Le blog de Flora

La BD et moi...

2 Mai 2012, 19:08pm

Publié par Flora bis

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Je ne suis pas spécialiste de la bande dessinée. Ni même amateur (au féminin!). Si je me suis égarée deux fois sur ce terrain pour moi glissant, c'est parce que Gilbert m'y avait poussée. Lui-même était un grand amateur, surtout des classiques, et Tintin en premier. Il désespérait de me voir insensible aux lignes claires de Hergé. A la rigueur, j'aimais faire un tour sur le stand des auteurs nouveaux, s'approchant du dessin d'art, s'éloignant du style traditionnel. Les connaisseurs s'échinaient à m'expliquer en vain que chaque auteur était unique, j'ai toujours eu l'impression de me trouver devant un mur constitué des mêmes briques... 

Pour lui faire plaisir, j'ai adapté deux de ses nouvelles (chacune en 4 planches), en me servant uniquement de ses textes. Le seul intérêt consistait pour moi à explorer la vision cinématographique de la BD dans le découpage des séquences, dans la dramaturgie des pages.

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Péter Kántor (1949 -) : Lettre à ma mère (Levél anyámnak)

24 Avril 2012, 17:02pm

Publié par Flora bis

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Ce poème monumental a été publié pour a première fois en octobre 2011 dans un hebdomadaire littéraire hongrois. Depuis que je l'ai lu, j'avais envie de le traduire en français... La liberté, l'apparente simplicité de sa forme cache un vrai défi: comment faire ressentir derrière ce "détachement", la tension, l'émotion vive qui étreint le lecteur... Chacun éprouve l'impression qu'il aurait pu écrire lui-même ce texte... Seulement voilà: c'est bien impossible, tout ce que nous pouvons, c'est nous identifier au poète...

 

 

Péter Kántor:

LETTRE À MA MÈRE

Ma très chère Mère,

Cinq mois se sont écoulés depuis la dernière fois que je t'ai vue, tout ce temps

je suis allé dans ton appartement et je continue, j'arrose les plantes, 

je n'ai rien touché sauf le petit divan de la chambre, celui

que j'ai tout de suite fait descendre dans la cour, à sa place se trouve une armoire vide, et

ça me fait penser que Á. et sa fille ont emporté tes vêtements,

elles ont tout mis dans des sacs en plastique noirs  -  il y en avait peu, pourtant

ça m'a fatigué de leur passer les robes, les jupes, les corsages et les pulls,

les quelques manteaux, vestes, bas, écharpes et bonnets, sans un mot,

sa fille a trouvé dans la cuisine un presse-ail, elle l'a

pris tout de suite avec joie, puis nous avons chargé les sacs noirs dans la voiture,

et elles sont parties, et moi, j'ai essayé de ne plus penser à tout ça.

Une autre fois, T. est monté pour m'aider, 

il a enlevé ce montage au-dessus de l'armoire de l'entrée,

ce mur de tissu gris attaché sur des barres depuis le plafond

et moi, j'ai jeté tout le bric-à-brac amassé derrière,

il y avait ces vieilles valises  et j'ai secrètement espéré

y trouver quelque chose d'intéressant, mais rien, rien,

sauf un grand nombre d'échantillons de pansements de chez RICO,

je me suis débarrassé de tout ça et j'ai installé un verrou

sur la porte d'entrée, c'est tout. J'oubliais: dans trois

agences immobilières, j'ai mis en vente l'appartement depuis le mois de mai,

il y a néanmoins le plafond qui fuit et les fissures et le parquet noir,

les gens prennent peur, par contre le poêle en faïence leur plaît beaucoup,

tu avais raison d'y tenir à tout prix, il est vraiment beau,

tôt ou tard, sans le brader bien sûr, quelqu'un l'achètera

et alors, il faudra vider l'appartement, tout liquider

ça sera comme un deuxième enterrement, un adieu définitif.

