Détail de la cathédrale de Laon * encre
quatre catégories menées parallèlement : extraits des oeuvres de Gilbert Millet, traductions d'auteurs hongrois, réflexions et mémoires, dessins
"J'avançais ainsi, pas à pas, sur le chemin linéaire des connaissances, c'était, si l'on veut, ma méthode heuristique. Je me suis rendu compte assez vite que je n'étais pas le moins du monde intéressé ni par le pour qui, ni par le pourquoi de mon écriture. Une seule question m'intéressait : qu'ai-je encore à faire de la littérature, purement et simplement. Car c'était clair que j'étais séparé de la littérature et de tous ses idéaux, de tout esprit en liaison avec sa notion par une ligne de démarcation infranchissable et que cette ligne de démarcation - comme beaucoup d'autres choses - portait le nom d'Auschwitz. Si nous écrivons d'Auschwitz, il faut que nous sachions que - du moins dans un certain sens - Auschwitz a suspendu la littérature. On ne peut écrire que des romans noirs au sujet d'Auschwitz, sauf votre respect, que des romans-feuilletons qui débutent à Auschwitz et qui durent jusqu'à nos jours. Ce que je veux dire par là, c'est que depuis Auschwitz rien ne s'est passé qui aurait retiré, qui aurait démenti Auschwitz. Dans mes écrits, l'Holocaust n'a jamais pu paraître au passé.
On a l'habitude de déclarer à mon sujet - avec l'intention tantôt de louange, tantôt de reproche - que je suis l'écrivain d'un seul thème : celui de l'Holocaust. Aucune objection ; avec quelques réserves, pourquoi ne pas accepter cette place qui m'est désignée sur les étagères ainsi répertoriées des bibliothèques? En effet, quel est l'écrivain qui n'est pas celui de l'Holocaust, aujourd'hui? J'entends par là qu'on n'est pas obligé de choisir directement le thème de l'Holocaust, pour repérer le ton fracturé qui domine l'art moderne européen depuis des décennies. Je vais plus loin : je ne connais pas d'art authentique de qualité qui ne laisserait pas percer cette fracture, comme si l'homme, émergé d'une nuit de cauchemar, regardait autour de lui, égaré et abattu.
Je n'ai jamais essayé de considérer la question de l'Holocaust comme un conflit insoluble entre Allemands et Juifs ; je n'ai jamais cru que c'était un nouveau chapitre de l'histoire des souffrances juives qui suivrait logiquement les épreuves précédentes ; je ne l'ai jamais vu comme un singulier déraillement de l'histoire, un pogrom plus massif que les précédents, une condition préalable à la création de l'état juif. Dans l'Holocaust, j'ai reconnu la condition humaine, l'aboutissement de la grande aventure où l'homme européen a débouché après deux millénaires de culture éthique et morale."
traduction : Rózsa Tatár
la suite suivra ...

Lorsque je me retourne sur ce chemin qui se perd désormais dans un lointain toujours
plus éloigné, je perçois du soleil, une sensation de chaleur constante et enveloppante qui ne vient pas uniquement du ciel bleu éternel de mes souvenirs, assurément. Un sentiment est absent : la
solitude. Mon frère est un compagnon de jeu de chaque instant - nous n'avons pas tout à fait deux ans d'écart - jusqu'à l'adolescence. Avec les autres enfants du
voisinage, plus ou moins du même âge, les enfants de la paix revenue, nous inventons nos jeux, faute d'avoir des jouets sophistiqués à notre disposition. Ces jeux se déroulent en plein air : les
adultes ne tiennent pas à nous avoir dans leurs pattes à l'intérieur et nous sommes donc oxygénés en permanence, pas besoin de promenade à portion congrue dans un square réduit de quartier où
s'entassent enfants, vieux et chiens en laisse. Tout le quartier nous appartient, avec ses cachettes connues de nous seuls.
Nous passons les trois mois d'été pieds-nus. Fin mai, l'abandon des chaussures est un signal excitant de l'arrivée de la vraie chaleur, celle qui monte allègrement au-dessus de 30°
et qui ne doit pas pour autant empêcher les hommes et les travaux d'avancer. Les maisons restent fraîches avec leurs murs en torchis de plus de cinquante centimètres d'épaisseur, trapues, toutes
de plain-pied. Le sol est en terre battue, badigeonné régulièrement et recouvert de tapis artisanaux, confectionnés avec des chutes de tissus qui mettent couleurs et gaîté dans la sobriété des
murs chaulés.
