Temps de fin de novembre: crachin insidieux, vent mordant et pénétrant... Le soleil rare a du mal à grimper au-dessus des toits des maisons d'en face, ses rayons parcimonieux passent rapidement sur un coin de meuble ou sur l'aiguière ottomane qui me ramène immanquablement dans la boutique exiguë et chaleureuse de Kato l'Arménien, au Bazar d'Istanbul.
C'est un temps à se pelotonner dans la chaleur de sa maison et savourer la chance d'en avoir une. Le vent secoue les volets, les feuilles jaune vif d'un gingko biloba atterrissent sur la terrasse, venues de je ne sais quel jardin invisible.
Avec le temps, on se calfeutre dans sa maison, dans sa solitude. Plus d'envie de remuer ciel et terre, courir le monde sans tenir compte de la fatigue (jadis inexistante), du froid ou de la canicule... Où sont passées la force, la confiance invincible en la vie, remplacées petit à petit par une sagesse frileuse qui la regarde se consumer en veilleuse...
L'anticyclone est de retour. Pourtant, le soleil éclatant reste incapable de dissoudre la pesanteur de la solitude. Volonté, raison déposent les armes. Difficile d'avouer sa défaite, alors que l'on prônait depuis des années le sacro-saint contrôle de ses émotions.
Les épreuves portent bien leur nom. A la fois l'événement tragique que nous subissons, mais aussi une sorte de test, d'examen que le destin nous fait passer pour savoir de quel matériau nous sommes sculptés. Sommes-nous en terre fragile, friable qui tombe en poussière à la première secousse venue (et que dire des secousses à répétitions...)? Ou alors, en granit, en apparence indestructible... Résiste-t-il aux coups de boutoir acharnés du destin? Nous sommes les seuls à savoir l'apparition des fissures microscopiques, ressenties avec une douleur sourde et anxieuse, verrouillée à l'intérieur.
Il est important de garder la face tant que l'édifice tient à peu près debout, par politesse envers les autres et aussi pour nous-mêmes. Pourtant, lors de nos face à face avec nous-mêmes, solitaires et sans fard, plus besoin de ménager les apparences. Nous sommes nus devant la vérité et nous soutenons son regard dans le miroir. Nos échecs, nos compromissions, nos petites gloires vraies ou factices, nos lâchetés et nos grandeurs d'âme - le constat, pour le moment, ne parvient pas à entamer notre amour inébranlable de la vie.
Voilà. J'ai réussi à finir sur une note optimiste... Les apparences sont sauves.
Cela faisait des semaines - depuis que j'ai appris qu'il y aurait une exposition Schiele - Basquiat à la Fondation Vuitton - que j'attendais l'événement en retenant mon souffle. Le premier faisait partie de mon Olympe personnel depuis longtemps, mais le second, je ne le connaissais que sur reproductions. Peut-être seulement depuis sa mort précoce de 1988...
Le bâtiment même de la Fondation est une merveille de l'architecture contemporaine, tout en courbes de verre et acier, s'avançant vers vous comme un magnifique bateau amiral, dans la verdure du Bois de Boulogne.
Egon Schiele occupe un niveau, essentiellement avec ses dessins. Cela me fait
particulièrement plaisir, car depuis longtemps, j'ai une attirance irrésistible pour ses dessins, bien plus que pour sa peinture, plus rare (pour 300 peintures, il nous laisse 3000 dessins!) et pour moi moins intéressante. Le vrai génie de Schiele se manifeste dans ses dessins, dans cette fulgurance virtuose, juste et incisive qui déforme, tord, réinvente le monde à travers le prisme de son regard, de sa soif de déchiffrer les bouleversements du début du 20ème siècle dans la Mitteleuropa au bord de l'effondrement.
Trois niveaux sont consacrés à Jean-Michel Basquiat, ce génie instinctif, éternel adolescent, disparu, lui aussi à 28 ans. Je voulais ce face à face, pour la première fois, avec ses tableaux que l'on prend en pleine figure, pour se laisser petit à petit cueillir, happer, pour qu'ils continuent à nous hanter longtemps encore...
Je viens de noter quelques phrases dans mon journal de bord à spirale:
" 19 octobre vendredi: Quasiment le premier jour maussade depuis des mois! Epaisse couche nuageuse, pas un rayon de soleil, même pâle!... Au début, c'est presque apaisant, plus rien n'attire dehors, à nous l'écriture! Mais je crois que j'aurai très vite assez de ce genre d'apaisement.
Cet après-midi, je devrai faire des courses (à Carrefour?) pour le plein du week end, de quoi faire une soupe, p. ex. L'autre jour, je suis passée chez Leclerc - je crois qu'une fois m'a suffi. Leurs paupiettes sont archi-salées! (Mon dieu, quelle immense petitesse de ma vie!...)"
Je l'ai écrit ainsi, avec cet oxymore parfait, association de deux mots au sens antagonique: car soudainement, l'immense petitesse de ma vie m'est apparue dans toute sa désolation...
