Alain Delbe : SIGIRIYA Le Rocher diu Lion (roman)

Alain Delbe: Sigiriya Le Rocher du Lion, Argemnios éditions 2012 351 pages, 20 €
quatre catégories menées parallèlement : extraits des oeuvres de Gilbert Millet, traductions d'auteurs hongrois, réflexions et mémoires, dessins

Alain Delbe: Sigiriya Le Rocher du Lion, Argemnios éditions 2012 351 pages, 20 €
Quelqu'un marche sur la cime des arbres
Quelqu'un marche sur la cime des arbres
qui allume ton étoile et l'éteint
seul n'a pas peur celui que l'espoir
a totalement abandonné
moi j'ai peur j'espère encore
cette miséricorde me garde
la peur ma providence
jusqu'ici m'a fait escorte
quelqu'un marche sur la cime des arbres
au moment de ma chute
embrasera-t-il encore à mon
feu une étoile nouvelle
ou me réduira-t-il en un seul
et unique grain sombre
sans faire luire mon âme
sur une étoile naissante
quelqu'un marche sur la cime des arbres
on le dit maître de tout grain de poussière
on dit qu'il est l'espoir même
on dit qu'il est la peur même
traduction: Claire Anne Magnès
Valaki jár a fák hegyén
valaki jár a fák hegyén
ki gyújtja s oltja csillagod
csak az nem fél kit a remény
már végképp magára hagyott
én félek még reménykedem
ez a szorongó oltalom
a gondviselő félelem
kísért eddig utamon
valaki jár a fák hegyén
vajon amikor zuhanok
meggyújt-e akkor még az én
tüzemnél egy új csillagot
vagy engem is egyetlenegy
sötétlő maggá összenyom
s nem villantja föl lelkemet
egy megszülető csillagon
valaki jár a fák hegyén
mondják úr minden porszemen
mondják hogy maga a remény
mondják maga a félelem
Hargitafürdő, 1994. október 30-31.
Emmi néni... Ma première professeur de dessin, déterminante, de mes 10 à 14 ans... Depuis des années, elle se décompose tout doucement au cimetière où je lui rends visite, en même temps qu'à mon père et à mon frère.
Emmi néni était ce qu'on appelle une vieille fille... Elle vivait avec ses parents qui ne connaissaient pas leur chance d'avoir une fille étiolée d'un amour malheureux, pouvant ainsi se consacrer entièrement à leurs vieux jours... Et à son métier! Professeur enthousiaste, n'économisant ni son temps ni sa peine pour découvrir les talents en herbe parmi lesquels j'étais son plus grand espoir... Déçu avec le temps, bien sûr, car la vie en a décidé autrement.
Elle était très croyante, pratiquante aussi, prudemment, selon les circonstances d'une époque communiste qui voulait des pédagogues exemplaires, dans la ligne officielle. Elle a tout de même tenté d'infiltrer en nous quelques gouttes de sa foi fervente, censée nous sauver de l'enfer. Je me souviens qu'elle m'a présentée à ses amis - deux vieilles demoiselles dans la ville voisine, peintres de thèmes religieux - comme son élève la plus talentueuse. Dans la maison encombrée de vieux meubles et de tableaux, de sculptures aux Jésus suppliciés, elles nous ont offert le goûter sur un napperon amidonné. Tandis que je me battais avec ma tasse de chocolat au lait dont la peau m'a toujours plongée dans un dégoût profond, je captais vaguement leurs marmonnements mystérieux autour de sujets au parfum clandestin...
Un après-midi par semaine, Emmi néni réunissait quelques élèves pour un atelier de dessin. Elle faisait venir des petites vieilles qui posaient pour nous, immobiles, habillées de noir, foulard immanquable sur la tête. Un modèle qui ne bronche pas: idéal pour apprendre le portrait, la figure en général! Je suis tombée en un amour passionné, définitif de la figure humaine! Emmi néni me faisait cadeau de ses vieux tubes de gouache désséchés et je passais des heures à genoux, par terre, à admirer les couleurs féériques, à essayer de les diluer avec un peu d'eau... Je me souviens de ces verts claironnants, de ces bleus d'une profondeur d'océan... du moins, comme j'imaginais l'océan.
Elle m'a présentée à un peintre qui avait sa petite renommée et qui dirigeait un atelier pour adultes, le soir, dans la ville voisine. Pour ma plus grande joie, nous poursuivions le thème de la figure. Je travaillais vite. Souvent, j'ai fait trois portraits entièrement finis, pendant que les autres peinaient encore sur le premier. L'usage de la gomme était proscrit. Cette contrainte m'a initiée à la concentration accrue, à la virtuosité du regard et à son accord avec la main, ce fil mystérieux qui doit les relier pour arriver à une précision sans faille. J'étais la plus jeune, j'avais 14 ans. Les compliments du maître me plongeaient dans un délicieux embarras: j'en étais avide et, en même temps, j'avais du mal à les encaisser. Cela n'a pas changé pendant les cinquante années écoulées depuis...