Dans les cuisines, le foyer en terre des débuts est remplacé - signe du progrès - par une cuisinière en fonte, nourrie toujours par des tiges de maïs séchées,
du bois, voire de grosses galettes de bouses de vache séchées mélangées avec de la paille, dans des périodes de vaches maigres, pour ainsi dire... Cela ne donne que l'illusion de la chaleur.
Lorsque le soleil, fatigué d'épuiser la terre et les vivants se décide de descendre à l'horizon, nous dessinons des grands huit avec nos arrosoirs sur le trottoir. Les voisins
s'installent sur les bancs et les tabourets pour prendre de la fraîcheur, dévider les nouvelles et la fatigue de la journée, deviser ou se taire. Les femmes prennent parfois au creux de leur
tablier petits pois à écosser, pommes de terre à éplucher, vêtements à raccommoder, tâches plus légères en compagnie et qui évitent de rester les mains inoccupées. Je vois encore mon père ou
mon grand-père affiler la faux ou la binette, assis dans l'herbe devant la maison, encouragés par les passants occasionnels. Comment se sentir seul dans de pareilles conditions?
la suite suivra...
"... Un mercredi des Cendres, tout bascula. Le halètement à ses côtés la réveilla avant l'aube. Sur l'oreiller
voisin, une face bouffie cherchait avidement son souffle. A l'hôpital, le verdict fut celui qu'elle redoutait : allergie à la poussière.
Nuit et jour, elle le veilla, ne s'accordant du repos que lorsque pilules et piqûres réussissaient à le soulager, à humaniser un instant ses traits distendus. On l'avait placé dans
un bulle stérile où le mal aurait dû capituler. Il ne faisait que décroître, pour renaître de plus belle. La première, elle en décela la cause, en caressant une de ses mains, avec un gant
de caoutchouc. Sous ses doigts verts, presque insensiblement, des parcelles de peau se détachaient.
"Tu es poussière et tu retourneras poussière." Les mots lui revinrent immédiatement en mémoire. Elle s'enfuit se cloîtrer, seule, maniant désespérément les aspirateurs, se
relevant chaque nuit pour parfaire un travail qui ne lui semblait jamais assez efficace. L'appartement vide reluisait ; de sa mémoire ne s'effaçait pas le souvenir du corps en train de
s'émietter.
Observé, étudié, sondé par des cohortes de spécialistes, d'étudiants en médecine, de journalistes, sans oublier les curieux que des infirmières complaisantes parvenaient à glisser à
son chevet, il survécut un an. L'oedème s'était résorbé. Il n'avait pas repris pour autant son aspect normal, se dissolvant lentement dans l'air comme un sucre dans le café. Sa chair se
désagrégeait, se craquelait. Dans la bulle où les tuyaux se multipliaient en vain, on ramassait, chaque soir, une large poignée de poussière.
Elle refusa d'assister à l'enterrement, ne vit pas descendre au fond de la tombe la petite boîte remplie de poudre. Celui qui avait partagé quarante années de sa vie ne se
trouvait pas là. Contre toute logique, elle l'espérait maintenant à ses côtés, reconstitué, ressuscité, préparait avec frénésie une chambre où le protéger.
La veille de ses cent ans, un aspirateur cessa de fonctionner. Le second rendit l'âme le lendemain. Ce qui serait passé, quelques mois plus tôt, pour un épouvantable drame la laissa
pratiquement indifférente. Elle vint s'asseoir dans un fauteuil, y resta plusieurs heures immobile, avant de changer de siège pour s'abandonner à nouveau. Le sommeil la fuyait, remplacé par une
étrange sensation : comme usée par un siècle de vie, l'angoisse s'était décomposée. Non seulement la mort ne lui paraissait plus si repoussante mais elle se surprenait à la souhaiter.
Quand elle se leva, au bout d'une semaine, ce fut pour se diriger vers la fenêtre. Double-rideau écarté, s'ouvrit le rempart qui clôturait son existence. La poussière voltigea dans
la pièce, apportée par le vent, et elle l'accueillit avec soulagement, le reconnaissant dans ces particules qui dansaient gaiement au soleil. Après une si longue absence, il était revenu la
délivrer, l'entraîner dans son vol léger.
