Premier baiser
Elsa rêvait d'histoires d'amour selon les clichés les plus éculés, puisés dans ses

lectures à l'eau de rose ou dans des films au romantisme échevelé. Elle fantasmait sur des étreintes chastes, suspendues au regard de braise d'un grand brun, façon Gregory Peck, à la bouche sensuelle et aux caresses expertes mais qui s'arrêtaient juste avant la ligne d'arrivée, la préservant de la chute et prolongeant ainsi l'attente délicieuse...
Le premier baiser a suivi un long chemin chaotique de réticence viscérale et terrorisée. Depuis la bise baveuse de son son petit camarade amoureux de 7 ans, glissant sur sa joue gauche par un brusque mouvement de sa tête, elle a traversé de nombreuses stations de tentatives toujours repoussées. Elle détournait ostensiblement la tête au dernier moment, devant les insistances des lèvres gourmandes et maladroites d'adolescents. Elle fuyait cet acte définitif qui l'engagerait sur la pente de tous les dangers. Elle se voyait en spectatrice, sur le banc du square, avec ce petit étudiant en maths que tout le monde lui enviait, qui enlaçait maladroitement ses épaules de 18 ans et qu'elle repoussait soudain car ses pieds ne touchaient pas terre... Une position ridicule, rendant la situation périlleuse, et le sentiment du ridicule la plongeait toujours dans un désir de sauve-qui-peut.
Sa résistance a été brisée tardivement, lors d'une de ces soirées d'étudiants, très fréquentes, qui agrègent en troupeaux compacts toutes les jeunes énergies en ébullition, avides de découvertes. C'est le sourire de Richard qui l'a attirée. Des rangées étincelantes de dents parfaites dans un visage ébène : étudiant en médecine, il venait d'Afrique. Elsa a toujours ressenti un appel étrange vers des contrées lointaines, exotiques, vers le mystère de leurs représentants, fuyant tout prévisible, toute réaction attendue. Des barrières linguistiques, loin de constituer un obstacle, supprimaient l'échappée vers un verbiage écran de fumée, mettant les sens en alerte pour des impressions plus perspicaces, tel l'aveugle dont l'attention n'est pas dispersée par des images futiles et qui s'appuie sur une écoute profonde et intime. Assoiffée de surprises, exploratrice sur des terres inconnues, elle se coulait dans les bras de ce géant déterminé, au tempo alangui du premier slow, avec souplesse et harmonie, faisant concorder instinctivement tous leurs mouvements. Le toucher de sa peau tiède et sèche, ses longs doigts aux articulations déliées l'ont aimantée à son corps. Elle a fermé les yeux, et dans un feu nouveau et impérieux, elle s'est abandonnée à ses lèvres dépourvues de toute juvénile hésitation. Cette initiation somme toute banale, l'a précipitée au seuil de l'âge adulte. Il s'agissait maintenant de franchir ce seuil...