Si je m'en suis rendu compte avec ce choc au coeur, c'est parce que je n'y suis pas encore tout à fait résignée. Une petite flamme persiste à clignoter sous les strates multiples des années et des épreuves: celle qui, depuis les commencements, m'aidait à aborder la vie avec autant de curiosité, d'espoirs et d'envies des choses extraordinaires. Persuadée que ce serait une aventure unique et passionnante...
Ce matin, j'ai écouté à la radio un échange très intéressant sur le complexe d'infériorité, ce phénomène très répandu qui sape l'estime de soi de ses victimes. Son spectre est très large et va des signes physiques aux traits de comportement. Il trouve ses origines, la plupart du temps, dans la petite enfance, voire dans l'adolescence. Ce sentiment peut naître d'une remarque humiliante, venant de l'entourage ("Tu n'es pas gâté(e) par la nature!" "Tu décolles quand?" etc.), des parents ou des enseignants ("Tu es nul(le)", "Il n'y a rien à en tirer" etc.) et la personne qui jusque là vivait dans une paisible inconscience de ses prétendus défauts, se retrouve ratatinée dans des complexes fatidiques qui lui empoisonneront la vie.
Notre époque a rendu le dictat de l'image omniprésent et surpuissant. L'obligation de correspondre à cette image standardisée laisse peu de place à l'originalité physique sortie du schéma. De plus, s'arrêter à l'aspect extérieur pour juger (jauger) l'individu, on ne prend pas la peine de creuser en profondeur pour découvrir les trésors de qualité éventuels qu'il cache... Oui, il les dissimule car ses complexes d'infériorité bien ancrés le paralysent.
La taille, la couleur, le poids, les origines sociales, les dispositions intellectuelles ou physiques - tout peut engendrer un complexe, entrainant la honte, l'angoisse, le repli sur soi. Parfois, une volonté farouche de revanche propulse le complexé de jadis au firmament du succès et ainsi, le petit Bonaparte devient l'empereur du monde! (J'ai pu observer p.ex. combien de vedettes du cinéma, de la télé ou de la politique, plus ou moins éphémères, sont de taille inférieure à la moyenne...)
Pour ma part (et j'ai, bien sûr, mes petits complexes tenaces maintenus bien au chaud), je me garde bien de les exposer au grand jour. Pourquoi? Parce que j'ai remarqué que si nous attirons l'attention sur notre point faible - ou supposé tel - les gens ne verront plus que lui! Alors que jusque là, ils n'en avaient aucune idée... Donc, évitons les souffrances inutiles!
Quelques jours de clémence en rab! Nous les dévorons avec l'appétit de jadis pour les belles et bonnes sensations. Le soleil a radouci l'atmosphère, pourtant, on peut déceler dans l'air les prémices des feuilles mortes à venir...
J'ai des amies nombreuses qui ont le talent de rassembler les gens. M. est de celles-là. Dans sa petite maison pittoresque aux fenêtres bleues, à la campagne, parmi ses fleurs et ses pommes d'automne, nous étions six à nous réunir.
M. est une bonne cuisinière: non seulement elle a du métier mais on sent le plaisir avec lequel elle "met en musique" son amitié envers ses invités... Elle les assortit avec soin pour qu'ils éprouvent du plaisir à se retrouver ensemble, autour de la grande table, dans la cuisine-véranda qui donne sur le jardin. Et la conversation va bon train, chauffée légèrement par l'excellent bordeaux venant d'un autre ami...
On ne voit pas le temps passer... Nous repartons vers la fin de l'après-midi retrouver nos silences de solitaires (pour la plupart d'entre nous) mais avec, dans la mémoire, l'écho du bruissement joyeux de nos échanges et de nos rires....
Je m'aperçois que le mien a eu 10 ans cet été, en juillet. Je me souviens de l'enthousiasme avec lequel je l'ai inauguré, tremblant presque de l'émotion de m'exposer ainsi... Exposition pourtant bien modeste, parmi les millions de blogueurs!...
Depuis, tout s'est accéléré dans le monde de la communication démocratisée. Instantanée. On parle déjà de l'obsolescence de Facebook, succès planétaire de la décennie passée. Pas assez rapide, pas assez superficiel pour la génération des "zappeurs", survolant, insatiables, les nouveautés à se mettre sous la dent à chaque instant, s'arrêtant à peine pour digérer la précédente bouchée...
Tout cela me donne le tournis, une frustration de plus en plus forte, un besoin profond de m'arrêter, de descendre du manège fou, pour réfléchir un peu... Mettre les sensations en perspective, à leur place en moi. Revenir à l'immobilité suspendue de l'instant...
Je continue le travail sur mon texte autour des femmes solitaires. A l'origine, elles étaient cinq, autant de destins dont le point final était la solitude: choisie ou imposée. Pour la version retravaillée, j'en garde quatre. Laquelle éliminer?...
J'ai le choix entre "la femme battue" et celle qui était "heureuse" au moment ou la mort lui a pris son compagnon. Son destin est le seul "contrepoint" dans la série sans illusion. Tout comme dans la vie, en fin de compte.
