Maison de retraite (encre, plume années 90...)
quatre catégories menées parallèlement : extraits des oeuvres de Gilbert Millet, traductions d'auteurs hongrois, réflexions et mémoires, dessins
Magda Szabó que les lecteurs français connaissent surtout depuis 2003, l'année où elle a obtenu le prix Fémina étranger pour son roman "La Porte", s'est éteinte en 2007, à 90 ans, un livre à la main. "Liber Mortis" (Livre des Morts), un journal qu'elle a tenu entre 1982 et 1990, n'est autre qu'un cri de douleur incessante, inspirée par la mort de son mari, l'écrivain Tibor Szobotka, injustement mésestimé et condamné au silence par le régime communiste. Trente-deux ans de vie commune, un amour intense et réciproque la laissent inconsolable.
(...) Je t'aime. Je dois l'écrire encore, je l'écris sans cesse: je t'aime. Mon amour, mon chéri, ne t'éloigne pas de moi, ne laisse pas la douleur s'atténuer. Que je reste, tremblante, en pleurs, en détresse, celle qui était à toi, qui t'aidait à vivre, qui te tenait la main, qui était tout pour toi et pour qui tu étais tout. Je préfère la souffrance jusqu'à la mort, pourvu que tu m'aimes, pourvu que je puisse t'aimer. Fais-moi signe, il est minuit, je t'attends comme d'habitude. Fais-moi signe. A l'instant, tu as fait tomber une cuillère, tu dois être tout près. Je vais me laver, me brosser les dents, ouvrir le lit, puis j'attends. Peut-être rêverai-je de toi. Je dors si peu, malgré toutes ces drogues, six heures tout au plus, cinq plus probablement. J'ai encore maigri; pourtant, je dois continuer à vivre, trop de travail, de larmes aussi, et pas assez de nourriture. Mais je n'ai besoin de rien, c'est de toi que j'aurais besoin. (...)
traduit par R. T.
Hier soir, j'ai enfin pu regarder la rediffusion de "Faut pas rêver" de FR3 qui nous a fait voyager à travers la
Turquie... L'occasion de constater à quel point la nostalgie était toujours au rendez-vous, intacte. Après 22 ans...
Je me souviens de notre départ définitif, en juillet 1990, après un séjour de six ans. Notre voiture surchargée longeait les rives du Bosphore, par une journée ensoleillée. Je regardais la mer, étincelante, sillonnée par d'innombrables embarcations de toute taille, infatigables, et je pensais: il n'est pas possible que je voie ce spectacle que j'aimais tant, sans jamais m'en lasser, POUR LA DERNIÈRE FOIS! Et miracle: quelques minutes plus tard, nous nous sommes aperçus avoir oublié dans l'appartement d'Ata bey dont nous venions de rendre les clés, les sandwichs destinés pour le long voyage! Nous avons rebroussé chemin et ainsi, j'ai pu revoir mon cher Bosphore deux fois encore!
Nous y sommes retournés six ans plus tard, invités au mariage de deux anciens élèves de Gilbert. Nous avons revisité les endroits jadis familiers, constatant les changements, nous nous sommes replongés dans le fourmillement multicolore et bruissant. L'émotion ne m'a pas lâchée. Cependant, quelque chose manquait pour que la magie puisse pleinement opérer: nous n'étions plus que des "touristes"! Nous étions privés de ce sentiment chaud et délicat de "chez nous". Nous étions de passage. J'ai eu l'intime et douloureuse certitude que je ne pourrais plus retrouver la chaleureuse familiarité avec les gens et les lieux, seulement ses miettes dissoutes dans les vagues de nostalgie qui ne cessent de m'étreindre, sans doute à jamais...
Qu'est-ce que l'esprit? Un regard aigu sur l'homme et son époque, sur sa bassesse et sa magnificence... Et surtout, un sens de la formule, pour que l'essentiel claque en quelques mots, comme un coup de fouet ou un étendard dans le vent... Flaubert en était un maître...
* Le souvenir est l'espérance renversée. On regarde le fond du puits comme on a regardé le sommet de la tour. (très utile, par ces temps où la nostalgie fait des ravages ...)
* A moins d'être un crétin, on meurt toujours dans l'incertitude de sa propre valeur et de celle de ses oeuvres. (voilà ce qui me console terriblement...)
* Rien n'est humiliant comme de voir les sots réussir dans les entreprises où l'on échoue. (à moins d'avoir suffisamment de distance et de prendre de la hauteur...)
* Il ne faut pas toucher aux idoles: la dorure en reste aux mains. (distance, distance...)