Je n'ai pas touché tes affaires personnelles, tes agendas, les feuillets

dactylographiés que tu n'as pas eu la force de jeter en fin de compte,

évidemment, ça aurait été bien que tu mettes tout en ordre autour de toi,

que tu aies trié au moins les liasses de papiers à l'encre pâlissante,

mais le temps de te rendre compte, il était trop tard, tu n'as fait qu'emmêler les pages,

et à la fin, tu m'as tout laissé pour que je les jette ou non

laisse-les, t'ai-je dit, fais-moi confiance, ne t'en fais pas, je m'en occuperai

mais comment m'en occuper, on n'en parlait pas, un acheteur viendra bien

alors, j'emballerai les feuillets, les agendas, et le reste

ne m'intéresse pas, quelqu'un prendra les livres, les meubles et le buffet aussi

que vous avez eu en cadeau de grand-mère en 1939, ma fille, ça ne vaut pas la peine

d'en acheter un neuf, de toute façon, il y aura la guerre, vous en achèterez plus tard

un plus beau, mais vous n'en avez jamais acheté de beau, et la bibliothèque

et les quatre vieux fauteuils, les couteaux et les fourchettes, les assiettes, tout, et

plus jamais je ne monterai chez toi car les dernières plantes ont été

emportées aussi, une par moi, les deux restantes par quelqu'un d'autre, peu importe qui,

et je sortirai sur le balcon une dernière fois,

et je regarderai la maison d'en face, le Danube et le belvédère  du mont János,

et je me souviendrai que nous y jouions aux échecs avec mon père quand j'étais petit,

une couverture étendue sur la balustrade et les deux chaises pliantes,

et je me souviens qu'à l'époque, je me croyais éternel et que vous aussi,

vous étiez éternels dans un monde qui a un début une fin nous le savons bien

et les deux grands-mères comme deux statues étrusques en conversation,

si leur sourire a survécu à deux guerres mondiales,

c'est qu'elles étaient invulnérables de toute évidence,

elles faisaient partie du décor comme les objets d'une exposition permanente

même s'il arrivait toujours que quelque chose tombe et se brise

et qu'on ne peut recoller, c'est ainsi que j'imaginais les choses à l'époque,

et quand je rentrerai du balcon, une dernière fois,

tu te tiendras à mes côtés, invisible bien sûr, maman,

tu acquiesceras de la tête quand nous quitterons les vieux murs.

Quand est-ce que tout ça se passera, je ne sais pas encore,

si ce n'est cet automne alors peut-être l'été prochain,

cet automne je placerai encore mes pions sur l'échiquier,

et je leur ferai mon discours, je leur raconterai que notre situation

est tout sauf rose et ils en souriront,

je leur raconterai que l'endroit où nous nous tenons est un trou,

et que leur devoir est d'en remonter, quitte à chuter encore,

et si ça les prenait de s'apitoyer sur eux-mêmes, tout d'un coup

ce qui ne m'étonnerait personnellement pas du tout, bien au contraire,

alors sans prendre en considération leurs arguments qui sont nombreux,

je leur demanderai qu'ils arrêtent ça tout de suite,

car ça ne mènera à rien de bien,

et de toute façon, ils doivent comprendre,

mais où sont mes pions? où sont-ils?

entre-temps, la nuit tombe et le ciel est comme une plaie rouge qui démange,

et pendant ce temps des barbares se pavanent et chantent un monde peuplé de

barbares par tous ceux qui ne se pavanent pas avec eux,

mais je ne rentre pas dans les détails, ça t'ennuirait,

bien sûr rien n'est éternel et d'un autre côté

rien de nouveau sous le soleil, oui, c'est l'automne,

tout le monde le sait, et pourtant il faut crier, il faut

s'élancer ne serait-ce que d'un petit pas en avant,

ne pas attendre jusqu'à tomber au fond du trou,

jusqu'à ce qu'un acheteur se présente enfin pour l'appartement,

jusqu'à ce que quelqu'un m'invite à sa table, et que le vent

sèche sur ma joue les larmes de l'orphelin. C'est l'automne.

