"Quatre femmes solitaires"

J'ai terminé le remaniement de mon texte (2011) sur les "Quatre femmes solitaires". Au crépuscule de leur vie, elles racontent leur parcours. Si tout va bien, nous allons le lire devant notre petit public généreux mais exigeant, en novembre... Le trac... En voici un petit extrait pour chacune d'elles:
La mariée sans amour: "... Avec le temps, je me suis habituée à lui. Pour être honnête, je dois même avouer que j'ai fini par éprouver une certaine tendresse à son égard... Il avait beaucoup de mérite. Cependant, l'amour demeurait du domaine du "devoir conjugal", le bien nommé... Tous les prétextes étaient bons pour m'y soustraire! Mon mari s'est résigné à l'idée d'avoir épousé un glaçon. J'y pense parfois: il lui a fallu, sans doute, une sacrée dose de conviction pour faire l'amour à un objet inerte qui attendait que ça passe, en serrant les dents, toujours dans le noir et la chemise de nuit boutonnée jusqu'au cou..."
La célibataire endurcie: "... Quand on est jeune, une certaine inconscience ou le désir viscéral de trouver son partenaire est plus fort que l'hésitation à s'engager. En tout cas, plus le temps passe, moins je me vois faire de la place à une brosse à dent étrangère dans ma salle de bains! Ni conditionner le moindre de mes mouvements par le consentement de quelqu'un! A me battre pour la possession de la télécommande! Non, après tout, je n'ai pas fait toutes ces concessions à la vie, pour me retrouver avec un mari vieillissant et acariâtre, à classer ses chaussettes dépareillées et à repasser ses slips kangourous tue-l'amour..."
L'abandonnée: "... Je l'observais à faire le beau devant une jeune collègue, célibataire, la trentaine à peine, la working girl dans toute sa splendeur. Regardez-le! Ridicule... Il frétille comme un poisson dans le filet... Il y était, d'ailleurs, dans le filet de cette blondasse, vulgaire et scandaleuse! Ou alors, il n'y avait que moi qui la trouvais vulgaire... Parce qu'elle était plus jeune et plus fraîche que moi, qu'elle traînait derrière elle un parfum de nouveauté que je n'avais plus depuis vingt ans... Je le voyais, avec le trac du jeune homme à son premier rendez-vous, mais ce trac ne s'adressait plus à moi... Il était comme rajeuni. Il brillait de ce petit feu intérieur que j'ai bien connu dans un passé lointain..."
L'amoureuse: "...Nous avons mis cinquante ans à nous découvrir, à nous séduire, oui, je peux le dire, inlassablement… Je connaissais chaque centimètre carré de son corps, accueillant et familier… Au lieu de m’en lasser, cette intimité si rassurante demeurait une source de plaisir renouvelé et réciproque. Pas question de routine sans âme, en pensant à autre chose, et surtout pas à quelqu’un d’autre !...
Nos corps ont changé petit à petit, sous les yeux de l’autre, et cette lente métamorphose devenait familière, une nouvelle source de tendresse. Oui, je l’ai aimé avec les cheveux en moins, les kilos en plus, avec la même flamme dans le regard que je parvenais encore à susciter. Il était là, le jeune homme, inchangé, dans cette petite flamme qui nous rappelait si généreusement notre jeunesse…"