En écrivant, j'essaie de me mettre dans la peau du personnage afin que ses paroles sonnent aussi naturellement que possible. C'est un exercice à la fois jouissif et épuisant. A chaque fois que j'ouvre le fichier, je retravaille, je fignole l'ensemble, à partir du début. Je sais que je pourrais poursuivre ce travail de fourmi indéfiniment. Un jour, il faudra dire stop.
Parler de la souffrance d'une "femme battue" (hélas, cela devient un statut, une étiquette) est un sujet. La souffrance, en général, est digne d'un plus grand intérêt que le bonheur, pour les créateurs dans tous les domaines. Une histoire de catharsis, sans doute.
C'est pour cela que j'ai choisi de garder, finalement, "la femme heureuse". J'aime le rythme créé par le contrepoint, c'est vrai. J'aime encore plus le défi de raconter le bonheur, sans que cela se vautre dans la niaiserie.
Parler des trains qui arrivent à l'heure. Réveiller un "non-sujet".
Dimanche dernier, tout un après-midi, sous les parasols d'un couple ami, j'ai pu m'adonner à mon occupation favorite: à la conversation. Non pas au bavardage stérile pour "tuer le temps" mais à l'échange véritable, riche en profondeur qui rapproche les gens, qui aide à mieux se connaître.
M. et Th. ont ouvert leur porte et surtout leur jardin à une bonne vingtaine de personnes, adultes et enfants, pour que nous puissions nous retrouver, membres d'une même association, pendant les vacances, avant le début de la nouvelle saison. Tous bronzés après l'été caniculaire, nous avons eu plaisir à nous revoir. Les sujets de conversation ne manquaient pas.
Je venais de travailler sur un texte qui relatait des vies solitaires, celle d'une femme en particulier qui a vécu sa vie entière dans un mariage sans amour, tout en abritant au fond de sa mémoire un amour secret et sacrifié. Elle se consolait avec l'idée qu'ayant rencontré ce sentiment bouleversant, elle n'a quand-même pas vécu pour rien :
"A l’évocation du mot « amour », c’est encore son image qui surgit dans ma tête… Dans ma tête de vieille folle qui s’obstine à garder ce sentiment intact… C’est lui seul qui ravive le goût du vertige, du désir inassouvi comme on ne peut le ressentir qu’à l’adolescence : puissant, dévastateur… Je me réfugie auprès de ce souvenir pour me convaincre que j’ai quand même connu l’amour…"
La discussion est partie de la difficulté à exprimer nos émotions. J'ai évoqué le petit livre d'Alain Badiou et de Nicolas Truong "Eloge de l'amour" dont j'ai parlé dans un article sur mon blog en 2009: "Je me suis toujours demandé pourquoi la déclaration d'amour (envers moi ou moi envers l'autre) avait toujours été une épreuve aussi dure. Eh bien, Alain Badiou m'éclaire : "La déclaration d'amour est le passage du hasard au destin, et c'est pourquoi elle est si périlleuse, si chargée d'une sorte de trac effrayant. (...) Elle signifie justement le passage d'une rencontre hasardeuse à une construction aussi solide que si elle avait été nécessaire."
La conversation a tourné autour de ce sentiment puissant, capable de transformer notre regard: raviver les couleurs du monde ! Onne touche plus terre, on se sent léger et débordant d'une énergie toute-puissante, la tête chavirée...
Plus tard, avec l'âge - comme si c'était de la fatalité - on est censé remplacer ce sentiment si juvénile par la sagesse qui canalise les débordements. On jette un regard bienveillant et nostalgique à ces tourments, avec, au fond du coeur, un soupir de regret qui voudrait retenir la jeunesse fugitive...
Que d'émotions! Je ne cesse de me demander comment un jeu de ballon - il est vrai, planétaire - arrive à m'embarquer dans une telle vague déferlante d'émotions commune à des millions de gens... Moi qui aime tant maîtriser ce qui m'arrive, du moins, m'en donnant l'illusion.
J'ai vécu la première étoile en 1998, les digues de la peur rompues par le coup de sifflet final, l'incroyable exploit arrivé. La deuxième est forcément moins intense: un tout petit peu moins. Il y a le sentiment du "possible" derrière.
Je lis une certaine presse rance hongroise, certains blogs aussi, juste pour voir que ça existe, pour avoir honte à leur place. Par bonheur, il ne représente pas tout le pays, même s'ils sont actuellement au pouvoir dans mon pays d'origine. Ils disent par exemple que la Croatie aurait vaincu facilement une équipe française (sous-entendu: celle-ci ne l'était pas du tout, avec si peu de Blancs!) D'autres y ont vu une preuve de l'envahissement de l'Europe par la "race" inférieure et craignaient la menace pour l'extinction de la pureté blanche et forcément chrétienne européenne! Je bouillonne de rage et de honte en lisant de tels propos! Que le petit pays croite de 4 millions d'habitants qui priait ensemble avec ferveur pour la victoire ne pouvait que gagner! Raté! Il faut croire que certains manquaient à l'appel... Qu'en matière de football, c'est quand-même la meilleure, la plus soudée des équipes qui gagne. En l'occurrence, de couleurs arc-en-ciel!