La photo de mariage
La photographie trône sur la commode Louis XV dans son cadre doré. Elle commence à jaunir légèrement : la mariée en blanc et
son époux tout frais, la dominant d'une tête, regardent dans la même direction, émus, conscients de l'importance de l'événement.
Un premier enfant conçu dans la fièvre d'une nuit de noces tant attendue : le moment de débrider enfin leur sensualité longtemps contenue dans les sangles d'une ferveur catholique sincère. La virginité représente un gage sérieux des deux côtés, apprentissage commun, et le piège de la loterie ne les effleure même pas ! Ca ne peut que marcher !
Lucien est fils d'une mère en adoration devant son enfant unique et d'un père doux rêveur qui enfouit en profondeur les cauchemars de quatre années de tranchées, entamés à Verdun, parfaits au Chemin des Dames, se consolant parmi ses fleurs et laissant à sa femme l'autorité de porter la culotte. Quant à Emilienne, autre enfant unique qui souhaite se libérer de la tutelle d'une mère souffreteuse et d'un père taiseux, elle est fière de posséder un diplôme d'infirmière et un permis de conduire, un des premiers accordés à une femme.
La lutte pour la domination, corps à corps au propre et au figuré, s'installe aussitôt le mariage consommé. Lucien, fort de l'auréole de l'adoration maternelle, ne peut qu'attendre la même vénération de la part de sa femme. C'est mal connaître la discrète Emilienne ! Sous l'apparente tiédeur, couve un volcan possessif. Dès le départ, elle fixe ses conditions : continuer d'exercer son métier d'infirmière et maintenir à distance les ardeurs d'une belle-mère à qui elle a "volé" son fils ! Lucien est crucifié entre les deux femmes mais il n'a pas le choix : il ne peut désormais se passer des étreintes torrides et savantes d'Emilienne...
Les années passent. Ensemble, plus de cinquante au compteur. Oubliés les orages, la vaisselle jetée à la figure de l'autre, les suppliques à genoux pour déverrouiller la porte de la chambre. L'orgueil de Lucien se mue en quelques grognements édentés du vieux lion secouant sa crinière miteuse pour la forme. Emilienne savoure sa victoire finale en silence, déplaçant avec difficulté son corps alourdi qui a su garder intact son pouvoir sur les sens désormais affadis de Lucien. Main dans la main, ils s'acheminent vers le caveau familial...
illustration : "Cortège", huile, détail R.T.