J'ai du mal à reconnaître ma terrasse et mon jardinet! De bonnes fées les ont remis en forme en quelques heures rapides, hier après-midi: taillé les haies (qui avaient tellement poussé que je ne voyais plus le bout du jardin), désherbé les parterres, tondu la pelouse, libéré la terrasse qui a gagné en surface etc... Tous ces travaux qu'il faut effectuer régulièrement et que j'étais devenue incapable d'assurer suffisamment...
Qui étaient les bonnes fées en question, discrètes et efficaces? Mon neveu et sa famille: sa femme et ses deux enfants dont un garçon de 20 ans, arrivés en visite chez moi (de Hongrie) pour huit jours. Ce n'était pas la première fois, plutôt la quatrième. Nous avons été à la mer, passé un week end à Paris chez mon fils, très attaché à son cousin. Le beau temps ensoleillé sans être trop chaud a été de la partie.
Nous avons aussi beaucoup discuté, mon passe-temps favoris, atour de la table, sur la terrasse, à l'ombre du parasol. A., sa femme, discrète et efficace, m'a entièrement déchargée de la vaisselle, son sourire, sa bonne humeur étaient un vrai rayon de soleil! Quant à moi, j'ai assuré l'intendance, la cuisine et les transports (ma petite Clio a résisté à la surcharge et les passagers à l'état des sardines dans leur boîte!...) Quelle agréable semaine nous avons passée!
“Avec l'amour maternel, la vie vous fait, à l'aube, une promesse qu'elle ne tient jamais. Chaque fois qu'une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son coeur, ce ne sont plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des lèvres très douces vous parlent d'amour, mais vous êtes au courant. Vous êtes passé à la source très tôt et vous avez tout bu. (...)"
Romain Gary, La promesse de l'aube
Ah, les mères!... Quel pouvoir exorbitant détiennent-elles... Elles peuvent vous donner des ailes tout comme les couper; vous anéantir, vous adorer tout en vous enchaînant. Pendant longtemps, leur regard est le seul miroir dans lequel se reflète le monde.
Romain Gary a dressé un monument de mots à la sienne, tout comme Albert Cohen et beaucoup d'autres. La "mère juive" est devenue l'archétype de possessivité, d'intrusion, d'exclusivité, de dévouement sans bornes dans la vie de ses enfants (surtout les fils). Souvent, elle réalise ses propres ambitions impossibles à travers eux.
"Vipère au poing" d'Hervé Bazin est le portrait terrible de la mère cruelle incapable d'émotion que le fils doit tuer, du moins symboliquement, pour survivre: "Je te cause, Folcoche, m'entends-tu ? Oui, tu m'entends. Alors je vais te dire : T'es moche ! Tu as les cheveux secs, le menton mal foutu, tes oreilles sont trop grandes. T'es moche, ma mère. Et si tu savais comme je ne t'aime pas. Je pourrais te dire que je te hais, mais ça serait moins fort."
Le lien d'amour démesuré n'a d'égal que celui de la haine destructrice... Entre les deux, une infinité de variantes. Je ne cesse d'interroger ma propre histoire afin de comprendre mon héritage, puis le chemin parcouru (et que je parcours encore) avec ce pouvoir immense dans les mains, cette responsabilité non moins grande sur les épaules...
Je connais des gens qui s'accrochent à leur vérité comme le petit chien à son bout d'os, incapable de le lâcher, montrant ses crocs avec détermination si quelqu'un l'approche. Ces personnes sont généralement persuadées d'avoir raison et il leur faut à tout prix avoir le dernier mot. Des convictions en béton armée, sans l'ombre d'un doute, sans un instant d'hésitation qui leur conférerait un soupçon d'empathie, de capacité à se mettre à la place de l'autre, d'envisager ainsi une petite brèche dans leurs certitudes, afin qu'un embryon de communication sans agressivité puisse apparaître... Pour que le monde tourne en rond, il faut se ranger de leur côté, sinon, on est taxé de mauvaise foi, de provocation, voire d'agressivité à leur égard... Psychorigides? Mauvais coucheurs? Ours mal léchés? Chicaneurs?... Les nuances ne manquent pas mais il y a un fond commun. L'impossibilité de lâcher prise, de lâcher le contrôle.
D'où vient cette obstination? J'ai toujours soupçonné des blessures lointaines dont on n'a même plus conscience, celles qui ont leur origine dans l'enfance, la plupart du temps. Il ne reste que les cicatrices, tenaces même invisibles. Toute crispation vient de ces réflexes de défense qui ont construit la forteresse imprenable dans laquelle la personne se réfugie pour se rassurer, pour se croire à l'abri... L'adversité est représentée par les autres qui ne partagent pas sa vérité et qui s'attaquent ainsi à son "bunker"...
