Cela faisait des semaines - depuis que j'ai appris qu'il y aurait une exposition Schiele - Basquiat à la Fondation Vuitton - que j'attendais l'événement en retenant mon souffle. Le premier faisait partie de mon Olympe personnel depuis longtemps, mais le second, je ne le connaissais que sur reproductions. Peut-être seulement depuis sa mort précoce de 1988...
Le bâtiment même de la Fondation est une merveille de l'architecture contemporaine, tout en courbes de verre et acier, s'avançant vers vous comme un magnifique bateau amiral, dans la verdure du Bois de Boulogne.
Egon Schiele occupe un niveau, essentiellement avec ses dessins. Cela me fait
particulièrement plaisir, car depuis longtemps, j'ai une attirance irrésistible pour ses dessins, bien plus que pour sa peinture, plus rare (pour 300 peintures, il nous laisse 3000 dessins!) et pour moi moins intéressante. Le vrai génie de Schiele se manifeste dans ses dessins, dans cette fulgurance virtuose, juste et incisive qui déforme, tord, réinvente le monde à travers le prisme de son regard, de sa soif de déchiffrer les bouleversements du début du 20ème siècle dans la Mitteleuropa au bord de l'effondrement.
Trois niveaux sont consacrés à Jean-Michel Basquiat, ce génie instinctif, éternel adolescent, disparu, lui aussi à 28 ans. Je voulais ce face à face, pour la première fois, avec ses tableaux que l'on prend en pleine figure, pour se laisser petit à petit cueillir, happer, pour qu'ils continuent à nous hanter longtemps encore...
Je viens de noter quelques phrases dans mon journal de bord à spirale:
" 19 octobre vendredi: Quasiment le premier jour maussade depuis des mois! Epaisse couche nuageuse, pas un rayon de soleil, même pâle!... Au début, c'est presque apaisant, plus rien n'attire dehors, à nous l'écriture! Mais je crois que j'aurai très vite assez de ce genre d'apaisement.
Cet après-midi, je devrai faire des courses (à Carrefour?) pour le plein du week end, de quoi faire une soupe, p. ex. L'autre jour, je suis passée chez Leclerc - je crois qu'une fois m'a suffi. Leurs paupiettes sont archi-salées! (Mon dieu, quelle immense petitesse de ma vie!...)"
Je l'ai écrit ainsi, avec cet oxymore parfait, association de deux mots au sens antagonique: car soudainement, l'immense petitesse de ma vie m'est apparue dans toute sa désolation...
Si je m'en suis rendu compte avec ce choc au coeur, c'est parce que je n'y suis pas encore tout à fait résignée. Une petite flamme persiste à clignoter sous les strates multiples des années et des épreuves: celle qui, depuis les commencements, m'aidait à aborder la vie avec autant de curiosité, d'espoirs et d'envies des choses extraordinaires. Persuadée que ce serait une aventure unique et passionnante...
Périodiquement, le besoin aigu d'une petite modification de notre intérieur se fait sentir. Chez moi, cela mûrit assez longtemps, compte tenu des hésitations de la Balance décuplées par la pesanteur du Taureau à se lancer dans l'action. Mais arrivé au point de rupture, il n'y a plus de temps à perdre!
Comme je passe le plus clair de mon temps à la maison, je ressens ce besoin de changement, ne serait-ce que symbolique, autour de moi. Trop d'objets accumulés, surtout des livres, indispensables et envahissants, des bibelots et autres petits cadeaux qui accompagnent toute une vie pour en rappeler les épisodes de façon concrète et sensible... Peu à peu, j'avais l'impression qu'ils dévoraient mon espace vital. "De l'air!" crie dans ce cas toute Balance qui se respecte.
Mon fils, avec ses goûts à tendance japonisante, me pousse vers le changement, vers l'élagage sévère de ce qui m'entoure ou plutôt: m'envahit. Périodiquement, j'effectue le tri qui s'impose, mais insidieusement, les objets reviennent en catimini, sans se faire remarquer, ils se posent sur un coin libéré...
