Pour Bernard Giraudeau...
Il s'est éclipsé pendant ma courte absence, le 17 juillet dernier, alors que je l'avais écouté un mois plus tôt, dans un long entretien, dans lequel il distillait une sérénité qui transfigurait la gravité du sujet. Il y a des êtres nimbés par la grâce, dont le charme diffus ne peut laisser indifférent. La "belle gueule" aux yeux bleus du cinéma est devenu un visage marqué par les années et par la maladie aussi : ce cancer, cet ultime défi à sa mesure qui l'a transformé et qui lui a fait découvrir son vrai visage...
Les hommages affluent. La plupart d'entre eux parlent de l'homme de théâtre, de cinéma, du marin, du baroudeur, de l'alpiniste de la vie. Je voudrais évoquer l'écrivain. Je viens d'acheter son dernier livre Cher Amour, paru l'an passé aux éditions Métailié. J'ai déjà goûté à son écriture précédemment. Avec ce livre, je découvre un styliste fin, instinctif : Giraudeau ne triche pas et par la beauté de son écriture, il distille une émotion à fleur de peau, légère et grave à la fois qui vous effleure avant de s'envoler. En voici un passage pour vous donner envie d'aller plus loin:
"A propos de temps, je me souviens d'un jour où nous regardions une montagne, une immense paroi sculptée, au pied de laquelle vivait un arbre millénaire, seule, enraciné dans les failles. Nous ne bougions pas, silencieux. Machinalement vous avez regardé votre montre et les secondes ridicules qui vous échappaient. Vous étiez revenue à la réalité de ce petit temps étriqué sans beauté, sans ailes, un temps qui soudain a heurté la roche, le tronc rugueux, et s'est désagrégé, inutile. Alors vous avez caché votre poignet, vous êtes revenue dans l'éternité et les secondes se sont évanouies comme flocons de neige sur la pierre chaude. J'ai pris votre main, j'ai frissonné."