Etoiles immuables...
Quand on envisage de raconter quelques souvenirs, la question "pour quoi faire?" apparaît immédiatement. Pour l'incursion vers une jeunesse fugace et révolue? Pour en faire profiter un auditoire qui n'en demandait pas tant? Le fantôme de Marcel P. avec sa madeleine trempée dans l'infusion de la tante Léonie nous effleure. Raconter, oui, mais c'est le "comment" qui aura toute son importance! Je pense à mon père: quand il lançait la machine à rembobiner les souvenirs, l'auditoire demeurait suspendu à ses aventures et surtout, à sa façon de les éveiller qui semblait lui faire revivre l'histoire, nous invitant au beau milieu, avec le sourire et une larmichette parfois...
Difficile d'être à la hauteur des modèles évoqués! Marcel, ce n'est même pas la peine de le viser, il est inégalable! Comment rendre aux choses quasi insignifiantes du quotidien une portée universelle? Je n'ai point cette prétention. Alors, peut-être, pour fixer le temps; du moins, s'en donner l'illusion...
Je viens de relire un roman*, au bout d'une cinquantaine d'années. Rien que le chiffre me donne le vertige! J'avais envie de me confronter à l'enfant passionnément boulimique de lectures que j'avais été. Avec la nécessité des mots sous les yeux, ne serait-ce qu'une page de journal ou un vieil almanach en lambeaux, partout, même à table, jusqu'à ce que la sanction tombe...
Ce livre a marqué mon imagination: je l'ai entamé à l'époque comme on visite un temple célèbre, avec l'attente d'un enchantement qui ne décevrait pas. J'y ai souvent pensé depuis, avec l'envie de replonger, adulte, dans les six cents pages, pour savoir si la magie opérerait toujours...
Tous les jours, depuis un mois, il m'attendait sur ma table de nuit et j'ouvrais la porte dérobée de la fin de la soirée où ma vie française pouvait s'évanouir pour laisser la place à l'univers de la langue hongroise, partagé avec moi-même, avec mon enfance aussi... J'entrais dans les pages comme dans un nid douillet et familier où les phrases ressurgissaient, empreintes intactes dans la glaise de la mémoire...
* il s'agit du roman de Géza Gárdonyi: Egri csillgok (Etoiles d'Eger), non encore traduit en français à ma connaissance