Bribes de mémoire 66. Mon "bakkal", mon "kasap", mon "baklavaci"
J'ai toujours été étonnée par l'usage abondant des pronoms possessifs
par les Français : mon
boucher, mon coiffeur, mon député, jusqu'à l'infini... En hongrois, j'ai été habituée à la simple désignation, sans m'approprier les choses et les personnes. L'esprit
collectiviste qui m'a nourrie aurait-il déteint sur la langue ? On pourrait imaginer le contraire : les dépossédés résistent en s'appropriant les choses par la grammaire... En réalité, je pense
que ces phénomènes sont beaucoup plus profonds et plus anciens.
Toujours est-il qu'à Istanbul, ces possessifs me semblent très pertinents et j'apprends à en user et abuser... Mon bakkal (épicier), mon kasap (boucher), mon çiçekçi (fleuriste - pron. "tchitchektchi"), voire mon baklavacı (marchand de baklava), la liste est sans fin. Il faut avouer que la corvée des courses quotidiennes crée des liens auxquels l'accueil chaleureux de la plupart des commerçants donne des contours d'authentique sympathie.
Le bakkal est une véritable institution. Je finis par me dire qu'ils ne dorment jamais, car à toutes les heures, y compris vers minuit, on en trouve d'ouverts. Un jour, les autorités ont voulu instaurer la fermeture du dimanche et des jours de fêtes. Eh bien, mon bakkal attend, malheureux, derrière son rideau de fer et me fait signe par un judas qu'il me servira en cachette... De toutes les tailles, dans ces cavernes d'Ali baba on trouve le nécessaire pour la vie quotidienne. La farine, le sucre en vrac, dans de grands sacs de jute, avec un chat somnolant paisiblement dessus. Les ménagères, pour s'économiser les étages sans ascenseur, font descendre un petit panier au bout d'une corde, par la fenêtre, avec, au fond, la liste des courses, accompagné d'un cri perçant : "Bakkaaaal!" Comme il y a une boutique tous les 20-50 mètres, les provisions ne tardent pas à remonter, avec la facture, tandis que l'argent refait le chemin inverse. J'ai vu voyager ainsi au bout de la corde, des chaussures à cirer à l'intention du cireur installé au pied de l'immeuble, des parapluies ou des casseroles à retaper pour des réparateurs ambulants.
Mon kasap, outre le fait qu'il vend une excellente viande (qu'il pèse avec l'os et les déchets à enlever par la suite), pour me faire patienter, il m'offre non seulement le thé habituel mais aussi un sandwich à l'occasion et une fois, il a même proposé de partager son güveç (ragoût cuit en pot de terre)!
Que dire des çiçekçi épris de la beauté de leurs bouquets qui n'hésitent pas à vous en offrir un, en plus de votre achat! Des gestes de ce genre m'enchantent et rendent la vie quotidienne à Istanbul plus que vivable, humainement chaleureuse...