* La parole est un laminoir qui allonge toujours les sentiments. (... et méfiance...)
Et pour finir, quelques perles du "Dictionnaire des idées reçues":
Érection: Ne se dit qu'en parlant des monuments.
Extirper: Ce verbe ne s'emploie que pour les hérésies et les cors aux pieds.
Imbéciles: Ceux qui ne pensent pas comme nous.
Parfois, ça tient à pas grand-chose. A-t-on le temps de se rendre compte de l'approche d'un tremblement de terre qui modifiera le cours des choses et le lit de la rivière?... Cela n'avait pas l'air d'un tremblement de terre. Petite secousse sans importance. Un simple oui ou non, et la vie prend une direction radicalement différente.
Il était un grand garçon maigre, grosses lunettes d'écaille sur le nez qui agrandissaient encore ses yeux tristes. A priori, non, il ne l'attirait pas. Elle s'est efforcée à lui adresser la parole, comme ça, par politesse et aussi par pitié pour sa solitude gauche dans la salle bruyante et surpeuplée.
Il s'est ravivé d'un coup, réveillé de sa léthargie défensive. Le sourire l'embellit, s'est-elle dit avec le contrecoeur allégé. Et sa voix est agréable, chaude, comme ses mains qu'elle a vaguement touchées en le saluant. Elle a noté au passage les doigts effilés et les ongles soignés, ignorant les poils noirs et frisés qui dépassaient de la manche de la veste. Un mauvais point, tant pis.
Son humour, oui. Inhabituel. Il a une belle bouche, a-t-elle noté au passage. Pour elle, ce qui comptait, c'était la bouche et les mains. Les yeux, le regard venaient après, avec un brin de méfiance. Les yeux scrutent, peuvent capturer. Ou mentir. Les mains, la bouche, promesses d'une autre communion qui se passe de mots, les yeux clos... Mais ce serait bien plus tard qu'elle aurait tenté d'analyser tout cela. Beaucoup trop tard, de toute façon.
Le petit jeu de séduction. Sur ce terrain, elle se sentait dans son élément. Elle maîtrisait le dosage, son tableau de chasse était conséquent. Elle savait lancer l'hameçon et tirer sur le fil, le relâcher quand il le fallait et le poisson ne manquait jamais de mordre.
Il semblait une proie facile et elle ignorait encore que ce serait elle qui tomberait dans le piège.
© Rozsa Tatar
Hier soir, la quatrième représentation - sans doute la plus rodée, la plus réussie - s'est achevée, au terme d'une semaine intense. Tous les soirs, j'ai pris le chemin pour y assister. A chaque fois, le trac s'est renouvelé, tenace, car ni le public ni les comédiennes n'étaient les mêmes... Je ne peux que remercier Richarda Nohinck et Godelieve Tournois pour leur brillante prestation. Je suis touchée qu'elles aient consacré autant de leurs temps à mes mots...
"Pépites d'or et vieille lavande"... Le ton passablement léger du début se charge
progressivement de tension. Les parents sont morts (dans un accident de voiture) et enterrés ensemble, selon leur volonté, soudés qu'ils étaient par un amour infaillible durant leur longue
vie. Leurs deux filles trient les objets et les souvenirs... Petit à petit, tout finit par se remettre en questions: leurs rivalités lointaines et sournoises, les apparences qui
gouvernent leur vie et pour finir, l'image des parents parfaits... Des choses enfouies refont surface...
De longues minutes après les derniers mots, le public reste en place, en proie à une émotion palpable que je voulais retenue. Une discussion s'ensuit et qui dure deux à trois heures encore, se prolongeant autour du verre de l'amitié... Chacun reconnait une parcelle de sa propre enfance dans les souvenirs de Victoria et de Dominique. Cette résonance me plaît car pour moi, il n'existe pas de vie sans histoire, pour ne pas dire sans intérêt. Il suffit de prendre la peine d'y prêter attention, pour chercher derrière les apparences.
Que font deux soeurs dans la maison de leur enfance, au retour du cimetière où elles viennent d'assister à l'enterrement de leurs parents?...
Après une première expérience il y a un an où, tremblante de trac, j'ai "lâché" mon premier texte sur scène, dans la brillante interprétation de Richarda, je récidive cette fois-ci avec un dialogue entre deux personnages. J'avais envie d'expérimenter cette technique: la confrontation entre plusieurs personnes, à travers ce qu'elles se disent, sans descriptions ou analyse psychologique, rien que par ce qu'elles disent et la façon dont elles le font... Tentative excitante à l'avance! Dès le début, j'ai pensé à mes deux interprètes, j'écrivais, je rajustais les répliques en les imaginant jouer... Je me sentais comme la couturière devant son mannequin d'essayage... Cependant, je me suis refusé d'assister aux répétitions: du moment que vous confiez votre texte à ceux qui le feront vivre, il doit pouvoir vous échapper!
