Le blog de Flora
quatre catégories menées parallèlement : extraits des oeuvres de Gilbert Millet, traductions d'auteurs hongrois, réflexions et mémoires, dessins
Faut-il réhabiliter le baiser?...
Faut-il réhabiliter le baiser?... Un article du Nouvel Observateur s'en inquiète, dans le sillage du "Philosophie Magazine", et le sujet atterrit finalement sur mon blog. Question de générations, sans doute. Il y a un certain temps, j'ai écrit une micro-fiction intitulée Premier baiser. La narratrice représente la jeunesse des années 60-70, avec les premières bouffées de libertés mais aussi de tabous puissants, issus d'une éducation stricte et frustrée qui fait du baiser le premier pas vers la perdition... En même temps, cela rend à cette première approche de la sensualité, à cet l'apprentissage du langage du corps toute son importance, et qui, semble-t-il, à notre époque hâtive, serait en voie de disparition. J'ai été surprise d'apprendre dans cet article que le baiser n'a pas toujours été "mondialisé", loin de là, pas même banal en notre Occident: "C'est avec Ronsard et Rousseau que le baiser s'est sacralisé en Occident pour les amoureux, après avoir été une tradition du clergé." Bigre! Je revois un instant la dernière affiche bannie de Benetton, le pape et un imam échangeant un baiser plus qu'oecuménique... Les choses ne seraient-elles pas en train de revenir en arrière?... Bisou, bise, smack, bécot, patin ou pelle, le baiser, baveux ou profond, est adapté au contexte. La mémoire du couple en garde l'évolution, des premiers émois à la passion, des pulsions amoureuses à la tiédeur routinière ou à la tendresse sur la joue, accompagnée d'une caresse sur la main... Il est le vrai baromètre des couples, bien plus fidèle que la fréquence de leurs relations sexuelles qui s'apparentent, pour certains, à des mesures d'hygiène mentale... Le caractère du baiser trahit notre relation à l'autre: prenons-nous la peine de nous attarder à l'attention envers notre partenaire ou la jouissance hâtive et immédiate éclipse la phase d'approche? La sexologue Catherine Solano émet une évidence inattendue: le baiser est un acte gratuit, pas du tout indispensable mais il implique obligatoirement la personne de l'autre. "On peut jouir seul, mais pas embrasser seul." Notre époque individualiste, pour ne pas dire égoïste, ayant tendance à "zapper" le baiser, ne joue-t-elle pas avec le feu insidieux qui rendrait le paysage de nos relations amoureuses semblables aux collines du Var, après les incendies d'été?...
Un autre portrait fait dans mon atelier...
Le blog de Rozsa T. (alias Flora): Bribes de mémoire 3. Antique pédagogie
Andreï Roubliov
Yvette Moret, une vie de sage-femme au siècle dernier (extraits) 7.
Aider à donner la vie, c'est fabuleux. Surtout dans le cadre familial. Certaines fois, les enfants attendaient dans la pièce à côté, et lorsqu'ils entendaient le bébé crier, ils s'impatientaient pour le voir. Une fois la toilette terminée, le bébé emmailloté, je présentais ce petit bout de chou aux frères et soeurs, je trouvais ça formidable! Un jour, un jeune homme m'aborde:
- C'est bien vous, madame Millet? J'ai parlé de vous, il y a peu de temps. Je suis animateur. J'ai raconté aux enfants qu'une sage-femme était venue mettre au monde mon petit frère, qu'elle nous l'a ensuite présenté. On ne vit plus ce genre d'émotions dans les maternités. Moi, j'en ai gardé un émerveillement pour toujours.
Un accouchement est non seulement un acte médical mais aussi un événement familial.
Un métier qui donne autant de satisfactions, il n'y en a pas beaucoup. Certes, il faut être solide. D'abord physiquement, il faut tenir le coup. Puis au début, il y a une petite appréhension quand-même... Donner la vie, c'est la chose la plus extraordinaire. Pendant mes études, au bout d'une dizaine de jours, par groupe de deux, on allait en salle de travail pour assister à un accouchement. Je trouvais ça merveilleux. Plus tard, étant mariée, je me rendais encore plus compte de la beauté d'un sentiment amoureux qui aboutit à cela... C'est curieux, mais au bout de centaines et de centaines d'accouchements, cet émerveillement reste intact: tout d'un coup, ça crie, ça vit, et tu embrasserais tous les gens qui sont dans la pièce. Je pense que si je n'avais pas eu la foi, je l'aurais rencontrée à ce moment-là...