Les anniversaires doivent-ils obligatoirement servir de prétextes pour dresser le bilan de l'année écoulée et par là-même, celui de tout le chemin parcouru?... Plus le temps avance, moins je goûte les bilans et, bizarrement, ils s'avèrent d'autant moins évitables. Comme s'ils étaient de petits cailloux semés sur notre parcours, repères indispensables qui nous rassurent: nous n'avons pas rêvé notre vie...
J'aimerais retrouver mon optimisme congénital, mon insouciance qui me projetait toujours en avant, comme si l'infini m'avait appartenu de tout temps, rien de moins! Reconquérir cette faculté de chasser les idées noires qui encombrent, alourdissent l'existence! J'avais un remède infaillible, introuvable chez les apothicaires ou les guérisseurs de tout poil: me plonger dans des projets comme dans un bain de champagne, revigorant, requinquant (du moins, je l'imagine ainsi, n'ayant jamais pris de bain de champagne!...), dans des rencontres stimulantes qui donnent l'illusion de participer à la vie. Elle est trop courte et précieuse pour la gaspiller à la paralysie née des idées noires!
Ces derniers temps, le bain de champagne devient plus rare... J'ai l'impression de me trouver à la croisée des chemins ou, pour être plus à la mode, à un rond-point qui m'indique plusieurs sorties: laquelle choisir? Que me réservent ces routes, possibles et inconnues, où mènent-elles?
Je viens de recopier sur mon ordinateur les premiers cahiers, les premières notes plus ou moins longues, griffonnées ici ou là, depuis le début de 2007, six mois après la mort de Gilbert. Cet événement demeure fondamental dans mon parcours, avec quelques autres: passages d'une étape vers une nouvelle phase de l'existence. Grâce à ces notes, je peux suivre (presque) au jour le jour la lente métamorphose - et le rôle grandissant de l'écriture. Apparemment, dès le début je l'ai pressenti ainsi: "Mettre en mots pour y voir plus clair".
Sidonie Gabrielle! On ne l'appelle pourtant que par le seul prénom Colette qui est en vérité, son nom de famille, celui de son père, le capitaine Colette. Depuis son enfance à l'apprentissage des saveurs de sa Bourgogne natale, elle se laisse guider par les sens, les appétits des expériences gourmandes offertes par la vie et qui affleurent dans son écriture.
Et comme j'ai déjà eu l'occasion de le remarquer, on ne choisit jamais les citations au hasard...
* Si vous n'êtes pas capable d'un peu de sorcellerie, ce n'est pas la peine de vous mêler de cuisine.
* Une femme se réclame d'autant de pays natals qu'elle a eu d'amours heureux.
* Le visage humain fut toujours mon grand paysage.
* Un moment présent, même terrible, n'est pas toujours vainqueur du passé délicieux.
* Je vis sur le fonds de frivolité qui vient au secours des existences longues.
* Suis le chemin et ne t'y couche que pour mourir.
* Une femme qui reste une femme, c'est un être complet.
portrait de Colette vieille par R. T. (flora)
L'été - si toutefois il mérite ce nom - est passé sous le signe de la famille: des jours heureux en compagnie de mes petites-filles et de Mamie (c'est l'autre grand-mère qui a eu cette appellation distinguée; quant à moi, elles m'appellent par mon prénom, tout comme leurs parents - il serait intéressant d'étudier les effets psychanalytiques de ce phénomène sur toutes les parties... J'ai quelques idées...). Un temps important a été consacré aux visites de mon neveu et de ma nièce, les deux enfants de mon frère défunt. L'un est arrivé en famille pour dix jours en juillet, l'autre vient de repartir avec son compagnon au bout d'une petite semaine (sur la photo du haut de la Tour Eiffel, avec la lune). Nous sommes restés très proches malgré la distance, et j'ai du mal à réaliser que ma nièce ait passé la quarantaine et que son frère s'en approche... Pour moi, ils restent les deux petites têtes blondes qui s'installaient chez mes parents durant les semaines de nos vacances pour ne rien perdre du temps que nous pouvions passer ensemble. Notre fils a appris le hongrois avec eux, tout comme les rudiments du français leur sont devenus familiers. Ils ont visité la France de nombreuses fois. Désormais, c'est le tour de leurs enfants. Ainsi mesurons-nous le temps impitoyable...
J'ai (nous avons!) tant parlé pendant cette semaine que le silence dans lequel leur départ me plonge semble une chape de plomb. En même temps, il répare ma fatigue considérable. Cette semaine a été une parenthèse dans les activités de la rentrée déjà bien chargée. Des activités de toute sorte, les unes plus excitantes que les autres, reportées à plus tard. Elles m'attendent maintenant en embuscade: le stress du procrastinateur commence à monter!...
