, secoue la porte fermée... Pas de réponse. Elle supplie en pleurant. La porte se déverrouille, la mère est debout, près d'un tabouret placé au milieu de la pièce, juste en-dessous d'une corde nouée à la poutre.
Kaléidoscope... Il n'y a qu'à jeter sur papier les éclats de couleurs et laisser faire... Se laisser porter par des sensations, des intuitions... Ce plongeon peut s'avérer dangereux pour quelqu'un qui ne sait pas nager.
Raconter des histoires... Héritage de mon père. Celui de mes deux parents. De mes grands-pères aussi, notre cinéma en noir et blanc, projeté sur les murs chaulés de la chambre pendant les soirées interminables d'hiver. Gourmandise de mon père à se laisser transporter (et transporter l'auditoire) sur les lieux même des événements ressuscités par la mémoire... Le souci permanent de ma mère d'une certaine perfection dans la vérité du fond et du détail. Suis-je faite de l'ensemble de ces apports-là? Dois-je en profiter pour restituer ce qu'ils m'ont transmis, en leur redonnant la parole?...
Comprendre, c'est pouvoir vivre. Ou alors, comprendre enfin, c'est la déchirure. Celle du voile bienfaisant qui permet tous les doutes et qui protège de la vérité.