 

traduction de Rózsa Tatár avec Muriel Verstichel. 

l'originale est publiée sur mon blog hongrois.

 

 

 

 

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Émancipation

19 Avril 2012, 18:40pm

Publié par Flora bis

Jardin "Émanciper la femme, c'est excellent; mais il faudrait avant tout lui enseigner l'usage de la liberté." (Emile Zola)

   Pour sa phrase paternaliste, infantilisante même, Zola a des excuses: il a vécu il y a plus de cent ans. Sa formule part plutôt d'un bon sentiment. Les femmes commençaient à vouloir sortir du rôle de la poupée (gonflable) ou de la Mère sanctifiée. J'ai encore en mémoire la sentence sans appel de tel grand-père: "Il y a les femmes que l'on épouse, et d'autres avec qui on prend son plaisir!" J'ose à peine imaginer le sous-entendu: avec l'épouse, on ne prend guère son plaisir...

   En cent ans, on a fait quelques progrès. Pourtant, les femmes sont toujours mécontentes! Comme a dit jadis un de mes élèves en Algérie: "Madame, il faut se méfier des femmes! Vous leur donnez le petit doigt, elles vous arrachent le bras!

   En France, il y a la loi sur la parité, discutable, très discutée. Si elle dérange, c'est parce qu'elle représente l'aveu, selon lequel il faut passer en force pour secouer l'inertie de la société. Je me souviens de la première liste électorale municipale qui l'a appliquée dans ma ville. C'était une nouveauté, les journalistes ont invité les colistières pour qu'elles exposent leurs propositions  -  spécifiquement féminines! J'ai été la seule à m'offusquer: je n'étais pas d'accord de rester une fois de plus cantonnée dans le domaine des crèches, des garderies d'enfants, des trottoirs à aménager pour les poussettes, des maisons de retraite et des cantines scolaires! De la culture, à la rigueur... Elles sont un peu poètes dans l'âme... Aux hommes les choses sérieuses, aux femmes de faire mu-muse avec ce qu'elles connaissent le mieux!

   Dans mon idéal, hommes et femmes sont partenaires, ils partagent équitablement les tâches. Il n'est pas nécessaire "d'enseigner l'usage de la liberté" à la femme comme à une mineure démunie. Il suffit de laisser la place qui lui revient.

 

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Attila József (1905-1937) : Humanité (Emberiség, 1935)

17 Avril 2012, 12:24pm

Publié par Flora bis

pim_foto_37_k.jpg En Hongrie, le 11 avril (anniversaire de Attila József) reste la Journée de la Poésie. Partout dans le pays, on organise des "Marathons de la poésie" où chacun peut arriver avec sa liasse de poèmes préférés, voire des siens, et les partager avec les autres. 

Bien sûr, il ne suffit pas de donner de la voix aux poètes un seul jour par an. Ce n'est pas une sorte de "Fête des Mères" que l'on peut ranger dans le tiroir de l'oubli pour le reste de l'année... J'ose croire que la poésie reste vivante en Hongrie, malgré l'ère du pragmatisme triomphant!

 

HUMANITÉ

Deux milliards de solitudes accouplées,

Humanité, que ma mère dans sa candeur

Brisée a fait plus grande, accroissant la douleur,

Pour toi, j'ose renaître en tes sphères troublées.

 

Toute en pleurs je t'ai vue aux rivières gelées,

Enfant blessée par la glace et son feu cruel.

Torturée, je t'ai vue resplendir sur l'autel

Des églises, ta mort aux offrandes mêlées.

 

Je t'ai vue dans ta niche, aux pieds des monts, croupir,

Tenant à cette vie à force de soupir

Qui mentent. Ah, de la Mort tu es bien la fille!

