Violette
Violette mérite son prénom : reflet de ses beaux yeux. Elle est l'enfant tardive des parents aimants, attendris par ce cadeau inespéré des années de découragement qui les laissent exsangues. Lorsque la fillette arrive enfin, comme par surprise, elle hérite des grands-parents, en guise de parents...
De plus, ils ne sont pas beaux... Disgracieux même. Vieux et disgracieux. On peine à imaginer leur jeunesse, deux solitudes qui se rencontrent, deux laideurs qui se reconnaissent. On devine leurs familles se mobilisant pour préparer le terrain afin que la rencontre ait lieu : elles s'occupent de l'assortiment. Les deux protagonistes n'ont pas grand-chose à dire : lorsqu'on est habitué à son image dans la glace, on connaît ses chances infimes pour rencontrer la passion. On scrute son reflet à la dérobée, avec le secret espoir de découvrir un léger mieux et on finit par lui tourner le dos. Définitivement. Il faut se caser, à la limite, et l'ambition s'arrête là. Au moins faire comme tout le monde : un mariage, une maison, des enfants... si possible.
Violette ne voit pas la laideur de ses parents, leurs dents de travers qui rappellent un fagot mal assemblé, enchevêtré, dépassant de la bouche même refermée. De ce point de vue, ils sont bien assortis. Pendant longtemps, elle ne s'étonne pas de leur âge non plus, jusqu'à ce que, vers 8 ans, une camarade de classe ne lui assène, dans un délicieux frisson de faire du mal : "Tu n'es qu'une enfant adoptée !"
Violette éclate en sanglots, sans bien comprendre le sens de la phrase maligne. L'intonation, le rictus moqueur sont éloquents. Elle s'agrippe aux cheveux de la malfaisante, arrache le ruban artistiquement noué et ajoute un coup de pied dans le tibia.
Les parents parviennent à la consoler, à la convaincre. Ils trouvent même des ressemblances, en guise de preuves. Le sujet ne refait plus jamais surface. Violette vit avec ses vieux parents jusqu'à ses 40 ans, les enterre et commence enfin sa vie d'adulte. Avec, comme seules compagnies, un chat obèse et la bouteille de rouge...