Ce week end, j'ai remplacé la grande étagère-bibliothèque de 220 cm de haut, dessinée par moi-même il y a plus de 10 ans qui me tassait littéralement dans mon coin en face de la télé, menaçant de m'ensevelir sous des dizaines et des dizaines de livres... Mon fils et ma petite-fille Lucie ont fait une visite-éclair dans la journée du dimanche pour m'aider à la remplacer par deux structures plus aérées, en métal noir. Elles se remplissent déjà des livres dont j'ai le plus fréquent usage. L'ancienne, bien sûr, a retrouvé une place, peut-être provisoire, dans un recoin du couloir.
En plus du beau temps remarquable, supplément de cadeau pour mon anniversaire déjà bien gâté, j'ai eu le bonheur infini de passer quelques heures en famille!
Ce matin, j'ai écouté à la radio un échange très intéressant sur le complexe d'infériorité, ce phénomène très répandu qui sape l'estime de soi de ses victimes. Son spectre est très large et va des signes physiques aux traits de comportement. Il trouve ses origines, la plupart du temps, dans la petite enfance, voire dans l'adolescence. Ce sentiment peut naître d'une remarque humiliante, venant de l'entourage ("Tu n'es pas gâté(e) par la nature!" "Tu décolles quand?" etc.), des parents ou des enseignants ("Tu es nul(le)", "Il n'y a rien à en tirer" etc.) et la personne qui jusque là vivait dans une paisible inconscience de ses prétendus défauts, se retrouve ratatinée dans des complexes fatidiques qui lui empoisonneront la vie.
Notre époque a rendu le dictat de l'image omniprésent et surpuissant. L'obligation de correspondre à cette image standardisée laisse peu de place à l'originalité physique sortie du schéma. De plus, s'arrêter à l'aspect extérieur pour juger (jauger) l'individu, on ne prend pas la peine de creuser en profondeur pour découvrir les trésors de qualité éventuels qu'il cache... Oui, il les dissimule car ses complexes d'infériorité bien ancrés le paralysent.
La taille, la couleur, le poids, les origines sociales, les dispositions intellectuelles ou physiques - tout peut engendrer un complexe, entrainant la honte, l'angoisse, le repli sur soi. Parfois, une volonté farouche de revanche propulse le complexé de jadis au firmament du succès et ainsi, le petit Bonaparte devient l'empereur du monde! (J'ai pu observer p.ex. combien de vedettes du cinéma, de la télé ou de la politique, plus ou moins éphémères, sont de taille inférieure à la moyenne...)
Pour ma part (et j'ai, bien sûr, mes petits complexes tenaces maintenus bien au chaud), je me garde bien de les exposer au grand jour. Pourquoi? Parce que j'ai remarqué que si nous attirons l'attention sur notre point faible - ou supposé tel - les gens ne verront plus que lui! Alors que jusque là, ils n'en avaient aucune idée... Donc, évitons les souffrances inutiles!
Quelques jours de clémence en rab! Nous les dévorons avec l'appétit de jadis pour les belles et bonnes sensations. Le soleil a radouci l'atmosphère, pourtant, on peut déceler dans l'air les prémices des feuilles mortes à venir...
J'ai des amies nombreuses qui ont le talent de rassembler les gens. M. est de celles-là. Dans sa petite maison pittoresque aux fenêtres bleues, à la campagne, parmi ses fleurs et ses pommes d'automne, nous étions six à nous réunir.
M. est une bonne cuisinière: non seulement elle a du métier mais on sent le plaisir avec lequel elle "met en musique" son amitié envers ses invités... Elle les assortit avec soin pour qu'ils éprouvent du plaisir à se retrouver ensemble, autour de la grande table, dans la cuisine-véranda qui donne sur le jardin. Et la conversation va bon train, chauffée légèrement par l'excellent bordeaux venant d'un autre ami...