 

Exsangue, tu voudrais que l'on versât ton sang,

La folie grégaire à tous t'exhibe... et tu brilles!

Mais la douleur partout te suit d'un pas pressant...

traduction: Jean-Paul Faucher

 

EMBERISĖG

Óh, emberiség, kit törött anyám

szenvedni szaporított és nem értett!

Nem rettenek születni újra érted,

te két milliárd párosult magány!

 

Láttalak sírni a folyók fagyán,

mint gyermeket, kit a jég tüze sértett;

láttalak ölni, halni s mint nem éltet,

tündökölni a nagy egyházak falán.

 

Hegyen láttalak és lapulni ólnál  -

szerencsétlen, ki úgy élsz, mintha volnál,

megérdemled, hogy atyád a halál!

 

Vértelen arra vársz, hogy véred ontsák

s föl-fölmutat a társuló bolondság,

mely téged minden kínban megtalál.

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Inéluctables...

13 Avril 2012, 21:13pm

Publié par Flora bis

Redon Bouddha   Sur des blogs hongrois, j'ai vu circuler une liste, comme il est à la mode d'en lancer de temps en temps parmi les blogueurs. La liste des choses que l'on aimerait voir s'accomplir avant son dernier soupir pour que la vie semble comblée et que l'on puisse la quitter sans trop de regret...

   J'espère, me concernant, que cette liste ne saura jamais être définitive. Que j'aurai toujours envie d'accomplir une chose de plus, jusqu'à mon dernier soupir! Je redoute plutôt le malheur d'une vie sans désir qui se prolongerait comme un désert aride.

  L'âge avance avec son cortège de difficultés physiques qui m'attendront sans doute, d'autres, matérielles, qui feraient barrage à l'envol des désirs... On peut, du moins, les caser dans la liste des inassouvis... 

* écrire mon livre enfin, l'unique qui contiendrait tous les autres...

* peindre enfin un tableau abouti (ou plusieurs, pourquoi pas?)

* voir grandir mes petites-filles heureuses et préserver notre merveilleuse complicité

* voir mes enfants satisfaits de leur vie et me gardant leur affection

* avancer en sagesse et en sérénité, les communiquer aux autres sans pérorer comme une vieille chouette édentée qui s'écoute parler...

* visiter ou revisiter les endroits du monde qui me sont importants (la Vallée des Rois, Florence et Venise, la Cappadoce, la Grande Muraille de Chine et la Cité interdite, le Japon, les rues et les canaux de Saint-Petersbourg pendant les nuits blanches, Delphes, le lac de Van, etc., etc., etc...) 

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Oeuvre de Gilbert * Calendriers

4 Avril 2012, 11:31am

Publié par Flora bis

Je ne vieillis jamais. C'est un principe, une décision irrévocable. A force de vieillir, on se résigne. On compte ses pilules, ses gélules, Petites tombes en viager on rétrécit ses pas, économise ses forces. On se retient de respirer, pour ne pas s'essouffler. On épargne ses émotions, pour que le coeur ne batte pas trop vite. On rétrécit, se momifie, on se fond en cadavre et rien n'est plus inesthétique qu'un cadavre. A vingt-cinq ans, j'ai pris ma décision: pas une année de plus. Je m'y suis tenu, grâce à mon Jules, mon guide, mon héros. Mon Jules... Pas Ladoumègue, Ferry, Grévy, Michelet, Moch, Massenet. Pas Deux, le pape guerrier. Pas Verne, son futur de machines où les hommes meurent encore. Mon Jules est le seul digne de ce prénom, César, Caius Julius, alea jacta est, veni vidi vici, tu quoque mi fili, de bello gallico.

   En 708 après la Fondation de Rome  -  46 avant Jicé  -  mon Jules invente l'année moderne: 365 jours avec un jour supplémentaire tous les quatre ans. Les Romains, éblouis par l'apparition de l'année bissextile, décident qu'un mois portera le prénom du génie, Julius, juillet. Je lui aurais volontiers attribué tout un trimestre. Né un 29 février, je fête mon anniversaire tous les quatre ans, je reste quatre fois plus jeune que la plupart de mes contemporains...