Elle s'était crue mortelle, par manque d'imagination. Qu'elle avait été naïve d'attendre si longtemps..."
extrait, fin Gilbert MILLET : "Poussière" in Les morts se suivent et se
ressemblent éditions Manya 1992
Texte emblématique pour moi, car la première publication de Gilbert dans l'Union de Reims en 1990.
"Par contre, elle (la linéarité, note du trad.) me menait à des conclusions sidérantes. La linéarité exigeait de combler entièrement les situations données. Elle rendait impossible que j'enjambe élégamment, mettons, vingt minutes de temps, tout simplement parce que ces vingt minutes béaient devant moi comme un étrange et effrayant trou noir, à l'image d'une fosse commune. Je parle des vingt minutes passées sur la rampe ferroviaire du camp d'extermination de Birkenau, le temps que les gens descendus du train arrivent devant l'officier chargé de la sélection. Moi-même, j'ai gardé un vague souvenir de ces vingt minutes mais le roman exigeait de ne pas faire confiance à ma mémoire. Après avoir lu nombre de témoignages, de confessions, de souvenirs de survivants, j'ai constaté qu'ils étaient presque tous d'accord pour dire que tout s'était passé très vite et imperceptiblement : on a arraché les portes des wagons, ils entendaient des hurlements et des aboiements de chiens, les hommes et les femmes ont été séparés, et dans une violente bousculade, ils arrivaient devant un officier qui, après un rapide coup d'oeil, indiquait quelque chose de son bras tendu, puis ils se sont retrouvés d'un coup dans une tenue de prisonnier.
Je gardais un autre souvenir de ces vingt minutes. A la recherche de sources authentiques, j'ai lu en premier les récits purs et cruellement autodestructeurs de Tadeusz Borowski, parmi eux celui intitulé "Au gaz, messieurs-dames !" Plus tard, je suis tombé sur une série de photos prises par un soldat SS, représentant les arrivages d'humains sur la rampe de Birkenau et qui avaient été découvertes par des soldats américains dans la caserne des SS du camp libéré de Dachau. J'ai regardé ces images avec stupeur. De beaux visages souriants de femmes, de jeunes gens au regard intelligent, pleins de bonnes intentions, de sollicitude de coopérer. J'ai compris pourquoi et comment ils ont pu occulter ces vingt minutes humiliantes d'inaction et d'impuissance. Et en pensant que cela se répétait de la même façon chaque jour, chaque semaine, chaque mois durant de longues années, j'ai pu avoir un regard sur la technique de l'effroi, et comprendre, comment on peut retourner contre l'homme sa propre nature humaine."
trad. Rózsa Tatár
la suite...
Vu de l'extérieur, ce monde est pauvre. A ma naissance et même à celle de mon frère deux ans plus tard, nous n'avons pas encore l'électricité. Le souvenir âcre de la lampe à pétrole est très vivant dans ma mémoire. Je revois la main précautionneuse de ma grand-mère, préposée à la tâche, qui verse du pétrole dans le réservoir arrondi en opaline, remonte la mèche et coupe le bout consumé, puis l'allume avant de reposer délicatement le verre sur le support. La flamme vacillante devient miraculeusement lumière amplifiée qui éclaire la pièce en cercles concentriques, excepté les recoins sombres, peuplés de monstres imaginaires où nous n'osons pas nous aventurer avec mon frère : les adultes prennent soin de nous apeurer dans le but de nous faire tenir tranquilles. La flamme bouge et dessine des ombres mystérieuses sur le mur blanc badigeonné de chaux. Dans un coin, la partie arrondie, parcourue d'une banquette du four à pain contre lequel on réchauffe délicieusement le dos en hiver. Son ouverture se trouve dans l'entrée, c'est par là qu'on le préchauffe avec des tiges de maïs séchées et du bois et, lorsque les parois et le fond en briques sont à point, on peut pousser la braise sur le côté pour enfourner, à l'aube, la pâte à pain, préparée, levée plusieurs fois pendant la nuit. Les gros pains ronds et dorés sortent quelque temps après de ce mystérieux Athanor et nous avons droit aussitôt à de gigantesques tartines fumantes qui absorberont délicieusement le saindoux fondu. Au printemps, on les agrémente de fines rondelles d'oignon nouveau par-dessus le saindoux parsemé de la poudre écarlate du paprika. Est-ce ma madeleine à moi, madeleine rustique dont le goût me remonte, intact, à la bouche quelques décennies après?...