Après deux représentations, je suis très contente! Le public en a l'air aussi... Deux autres soirées suivront encore; j'essaierai de reprendre quelques photos de meilleure qualité!
Nous sommes inondés d'avis de spécialistes, de conseils avisés d'experts qui auscultent sans relâche notre bien-être physique et moral. Les sentences se contredisent parfois; je les soupçonne même de se modifier selon la conjoncture et les saisons. Les bienfaits du magnésium contenu dans le chocolat reviennent immanquablement aux alentours de Noël et de Pâques et le foie gras cesse de menacer le niveau de notre cholestérol à l'approche de Noël...
Malgré ma méfiance naturelle, un communiqué du département de psychiatrie de Stanford me plaît bien. En substance, "... l'une des meilleures choses que l'homme puisse faire pour sa santé est d'avoir une épouse, alors que pour la femme, la meilleure des choses à faire pour être en bonne santé est d'entretenir ses relations avec ses amies."
Cette phrase suggère plusieurs questions sur la différence des besoins masculins et féminins. Quel besoin pour sa santé remplit l'épouse pour l'homme, besoin que lui-même semble inutile de fournir pour le bien-être de sa femme? Il y a comme un petit décalage dans la symétrie conjugale!... Doit-elle être bonne "gouvernante", infirmière, cuisinière et amante avertie, résumant ainsi tous les domaines de compétence nécessaires?
Deuxième question: le papotage entre amies serait-il plus utile pour la production de la sérotonine, ce neurotransmetteur qui combat le stress et l'état dépressif, qu'une belle relation conjugale? Ou bien la "communion des chairs" seule satisferait-elle l'homme, tandis que son épouse chercherait-elle son supplément de sérotonine dans une bonne conversation entre copines où l'on peut échanger, se livrer, dissolvant le stress et allégeant le poids des problèmes?... Les femmes ont l'habitude de ces confidences que les hommes répugnent à lâcher même entre amis. Seulement, les savants spécialistes prétendent qu'une bonne petite bavette taillée entre copines préserve mieux notre santé que de consciencieuses suées régulières dans une salle de gymnastique...
(...) Le sommeil le saisissait devant le petit écran mais, dans son rêve, l'histoire
le poursuivait. Gérard pénétrait dans le hall, demandait à voir sa femme, faisait quelques pas dans le couloir puis hésitait, prenait peur et rebroussait chemin. Grégoire se souvenait de ce dos
large qui s'éloignait, une scène tournée trois fois seulement. L'acteur quittait les lieu, un peu voûté. Lui restait. Rien de plus normal. Il était là avant les caméras, ne se contentait pas de
passer, pour une séquence cinématographique.
Un soir, Grégoire se demanda pourquoi le nom de Depardieu, comédien fugitif dont on ne voyait que le dos, figurait en si grosses lettres au générique, une injustice criante pour l'acteur principal. Dès le lendemain matin, il confectionna, à même le mur blanc de sa chambre, un générique honnête. Les huit lettres de son prénom en occupaient le centre.
Une semaine plus tard, il modifia la ligne réservée au scénariste. Puisque c'était en le voyant que le fugace Gérard décidait de
repartir, nul autre ne pouvait prétendre être l'auteur de l'intrigue. Il en était de même pour la réalisation. Grégoire s'en souvenait très bien, au moment de tourner la scène de l'hôpital, celle
que les critiques décrivaient comme essentielle, il avait refusé la présence à ses côtés de Thimothée, cet imbécile qui aurait tout gâché. Le voyant se rouler par terre, menacer de priver le film
de son jeu émouvant et subtil, le metteur en scène avait compris qui était le maître.
Le nouveau générique présentait l'avantage de résister aux détergents et aux coups de pinceau. Lorsqu'il était écrit au stylo, Thimothée essayait de l'effacer, chaque jour. Grégoire s'était montré plus intelligent, taillant dans le plâtre des lettres inamovibles. Le docteur Gros lui avait donné raison, remettant en place l'infirmier stupide, même si les mots choisis montraient un décalage étrange avec la réalité.
"Laissez-lui son générique! C'est un hôpital psychiatrique ici, pas une galerie d'art."
Un hôpital psychiatrique! Ces médecins ne comprenaient rien au cinéma.
in "Ennemis très chers" recueil de nouvelles, éd. Manuscrit 2001
illustrations: R. T. (flora)