La solution? Lâcher prise, ouvrir ses fenêtres vers les autres. S'accepter, avec ses faiblesses, ses imperfections; avec le fait qu'on ne détient pas forcément la vérité. Etre indulgent avec soi-même, s'aimer, pourquoi pas?...
"Le jour où je me suis aimé pour de vrai, j'ai cessé de chercher à avoir toujours raison" (Chaplin)
Nous sommes un petit groupe à alimenter un blog commun. Son administrateur change régulièrement de sujet. Le dernier en date : "l'Amour". Si vaste et si délicat à la fois.
Je suis de la génération qui a eu 20 ans à la fin des années soixante. A cheval entre la morale corsetée de nos parents et le début de la libération des moeurs. Un jour, encore étudiante en français, je devais accompagner une délégation égyptienne comme interprète. A un moment de la conversation, ils me posent des questions sur les relations entre filles et garçons de mon âge, dans la Hongrie de l'époque. Que se passe-t-il si je "cède" à un garçon et celui-ci me laisse tomber puisque, ayant perdu "ma pureté", je ne serais plus "digne d'être épousée"? La question me surprend et m'indique l'abîme qui sépare une société musulmane (même "nasserienne") et la nôtre... Je réponds simplement, un peu bravache, que je n'aurais aucun regret car en agissant ainsi, le garçon prouve qu'il ne m'aurait pas "méritée"... Et que, de toute façon, mon seul but dans la vie n'était pas de dénicher un mari.
C'était le principe mais la réalité était beaucoup plus complexe. Notre liberté était limitée par la peur de tomber enceinte (l'avortement et la contraception étaient libres mais ils nécessitaient des visites médicales préalables). Ainsi, nous nous imposions les limites nous-mêmes.
Leningrad, 1971
L'amour devenait de la sorte très éthéré, très fantasmé et très important. Nos flirts, même poussés, s'arrêtaient aux baisers enflammés, aux promenades romantiques, en attendant l'apparition de "l'homme de notre vie" qu'une certitude intime devait nous désigner: cette petite voix intérieure qui vous avertit - ou qui vous fait croire - que c'est votre destin qui frappe à la porte...
Nous avons beaucoup flirté pendant nos années estudiantines, malgré la charge de travail écrasante de la fac. Nous avions 21-22 ans, ce qui semble "canonique" aux générations actuelles, pour hésiter encore devant "la chute", comme nous évoquions alors avec ironie une relation sexuelle. Pendant notre stage d'un an et demi à Moscou et à Leningrad, avec mon amie hongroise, Marie, "compagnonne de chambrée", nous nous sommes jetées avec gourmandise dans la découverte des contrées exotiques. Je dois dire que nous avons eu beaucoup de chance d'être toujours tombées sur des "chevaliers sans reproches" - ou alors, les temps étaient encore très différents...
Il y aurait beaucoup à raconter sur ces années légères et graves à la fois, si déterminantes dans l'apprentissage de la vie d'adultes qui nous attendait. Pour moi, elles ont pris fin avec la rencontre avec Gilbert. Nos 33 ans communs ont entièrement rempli ma vie, sans laisser la moindre place à une pensée, un regard de côté... Et même sa mort, il y a bientôt 13 ans n'y a rien changé.
Quelle conclusion à une semaine mouvementée, commencée pour moi, physiquement et moralement, au ras des pâquerettes!... RDV médicaux, pharmacies, douleurs et découragements, sous un ciel changeant, entre averses et soleil opaque, sans oublier le vent violent: le cocktail parfait pour secouer les rares moments de quiétude de ces derniers temps. Ce vendredi 7 juin représentait le point lumineux que je fixais comme un naufragé, pour pouvoir tenir jusque là, coûte que coûte!
Mes quatre lectrices talentueuses, généreuses et joyeuses ont conquis le public, une fois de plus. C'est une chose étrange d'entendre son texte approprié, porté, partagé - faire vivre - par des interprètes qui y ajoutent leur propres couleurs... L'écouter comme s'il n'était pas votre créature, enfin, pas tout à fait: un peu comme regarder son enfant devenu adulte vivre sa vie; le fil qui vous attache reste indestructible mais assez distendu pour le laisser mener sa barque en pleine autonomie.
Les échanges qui ont suivi étaient riches d'amitié, d'accueil chaleureux et spontané de la part du public que je ne connaissais pas. Mais ici, dans le Nord, une telle ambiance n'a rien d'étonnant! Et d'autres "points lumineux" sont nés pour continuer l'aventure à la rentrée...
