Dimanche sous les parasols

Dimanche dernier, tout un après-midi, sous les parasols d'un couple ami, j'ai pu m'adonner à mon occupation favorite: à la conversation. Non pas au bavardage stérile pour "tuer le temps" mais à l'échange véritable, riche en profondeur qui rapproche les gens, qui aide à mieux se connaître.
M. et Th. ont ouvert leur porte et surtout leur jardin à une bonne vingtaine de personnes, adultes et enfants, pour que nous puissions nous retrouver, membres d'une même association, pendant les vacances, avant le début de la nouvelle saison. Tous bronzés après l'été caniculaire, nous avons eu plaisir à nous revoir. Les sujets de conversation ne manquaient pas.
Je venais de travailler sur un texte qui relatait des vies solitaires, celle d'une femme en particulier qui a vécu sa vie entière dans un mariage sans amour, tout en abritant au fond de sa mémoire un amour secret et sacrifié. Elle se consolait avec l'idée qu'ayant rencontré ce sentiment bouleversant, elle n'a quand-même pas vécu pour rien :
"A l’évocation du mot « amour », c’est encore son image qui surgit dans ma tête… Dans ma tête de vieille folle qui s’obstine à garder ce sentiment intact… C’est lui seul qui ravive le goût du vertige, du désir inassouvi comme on ne peut le ressentir qu’à l’adolescence : puissant, dévastateur… Je me réfugie auprès de ce souvenir pour me convaincre que j’ai quand même connu l’amour…"
La discussion est partie de la difficulté à exprimer nos émotions. J'ai évoqué le petit livre d'Alain Badiou et de Nicolas Truong "Eloge de l'amour" dont j'ai parlé dans un article sur mon blog en 2009: "Je me suis toujours demandé pourquoi la déclaration d'amour (envers moi ou moi envers l'autre) avait toujours été une épreuve aussi dure. Eh bien, Alain Badiou m'éclaire : "La déclaration d'amour est le passage du hasard au destin, et c'est pourquoi elle est si périlleuse, si chargée d'une sorte de trac effrayant. (...) Elle signifie justement le passage d'une rencontre hasardeuse à une construction aussi solide que si elle avait été nécessaire."
La conversation a tourné autour de ce sentiment puissant, capable de transformer notre regard: raviver les couleurs du monde ! On ne touche plus terre, on se sent léger et débordant d'une énergie toute-puissante, la tête chavirée...
Plus tard, avec l'âge - comme si c'était de la fatalité - on est censé remplacer ce sentiment si juvénile par la sagesse qui canalise les débordements. On jette un regard bienveillant et nostalgique à ces tourments, avec, au fond du coeur, un soupir de regret qui voudrait retenir la jeunesse fugitive...