On ne voit pas le temps passer... Nous repartons vers la fin de l'après-midi retrouver nos silences de solitaires (pour la plupart d'entre nous) mais avec, dans la mémoire, l'écho du bruissement joyeux de nos échanges et de nos rires....
de mon jardin! Après les nuits pleines d'étoiles, les matins se réveillent piquants de quelques degrés, pas plus... Le soleil, encore triomphant, réchauffe rapidement la face engourdie du monde. Les rosiers, assommés tout l'été par la canicule, se bousculent pour m'offrir leurs derniers cadeaux. Chaque jour qui s'éveille, j'en suis reconnaissante, émue, en regardant ces fleurs pleines, majestueuses ou plus modestes, tendre vers moi leurs têtes multicolores.
Je fais le tour, d'abord du regard, à partir de la terrasse, puis m'approchant d'elles, pour une caresse, en signe de gratitude pour leur générosité à mon égard. Je suis consciente - le sablier me le rappelle, impitoyable, surtout à l'approche de mon anniversaire - que je partage un peu leur sort: l'hiver arrive bientôt, profitons des derniers jours (années?...) de clémence pour rendre au destin les quelques fruits des possibilités vraies ou hypothétiques dont il nous aurait gratifiés...
J'ai terminé le remaniement de mon texte (2011) sur les "Quatre femmes solitaires". Au crépuscule de leur vie, elles racontent leur parcours. Si tout va bien, nous allons le lire devant notre petit public généreux mais exigeant, en novembre... Le trac... En voici un petit extrait pour chacune d'elles:
La mariée sans amour: "... Avec le temps, je me suis habituée à lui. Pour être honnête, je dois même avouer que j'ai fini par éprouver une certaine tendresse à son égard... Il avait beaucoup de mérite. Cependant, l'amour demeurait du domaine du "devoir conjugal", le bien nommé... Tous les prétextes étaient bons pour m'y soustraire! Mon mari s'est résigné à l'idée d'avoir épousé un glaçon. J'y pense parfois: il lui a fallu, sans doute, une sacrée dose de conviction pour faire l'amour à un objet inerte qui attendait que ça passe, en serrant les dents, toujours dans le noir et la chemise de nuit boutonnée jusqu'au cou..."
La célibataire endurcie: "... Quand on est jeune, une certaine inconscience ou le désir viscéral de trouver son partenaire est plus fort que l'hésitation à s'engager. En tout cas, plus le temps passe, moins je me vois faire de la place à une brosse à dent étrangère dans ma salle de bains! Ni conditionner le moindre de mes mouvements par le consentement de quelqu'un! A me battre pour la possession de la télécommande! Non, après tout, je n'ai pas fait toutes ces concessions à la vie, pour me retrouver avec un mari vieillissant et acariâtre, à classer ses chaussettes dépareillées et à repasser ses slips kangourous tue-l'amour..."
L'abandonnée: "...Je l'observais à faire le beau devant une jeune collègue, célibataire, la trentaine à peine, la working girl dans toute sa splendeur. Regardez-le! Ridicule... Il frétille comme un poisson dans le filet... Il y était, d'ailleurs, dans le filet de cette blondasse, vulgaire et scandaleuse! Ou alors, il n'y avait que moi qui la trouvais vulgaire... Parce qu'elle était plus jeune et plus fraîche que moi, qu'elle traînait derrière elle un parfum de nouveauté que je n'avais plus depuis vingt ans... Je le voyais, avec le trac du jeune homme à son premier rendez-vous, mais ce trac ne s'adressait plus à moi... Il était comme rajeuni. Il brillait de ce petit feu intérieur que j'ai bien connu dans un passé lointain..."
L'amoureuse: "...Nous avons mis cinquante ans à nous découvrir, à nous séduire, oui, je peux le dire, inlassablement… Je connaissais chaque centimètre carré de son corps, accueillant et familier… Au lieu de m’en lasser, cette intimité si rassurante demeurait une source de plaisir renouvelé et réciproque. Pas question de routine sans âme, en pensant à autre chose, et surtout pas à quelqu’un d’autre !...