Ces derniers jours, j'ai passé très peu de temps devant mon ordinateur: tout juste ce qu'il faut pour la chasse aux RDV médicaux... C'est une occupation sans joie, pleine de stress et de découragement. Dès que j'ai un problème, même minime, famille et amis se jettent sur moi avec le même cri d'assaut: "Tu as vu un médecin?" (oui, j'en ai vu énormément ces dernières années...) Variante: "Tu as pris RDV chez un médecin?" (j'essaie...)
Ces questions m'épuisent, bien qu'elles reflètent les meilleures intentions du monde, parfois une vraie inquiétude à mon égard. Mais mon moral étant déjà au plus bas, je dépense énormément d'énergie pour garder la face, et pour éviter de susciter l'apitoiement sur mon triste sort, je préfère l'humour parfois teinté de noir en essayant de tourner mon angoisse en dérision. Ces questions sonnent à mon oreille comme des cris de guerre (on veut me passer dans des mains médicales pour se soulager, se décharger - en même temps, que faire de mieux?...)
L'âme humaine insondable est faite de contradictions.
Pourtant, c'est simple: JE VOUDRAIS DESCENDRE!... Descendre de cette "montagne russe" faite de consultations, de passages réguliers dans des tunnels de machines savantes, de bilans, de tournures inattendues des résultats qu'il faudra digérer, accepter, combattre (mais comment? alors qu'on a l'impression d'être une feuille jaunie en train de tomber de sa branche...) Je voudrais me réveiller de ce cauchemar et atterrir dans une prairie ensoleillée, paisible et fleurie...
La Fête des Mères... Est-elle galvaudée, aussi bien que les autres, devenues obligations commerciales sans véritable continu: un devoir à accomplir ou un oubli sans âme qui passe sous silence... Pour certains, c'est même un résidu pétainiste réactionnaire qu'il faudrait supprimer. J'aimerais que ce soit autre chose.
Pour moi, c'est l'occasion de susciter le souvenir de la mienne. Cela fait 6 ans
qu'elle ne vit plus que dans des traces se reflétant dans ma mémoire : une photo qui réveille des sensations anciennes, l'odeur de cannelle et de clous de girofle du placard de la cuisine, les multiples rideaux sur les portes et fenêtres, les pétunias du jardin... Un perpétuel désir de beauté qui, pour la plupart du temps, restera inassouvi...
On est souvent injuste avec sa mère... Pour une fille, elle est à la fois une référence, un modèle à copier et à combattre pour devenir soi-même... Une mère parfaite peut être paralysante : comment atteindre une telle perfection?... Nous nous débattons dans nos contradictions, nos révoltes, nos offenses car nous sommes sûrs d'une chose : son amour restera, en dépit de tout, inébranlable. A toute épreuve. A nous acquis pour l'éternité.
Je viens de rentrer à la maison, je n'ai été absente que 4 jours et le dépaysement a déjà opéré: je suis dans l'état agréable de percevoir ma maison, ses ambiances avec un oeil nouveau. Comme une redécouverte. Je constate avec un petit sourire m'être trompée de porte de placard en cherchant un verre... Je sais que cela ne durera pas et que rapidement, je m'enfoncerai dans les habitudes anciennes qui, pour un petit laps de temps, ont pu retrouver un semblant de virginité...
4 jours passés avec mes petits-enfants et leurs parents sont toujours très agréables, même si lundi-mardi, ils étaient réduits à la soirée. Grandes conversations autour du dîner, histoire lue avant de dormir, "comme avant" quand elles étaient plus petites... Histoires qui grandissent avec elles, d'ailleurs.
J'ai pu voir la grande (13 ans) jouer dans "Les fourberies de Scapin" avec la troupe de son collège. Je suis très fière d'elle: une grande présence sur scène, une aisance sans en rajouter des effets d'inutiles gesticulations et surtout, une belle diction qui rendait compréhensible la beauté classique de la langue de Molière. Il faut dire que la plupart des élèves donnaient l'impression de vouloir en finir au plus vite en accélérant! Je l'ai félicitée très sincèrement.
Dans la journée, j'ai surtout vécu un tête-à-tête intense avec Oméga (bientôt 1 an), leur Jack Russell remuant qui ne dort que d'un oeil. C'est un chien charmant et intelligent, débordant d'énergie et d'envie de jouer... C'est là que réside notre incompatibilité d'humeur. Il demande une attention permanente de planquer dans les hauteurs inaccessibles téléphones, chaussures, crayons et livres, télécommandes et écharpes etc. pour les mettre à l'abri de ses petites dents pointues. De temps à autres, il apparaissait avec un de ses jouets, se postait devant moi avec un regard suggestif et suppliant et si je lui expliquais calmement mon refus, il s'en allait, résigné...