Fin du témoignage. En hommage et en souvenir de ma belle-mère, sage-femme au siècle dernier...
note du 7 juillet 2008:
note du 7 juillet 2008:
Extrait d'un roman de Gilbert Millet: "Le déchant"
(...) De demi-ton en demi-ton, monte la perfection rugueuse des pierres hissées, du plus loin des carrières, par les boeufs massifs avides de se changer en gargouilles, de contempler l'horizon nuageux tout en crachant une pluie sale. Isabelle s'est allongée, dans sa posture de gisant. Cette pétrification est le contraire d'une paralysie. Ainsi couchée, elle sent le choeur se bâtir de sa chair durcie, de ses os, puis le transept, la nef et la façade, le jubé, les voussures, les travées et les voûtes, croisées d'ogives à l'acoustique parfaite que la musique borne et traverse. Sans efforts, son chef-d'oeuvre se hérisse de tours octogonales où culminent les flèches.
* Denn alles Fleich, es ist wie Gras
und alle Herrlichkeit des Menschens
wie des Grases Blumen.
L'herbe et les fleurs des champs chatouillent ses paupières, picotent ses narines et c'est la renaissance de la couleur, les vitraux qui se tissent de croches, des clefs de sol, se vitrifient de rondes et de soupirs, d'éclats de verre, résilles de plomb, de triolets où les ouvriers se mettent au travail, échelles, marteaux, sous l'oeil d'un diable jaune. Humble et contrit, Théophile pénètre dans l'église qu'il a fait construire, s'agenouille devant l'autel de la Vierge. (...)
* "Car toute chair est comme l'herbe / toute la gloire de l'homme / est comme la fleur de l'herbe" Première Epître de Pierre; deuxième partie du Deutsches Requiem de Brahms.
Gilbert Millet: Le Déchant, roman, éd. Nestiveqnen, 2005
Le 7 juillet 2006, vers sept heures du matin, il a cessé de respirer soudain, laissant béant l'immense espace qu'il occupait jusque là. Depuis, le mystère indéchiffrable de la mort se dresse devant moi à chaque instant: comment peut-on, dans une fraction insaisissable de l'instant, devenir RIEN, après avoir été TOUT? Devenir fantôme de plus en plus évanescent du souvenir...
Je ne possède aucun remède réconfortant d'une croyance en un au-delà, d'une âme qui veillerait sur moi avec mansuétude. C'est le souvenir puissant d'un combat héroïque de chaque instant qui me transmet son incroyable énergie, suppléant à la tristesse une volonté de faire de chaque jour fugace quelque chose de sensé qui ne le laisserait pas s'enfuir sans laisser de trace.
Le blog de Rozsa T. (alias Flora): Gilbert
Zoltán Czegö et la mal du pays (extrait de la...
Zoltán Czegö et la mal du pays (extrait de la nouvelle, traduction: R. T.)
Ca te tombe dessus comme la maladie.
Selon les anciens : comme si l'on t'avait jeté un sort.
Tu vis, tu te déplaces, tu accomplis ce pourquoi on te donne ton pain et ta soupe. Les clochers des églises deviennent invisibles car tu les vois tous les jours.
De même pour les corbeaux, oui, tu ne cherches ni ne trouves plus rien dans le regard des corbeaux qui picorent dans les feuilles mortes fraîchement tombées, tout en scrutant les alentours, car ils savent bien qu'il faut toujours craindre quelque chose, qu'il faut se méfier de l'homme plutôt que des chiens.
Puis, d'un moment à l'autre - comme si l'on t'avait jeté un sort... Le mal du pays se faufile dans ton coeur, bouleversant l'ordre forcé, tout est sens dessus-dessous et la tour de l'église banale te rappelle cet autre clocher, lointain.
Tu suffoques, tu déglutis péniblement, dans l'espoir que ce glissement des sentiments cesse, comme l'avalanche la plus féroce peut se suspendre soudain.
Tu regardes autour de toi pour vérifier si tout est bien en place et tu songes que cela arrive un peu tôt aujourd'hui; et d'ailleurs, pour quelle raison? Mais tu sais très bien que cela survient toujours sans crier gare, sans prémisses identifiables, il fait irruption pour ravager tout sur son passage. Surtout, il éteint tes forces.
Tu ouvres la porte du balcon, et, au lieu du brouillard humide chargé d'odeur d'essence de la grande ville - comme c'était le cas hier - jaillit l'arôme de l'herbe séchée et des feuilles mortes d'une autre ville, d'un village lointain. Car l'odorat ment, tous les sens mentent, tous perturbés par le mal du pays, cette maladie qui te tombe dessus comme le mauvais sort.
Du haut de ton étage, tu contemples le square devant l'immeuble et c'est la châtaigneraie de là-bas qui escalade ton regard. Tu détournes les yeux, tu mets de l'eau à bouillir pour le thé, tu la verses sur le sachet frais et parfumé et ce sont les fragrances de la menthe sauvage du bord de la Petite-Küküllö qui jaillissent avec la force des digues rompues, elles se figent en toi et ton âme demeure pétrifiée. Car elle sait bien qu'il n'y a ni échappatoire ni duperie ni délivrance, puisque toute tentative timide contre ce sentiment furtif vaut autant que le son de cloche contre l'averse de grêle cinglant les champs. [...]
Traduction : R.T.
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