   De là vient ma passion pour les calendriers. Certains m'amusent. Je me récite les mois mayas, Pop, Uo, Zip, Zotz, Tzec, Xul, Yaxkin, Mol, Chen, Yax, Zac, Ceh, Mac, Kankin, Muan, Pax, Kayab, Cumhum. D'autres me désespèrent, creusent mon ulcère de l'estomac. Dans le calendrier juif, je suis né en 5707. Trois mille sept cent soixante ans de plus... Rien que d'y penser, j'en ai la chair de poule. Passé l'instant d'angoisse, je me lance dans le jeu. Je me récite mes années de naissance: la troisième de la 681e olympiade, la 1361e après l'hégire, la 21e de l'ère Showa, la 2700e après la fondation de Rome...

   Mon enthousiasme accepte tout, les 385 jours de certaines années juives, les 354 jours de l'année musulmane, les 304 jours de l'année romaine, les 260 jours de l'année divinatoire aztèque. Nul en calcul mental, je me trompe souvent, j'attrape le tournis, le bénéfique étourdissement. Rien ne vaut le désordre pour abolir le temps. Impossible de s'y retrouver. Impossible de calculer son âge. Je ne suis pas très sûr d'être venu au monde. Et sans naissance, pas de mort...

nouvelle in "Petites tombes en viager" éditions Quorum  1998 

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Scarlett et la robe bleue

31 Mars 2012, 18:57pm

Publié par Flora bis

Scarlett-Johansson_NEW.jpg La photo m'est tombée sous les yeux tout à fait par hasard. Scarlett Johansson dans une robe de dentelle couleur saumon qui laisse transparaître sa peau diaphane. Un air du siècle dernier...

   J'ai lu il y a quelque temps que nos souvenirs ne se trouvent pas bien rangés sur des étagères de notre mémoire, mais qu'il faut les recréer à chaque évocation. Quand nous disposons des photos les ayant figés pour (presque) l'éternité, la re-création est plus aisée, plus précise.

   Ma robe en dentelle bleu ciel... En un instant, elle a glissé à la place de Scarlett Johansson. Ma cousine dont le placard regorgeait de bouts de tissus, destinés à répondre à ses inspirations fulgurantes de couturière instinctive (qui la prenaient parfois en pleine nuit), m'avait offert ce bout de dentelle bleue, avec l'étoffe de la même couleur pour la doublure. J'ai dessiné moi-même le modèle, moulant, très simple, pour mettre en valeur la matière. Les cinquante kilos de mes vingt ans permettaient des audaces...

   Vers la fin des années soixante en Hongrie, à l'époque de l'appareil-photo relativement rare et des pellicules en noir et blanc, on ne faisait pas les tonnes de photos qui nous entourent maintenant. L'image était plus rare et plus regardée, tandis que l'homme d'aujourd'hui, enseveli, bombardé en permanence, y jette un coup d'oeil rapide et passe à la suivante...

   Ma robe bleue à la soirée d'étudiants qui était encore réellement dansante... Surtout des slows, nous permettant de timides corps à corps, apprentissage de la proximité de l'autre, "collé-serré" aussi, test efficace pour savoir si on désirait poursuivre l'aventure... Je me vois nettement avec cette robe, ce nuage bleu serré autour de moi, irradiant sans doute de l'attente pleine d'espoir et de soleil de la rencontre merveilleuse possible car je passe d'un bras à l'autre toute la soirée... Sans avoir croisé le prince charmant.

   Il n'existe aucune photo de la robe en dentelle bleue. Ces images désuètes, du siècle passé, survivent uniquement dans ma mémoire et s'évanouiront avec elle, à leur tour... 