Nos corps ont changé petit à petit, sous les yeux de l’autre, et cette lente métamorphose devenait familière, une nouvelle source de tendresse. Oui, je l’ai aimé avec les cheveux en moins, les kilos en plus, avec la même flamme dans le regard que je parvenais encore à susciter. Il était là, le jeune homme, inchangé, dans cette petite flamme qui nous rappelait si généreusement notre jeunesse…"
Le hasard existe-t-il? Cette question tracasse l'humanité depuis une éternité.
Elle me tracasse aussi, un peu plus, depuis hier après-midi.
Hasard heureux - ou malheureux. Nous acceptons volontiers le premier, sans chercher plus loin. Le second, plus traumatisant, pose la question de son essence: y a-t-il une cause secrète invisible, une volonté divine cachée?... Einstein lui-même ne l'aurait-il pas légitimée ainsi: "Le hasard, c'est Dieu qui se promène en incognito" ?...
Les hasards gouvernent ma vie depuis bien longtemps. Si je remonte aux commencements: depuis la rencontre fortuite de ma mère et de mon père, en 1945, dans la rue d'un village improbable, au crépuscule, à l'autre bout du pays où la fin de la guerre a mené mon père, en militaire dépenaillé, à la recherche d'un verre de lait. De pures coïncidences... Existent-elles vraiment?
Souvent, sous forme de plaisanterie, j'introduis un ange gardien dans ce manège hasardeux qu'est notre vie. Lorsque sa maîtrise nous échappe, un imprévu malheureux nous fait frôler la catastrophe. Si nous ne faisons que de la frôler, c'est grâce à la vigilance bienveillante de notre Ange gardien! Je crois que le mien n'a pas d'ailes, je ne peux même pas le décrire. D'ailleurs, même si je pouvais, je ne le ferais pas. Ca ne se livre pas, un Ange gardien.
Sur ce blog, j'ai relaté plusieurs épisodes de ces dernières années où il m'a rattrapée in extremis (endormissement sur l'autoroute, chute dans la cave, fracassement d'une porte de garage au bout d'une pente en Smart etc, etc...) Rien que ces quelques dernières années. En y repensant, il y a eu d'autres sauvetages miraculeux, depuis bien longtemps. Depuis que je suis née. Commençant, d'ailleurs, par ma naissance.
La journée d'hier a mal commencé. La nouvelle du décès prématuré d'un de mes anciens élèves (à 51 ans) m'a perturbée. Sur F-B, les hommages spontanés, émus et bouleversés pleuvaient littéralement. Pourquoi faut-il mourir pour savoir à quel point les gens vous estiment?... Quand vous ne pouvez plus l'entendre, de toute façon.
En descendant de l'étage, j'ai raté les deux dernières marches de l'escalier. Je suis tombée lourdement sur le dos, ma tête a frappé le carrelage du couloir (très dur!)... Commotionnée, mais vivante. Une fois de plus.
Je m'aperçois que le mien a eu 10 ans cet été, en juillet. Je me souviens de l'enthousiasme avec lequel je l'ai inauguré, tremblant presque de l'émotion de m'exposer ainsi... Exposition pourtant bien modeste, parmi les millions de blogueurs!...
Depuis, tout s'est accéléré dans le monde de la communication démocratisée. Instantanée. On parle déjà de l'obsolescence de Facebook, succès planétaire de la décennie passée. Pas assez rapide, pas assez superficiel pour la génération des "zappeurs", survolant, insatiables, les nouveautés à se mettre sous la dent à chaque instant, s'arrêtant à peine pour digérer la précédente bouchée...
Tout cela me donne le tournis, une frustration de plus en plus forte, un besoin profond de m'arrêter, de descendre du manège fou, pour réfléchir un peu... Mettre les sensations en perspective, à leur place en moi. Revenir à l'immobilité suspendue de l'instant...