Oeuvre de Gilbert * Le déchant (roman, extrait)
Curieusement, pour La Mer, jamais sa fantaisie ne l'aiguille vers des paysages marins ou des évocations liquides. Peut-être parce que
l'oeuvre est née au coeur de la Bourgogne. La chambre sort de la mémoire en infimes accessoires : inégalités du parquet, fissure tel un profil au nez droit et au menton aigu, angle plus sombre
au-dessus de la porte, fraîcheur de fin d'automne, odeur d'imprimerie. Les harpes, la trompette, le cor anglais installent les éléments, puis le hautbois et le violon que l'orchestre accompagne
en une brusque grimpée.
Sur la fenêtre peinte, à laquelle Isabelle fait face, les pans de popeline noire font place à un rideau blanc rehaussé de broderies beiges au point de croix et le bureau dispose ses objets, sous-main marron, boîte de crayons, règle métallique, coupe-papier au manche en forme de palme, pile de feuilles vierges et dossiers empilés, les étiquettes sur les tranches. Christian était ennemi du désordre.
A l'appel de la flûte, le soleil bas frappe les étagères en un rayon inexorable. Les violoncelles glissent sur les alignements. Les cuivres déploient leur majesté aromatique. Les murs se tendent d'un papier vert pomme, espace promis à un entrecroisement de lignes grises. Dans un de ces panneaux se découpe la porte, peinte de la couleur des segments qui referment l'horizon. Du plafond descend l'abat-jour de paille. Sur un plancher se tissent dix-huit cercles de laine, dans tous les tons de brun, qu'interceptent des losanges bleus. Derrière son dos, se matérialise un lit, draps soigneusement pliés, couverture et oreiller volumineux à en devenir indécent. Les Fleurs du Mal veillent sur la table de nuit. (...)
extrait du roman Le Déchant, éditions Nestiveqnen 2005