Anniversaire...
Marquer les anniversaires ne veut pas dire obligatoirement que le reste du temps, nous évacuons
l'événement ou les personnes de notre mémoire mise en congé. Bien au contraire, ce sont plutôt nos morts qui, par miséricorde, s'éloignent de nous à une vitesse sidérale et nous devons gratter
nos plaies pour raviver la douleur dans sa violence bienfaisante... et c'est une épicurienne qui l'affirme.
Le 7 juillet signifie pour moi cette mémoire de tout instant, renforcée et concentrée en un seul jour : celui, capital, de la rencontre avec la mort. A travers celle de Gilbert, absurde, énigmatique, prémices d'un vide sidéral à combler, la mienne propre a fait ce jour-là un signe rapide et à peine perceptible, pour ne plus me lâcher, modifiant à jamais ma sensation de la vie. Comme si je devais apprécier chaque jour dans la plénitude du dernier. C'est un sentiment à la fois exaltant et douloureux. Obligation presque de ne pas perdre un temps devenu très précieux, conscience de devoir accomplir des choses éternellement ajournées par paresse ou par couardise. Qu'ai-je à perdre à les tenter ? Un renom inexistant et non convoité ? Risquer le ridicule si j'échoue ? La belle affaire ! A ce stade, même le ridicule cesse d'être ce couperet définitif. Les tenter non pas pour obtenir l'approbation, le succès ou l'admiration, moteurs puissants des actions humaines à visée éternelle... Plutôt pour le plaisir de l'accomplissement de soi, pour le goût d'une compréhension plus profonde et plus globale d'un passage fugace parmi les vivants.
Ce sont eux, les vivants, forcément, qui se préoccupent du devenir de leur passage sur terre... Le souvenir qu'ils laisseront ne les concernera plus, une fois le parcours accompli. Ils ne le maîtriseront pas. Cette glorieuse incertitude donne à l'action humaine son caractère fragile, aléatoire et grandiose à la fois.
A ce jour, j'aurai passé plus que la moitié de ma vie avec un homme qui l'a marquée non seulement par la relative longueur de cette durée. Trente-trois ans. Je ne saurai jamais quelle aurait été ma vie sans cette rencontre où le hasard est devenu destin, avec les mots d'Alain Badiou. Destin qui est non seulement le mien mais aussi celui de mon fils, sa femme et leurs enfants, leur vie engendrée ou modifiée par le même hasard. Et la chaîne continuera pour leur descendance qui n'existerait pas non plus sans cette rencontre fortuite...
(photo très amateur, prise l'année de notre rencontre)