L'administratrice de notre blog commun (en hongrois) a lancé le sujet suivant: "Nos premières fois". Les contributeurs, quelques furieux graphomanes, sont tous à peu près de la même génération, nés pendant et surtout, après la guerre. Ainsi, les souvenirs que nous partageons, se nourrissent quasiment du même terreau nostalgique...
Il y a des "premières fois" déterminantes qui ne seront pas dévoilées. Sans l'ambiguïté bienfaisante de la fiction, à la frontière de l'imaginaire, on ne soulève pas facilement le voile sur des souvenirs intimes... Pas même dans une autre langue qui, installant la distance nécessaire entre le vécu et le partage, rend ce dernier possible.
* Mon premier cartable: c'était un petit cartable, cadeau de mon père pour ma première rentrée des classes en 1954. Il était cousu de petits rectangles multicolores qui formaient un ensemble harmonieux entre le roux, l'ocre et le vert olive et il sentait bon le cuir. Mon père, lieutenant de réserve de l'armée était revenu en permission pour quelques jours. Ils étaient expédiés à la frontière yougoslave pour ramasser les mines installées quelques temps auparavant. Il y a eu un redoux dans les relations entre Tito, "le chien enchaîné" et les Russes et ses proches alliés... Je me souviens des larmes de mon père en repartant car personne ne pouvait être sûr des retrouvailles...
* Mon premier bal: il a eu lieu pendant mes vacances d'été dans le petit village de mes grands-parents maternels. A 15-16 ans, la famille a jugé que je pouvais participer au bal clôturant la Kermesse du village. J'ai décrit cet événement si marquant dans une micro-fiction*** où la fiction n'a joué qu'un tout petit rôle...
* Mon premier vol en avion : il a eu lieu entre Moscou et Samarkand. J'étais étudiante à Moscou entre août 1969 et juin 1970. Ce voyage à la découverte de l'Asie centrale a eu lieu à la fin d'avril 1970. Nous avons quitté Moscou sous la neige en pleine nuit et après des heures de vol, nous avons atterri dans le printemps de Samarkand, sous le soleil! Par la suite, pour visiter Boukhara et Tashkent, nous avons repris l'avion 4 fois pendant ce voyage: des longs-cours confortables au petit coucou (Antonov) à 30 places partagées avec des oies dans les corbeilles des Ouzbeks rentrant du marché...
Bien sûr, il y aurait encore d'innombrables "premières fois" à évoquer... J'arrête ici, de peur d'être trop diserte car l'éventuel lecteur est souvent fatigable... Plus la vie est longue, plus les expériences s'accumulent. Encore que, les occasions d'en faire de nouvelles ont tendance à se tarir. Les explorations grisantes des jeunes années où tout reste à découvrir se remplacent par "mon premier cheveu blanc", "ma première cataracte", "ma première prothèse de hanche" etc. peu exaltantes. On fera avec, bon an mal an...
*** l'histoire a été publiée sur ce blog le 25 août 2010, dans la catégorie "microfictions", sous le titre de "Feu de Saint-Jean"
J'ai été gâtée cette semaine! Des visiteurs dès lundi ! A commencer par mon fils qui a fait une apparition éclair avec le train du soir pour repartir dès le lendemain midi. Nous avons dîné dans un restaurant, avec une bonne conversation comme d'habitude et qui me fait toujours beaucoup de bien. Des miettes de bonheur mais tellement bonnes à prendre!
Après son départ, je me suis mise à préparer l'arrivée d'un couple d'amis d'un lointain passé d'Istanbul... Nos enfants étaient inséparables et les parents aussi: Noël, Nouvel An, week end et voyages à travers la Turquie et Chypre... Nous avons gardé le lien, mais la distance dans le temps et dans l'espace raréfie les rencontres. Nos enfants sont devenus adultes, nous avons des petits-enfants mais à l'intérieur, aucun changement! Ne vous fiez pas aux cheveux blancs et les quelques kilos en trop - ce sont les mêmes personnes qui s'étreignent pour retrouver les souvenirs communs, pour combler les hiatus du temps...
Plus de 20 ans nous séparent de notre dernière rencontre. Deuil, maladies mais aussi bonheurs, voyages se mélangent et se racontent. Les conversations se poursuivent quasi sans interruptions, mon passe-temps favori et qui ruine ma réputation de cuisinière en me faisant régulièrement brûler les plats en préparation...
Ces 24 h pleines du bonheur des retrouvailles vont me nourrir pour les jours à venir!... Et si le soleil s'y mettait en plus?...
(ill. les 3 premières photos: hier à Valenciennes; les 3 dernières: réveillon à Istanbul 1989)