Bribes de mémoire 65. A l'apprentissage de la langue turque
Une des premières choses que j'apprends en turc, c'est compter. Notre vie quotidienne est à ma charge, je suis donc au contact de tout ce tissu multicolore et laborieux qui la dessert : les innombrables petites boutiques - les supermarchés sont quasiment inexistants dans les années 80 - où je fais mes courses quotidiennes, en arpentant les rues au revêtement souvent délabré, en pentes raides de Cihangir, cinq ou six paquets au bout des bras. Cela peut sembler gai sous le soleil mais dès l'arrivée du mauvais temps, avec le crachin insidieux et chargé des émanations du chauffage au mauvais charbon, le ruissellement de boue sur les pavés disjoints, la tâche devient nettement moins agréable...
C'est une excellente école pour apprendre la langue, surtout pour quelqu'un comme moi qui préfère l'aborder par la pratique, plutôt que d'ingurgiter des listes de mots sur un cahier. Je crois que, tout professeur de langues que je suis, j'apprends les langues à la manière d'un enfant, m'immergeant dans un bain de sonorités, d'intonations, de musique en somme, les absorbant comme une éponge, sans me soucier, dans un premier temps, des règles de grammaire ou de syntaxe et je préfère deviner le sens des mots dans leur contexte plutôt que de les apprendre sur des cahiers. Une sorte de chasse aux trésors...
Cela suppose de ne pas être gêné ou complexé par les inévitables fautes, ni paralysé par les sourires amusés des interlocuteurs ! Gilbert qui est beaucoup plus consciencieux et qui possède cent fois plus de mots, reste dans un mutisme prolongé, de peur de se ridiculiser en disant une phrase incorrecte ; je me sers souvent de son savoir, façon dictionnaire, lorsqu'un mot me manque...
Rapidement, je deviens incollable sur l'endroit où trouver un réparateur de chauffage ou un plombier, où louer une bouteille de gaz (livrée à domicile), quel est le quartier des ferblantiers... Car à Istanbul, comme dans beaucoup de contrées orientales, les marchands et artisans se regroupent par spécialités, partant de l'idée qu'une telle concentration attire le chaland, au lieu de faire craindre la concurrence. D'ailleurs, ils n'hésitent pas à vous orienter chez un confrère s'ils ne peuvent vous offrir ce que vous cherchez...
la suite suivra...