    

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Portrait de Tanizaki (encre, 2003)

31 Mars 2012, 10:34am

Publié par Flora bis

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Brouillon * microfiction

27 Mars 2012, 20:49pm

Publié par Flora bis

la-visite-copie-2.jpg De temps en temps, il faut bien se jeter à l'eau. Profonde. Sortir dans la rue, tête baissée, à quelque distance des passants, en évitant de les frôler. Ce serait indécent. Quelqu'un d'aussi bancal devrait se cacher pour ménager le regard des gens bien comme il faut.

   Parfois, on croit se souvenir du moment violent de son passage du milieu doux et aquatique à l'air libre, déchirant les poumons. Projeté dans le monde des normaux qui ont tout, bien formaté. Selon les modèles instaurés par eux.

   On passe son temps à essayer de se frayer un petit chemin. Un minuscule sentier, aussi tortueux qu'il soit mais qui avance quand-même. 

   Puis la rencontre. L'autre, son double, son image dans la glace. D'habitude, on n'aime pas son reflet, familier, on éprouve pour lui, tout au plus, de la miséricorde. Cela aide à se supporter. Mais un double en chair et en os, avec un regard qui entrouvre soudain les portes du monde.

   Dans la bulle de l'intimité. Verrouillée de toute part. Dans la bulle, avec son pareil. On peut se regarder, se toucher, sans crainte, sans retenue. Avancer dans cette prudente exploration avec précaution. Puis s'y jeter comme on se jette du haut d'une falaise. A la vie, à la mort. Pas de repli possible, pas de chemin de retour.

   Le médecin a dit: "Vivre, c'est possible, mais en couple, sans parler d'enfant, ça posera problème. Pour ne pas dire impossible, faut pas rêver..." Même pas rêver.

   A partir d'aujourd'hui, les rêves jusqu'alors étouffés dans l'oeuf, éclosent. Les interdits tombent, dans la tête et au dehors. Cela donne le tournis. Les stigmates visibles et honteux de la différence deviennent attendrissants, on peut même les caresser. L'autre prend en charge la moitié de la misère de l'existence. Ce brouillon qu'était la vie prend sa forme définitive, mis au propre, sans rature.

 © Rozsa Tatar

tableau: La visite, huile, R. T. 1993

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György SOMLYÓ (1920-2006) : La soirée d'adieu de Bartók (Bartók búcsúestje)

24 Mars 2012, 10:39am

Publié par Flora bis

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La soirée d'adieu de Bartók
 En quittant sa petite et fameuse patrie,*
Il s'inclina, lui qui jamais ne s'inclinait,
Et regarda les mains lui faire une forêt:
Pas un public pourtant, mais une troupe amie,
 
Tout ce camp de guerriers que la musique unie
A la douleur avait levé, aguerrissait.
Amers plus qu'ils n'avaient été, ils apprenaient
Qu'il faut des actes vrais quand monte l'infamie,
 
Lui opposer la digue faite avec les mains,
Donner à la révolte un nom qui soit commun,
Ouvrir cette prison pour tous, les lèvres closes...
 
Mais déjà le proscrit s'arrachait de chez lui;
Nous aussi nous faisions presque la même chose,
Avec pour lieu d'exil notre propre pays.
traduit par l'auteur
* allusion à une chanson populaire recueillie par Bartok

Bartók búcsúestje

Indulóban a híres kis hazából,
meghajtotta sosem-hajló fejét.
Nézve a kezek zúgó erdejét,
nem is közönség volt ez – harci tábor,
mely a zenétől s közös bánatától
egyszerre megsejtette erejét,
s ily keserűn már nem érezte rég,
hogy tett kellene most, tett a javából.
A vésznek, amíg lehet, szegni gátat,
közös nevet adni a lázadásnak,
feltörni börtönét és merev ajkát…
De már indult a bújdosó világgá.
S mentünk mi is, ki-ki amerre várt rá
a külön kis hazai hontalanság.

 

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