Samedi après-midi... En rêvassant mais sans enthousiasme, je pousse le caddy dans les rayons de la supérette du coin. Tout d'un coup, des éclats de voix perturbent le silence: les rares chalands se regardent, incrédules. Une fillette de 4-5 ans, pour son malheur, dirige son mini-caddy vers la "mauvaise" rangée. Le père, énergumène sur les nerfs, est en train de la "corriger", d'abord avec des hurlements, puis des coups en renfort...
Je m'appuie sur mon caddy car je me sens très mal. J'ai du mal à supporter la violence, en particulier envers plus faibles sans défense. Dans mon enfance, je n'ai jamais essuyé la moindre fessée ni de gifle. Je ne les pratiquais pas non plus sur mon fils, enfant, ni sur mes petites-filles. Ce genre de spectacle me met au bord du malaise: nausée, vertige, tremblements...
Avec quelques clients, nous nous regardons, abasourdis, impuissants. Il est délicat d'intervenir, dangereux même parfois. Les invectives continuent, l'énergumène entraîne la fillette vers des rayons latéraux, lui promet des "punitions" à la maison. Mon sang ne fait qu'un tour: j'imagine un traitement encore plus sévère à venir. J'abandonne mon caddy et me lance vers eux: il faut que je fasse quelque chose avant de m'effondrer!
Je pose ma main sur son bras et je lui parle tout bas (de toute façon, le moindre son a du mal à franchir ma gorge): "Monsieur, vous n'avez pas besoin de prouver à votre fille avec des coups et des hurlements que vous êtes le plus fort: ça saute aux yeux! Ne croyez-vous pas qu'il serait plus efficace de lui expliquer calmement ce que vous voulez?" Il se défend (mais étonnamment, il baisse la voix): "Vous n'avez pas idée à quel point elle est intenable! Il faut qu'elle comprenne qui commande! Elle nous a couverts de honte quand la maîtresse nous a convoqués car elle avait mordu ses petits camarades!" J'insiste: "Vous ne pensez pas qu'elle ne fait que reproduire la violence dans laquelle elle baigne à la maison?" Je laisse ma main sur son bras et ce geste de quasi compassion freine quelque peu son agressivité. Il veut me convaincre en disant que lui, il a été un enfant modèle qui n'osait même pas bouger quand sa mère le lui ordonnait. Je me dis: voilà la réaction en chaîne...
Ils sont partis en silence. Quelques personnes sont venues me parler. Mon malaise a mis des heures à se dissiper. Je ne ressens aucun soulagement. Ce n'était qu'un bref répit dans la vie de la fillette (et combien d'autres!) qui, de toute la durée de notre échange (retranscrit ici en grandes lignes) n'a cessé de me fixer avec ses grands yeux bleus...
Les visiteurs de ce blog connaissent le nom de l'écrivain hongrois Sándor Márai, mort en exil en 1989, un des écrivains importants du vingtième siècle européen. Il a quitté la Hongrie après la venue au pouvoir des communistes mais la langue hongroise est restée sa patrie. Ses livres y étaient interdits jusqu'au changement du régime. J'ai déjà publié plusieurs extraits de son livre "Mémoires de Hongrie" sur ce blog. Son roman "Les Braises", publié aux éditions Albin Michel en 1995, a été au départ d'un succès fulgurant à travers le monde, un roman écrit en majeure partie sous forme de dialogues. La confrontation entre les deux personnages, Conrad et le général, a été adaptée à la scène par Claude Rich et jouée par lui-même en compagnie de Bernard Verley, en 2003.
(...) En effet, nous vieillissons tout doucement, dit le général. Tout d'abord, c'est notre joie de vivre et de voir nos semblables qui s'émousse. Peu à peu, le sens de la réalité prédomine en nous. Nous pénétrons mieux le sens des choses et nous assistons avec ennui à la succession des événements qui se répètent. Le noter est déjà un signe de vieillesse.
(...) Puis, c'est le corps qui se met à vieillir. Pas non plus brusquement... d'abord, c'est notre vue qui baisse, puis c'est notre estomac ou notre coeur... ou, éventuellement nos jambes commencent à se sentir fatiguées. Oui, la vieillesse avance lentement; elle s'étend peu à peu à notre âme. Elle est encore pleine de désirs nostalgiques et de souvenirs, elle recherche encore la joie. Quand elle renonce aussi à désirer et à espérer, il ne reste plus que les souvenirs et la vanité de toutes choses. Arrivé à cette étape, on est réellement, irrémédiablement vieux. (...)
traduction: Marcelle et Georges Régnier