Un beau jour, la fée électricité est branchée dans la maison. Quelle magie! Je dois avoir environ quatre ans - mon frère commence à peine à parler - quelques lambeaux de souvenirs remontent à la surface : nous nous tenons par la main et toute la famille chante et danse sous la maigre ampoule de 25 watts qui nous semble un somptueux éblouissement après notre brave lampe à pétrole que nous conserverons encore longtemps pour les cas de courts-circuits.
L'électricité apporte la radio avec des noms de stations lointaines et énigmatiques : Stavanger, Vilnius, Trieste... et nous regarde avec son unique oeil émeraude. Le soir, parfois, nous écoutons, agglutinés autour du poste, un match de football, une pièce de théâtre ou une opérette. Le monde entre dans la maison, un monde réduit, il est vrai, mais nous, les enfants, ne le savons pas.
la suite suivra...
"... Le livre sorti, libéré du carton où l'enserrait l'oubli, il souffle délicatement, pour chasser les minuscules grains de poussière qui auraient pu s'infiltrer au bord des pages, et c'est
redonner vie à l'ouvrage, le réveiller d'un trop profond sommeil. Ensuite, il le place pieusement dans sa main gauche, aussi ouverte que possible, aussi ouverte que le permettent les doigts
enkylosés, durcis, et, de la main droite, dont il contrôle tant bien que mal le tremblement, saisit entre le pouce et l'index le signet rouge qui coule au long de la feuille.
C'est l'instant du recueillement. Un monde insipide et familier s'évapore devant un autre, plus fantasque, plus savoureux. Par caprice, indolence ou nécessité, il décide
d'emprisonner les mots au vol, de les composer miraculeusement devant ses yeux, de lettre en lettre. Une phrase à la fois, pas plus. Une phrase et se laisser emporter par les sons, les
répéter à haute voix, les reprendre inlassablement, en modulant du chuchotement au cri, les faire siens puis se taire tandis que leur écho subsiste, sceller les paupières et succomber au charme
avant de réagir, d'agripper les syllabes, les idées, d'épanouir en soi les sentiments.
Afin de ne pas souffrir, de s'évader du corps noué, rebelle à la méditation, il s'est enfoncé, calé d'oreillers de toutes parts, dans le vieux fauteuil de cuir brun, juste sous
la fenêtre. La phrase lue, il refermera le livre, pour malaxer les mots, argile tantôt douce et tantôt si rugueuse, pour les façonner, s'y incruster, les confier à sa fantaisie qui les
métamorphosera, trahira ou vénérera, avant de butiner à l'infini, à la limite de sa concentration.
Tout de suite, brutalement, comme si le destin se voulait, ce jour-là, facétieux, les lettres se détachent de la page, émergent du flou environnant :
"On mourra seul; il faut donc faire comme si on était seul."
extrait du roman : Le mépriseur , éditions Manya, 1993
Initialement, je n'ai voulu ajouter aucun commentaire à ces extraits des textes de Gilbert. Je ne peux résister cependant à l'envie de vous dire, à quel point,
depuis les premières fois où je les ai lues, ces pages que je connais par coeur, me coupent le souffle par leur beauté... Le personnage, vieil homme reclus dans sa maison pour expier sa jeunesse,
témoigne de la force des mots transmis par les livres, du pouvoir de rédemption que les grandes oeuvres exercent sur nous, les lecteurs. Et que dire donc de leurs
auteurs?....
"Peut-on imaginer plus grande liberté que celle dont jouit un écrivain dans une dictature relativement limitée, pour ainsi dire fatiguée, décadente même? Aux années soixante, la dictaure hongroise a atteint un état de consolidation que l'on pouvait appeler consensus social et que le monde occidental traitait, avec une certaine bienveillance souriante, "communisme de goulache" : il semblait que, dépassant le mécontentement initial, le communisme hongrois est devenu tout d'un coup le communisme préféré de l'Occident. Dans les profondeurs marécageuses de ce concensus, l'homme abandonnait définitivement la lutte ou bien il découvrait les sentiers sinueux qui menaient à la liberté intérieur. Les charges de l'écrivain ne sont pas coûteuses, crayon et papier suffisent pour exercer son métier. Le dégoût et la dépression qui me réveillait le matin, m'introduisaient aussitôt dans le monde que je voulais dépeindre. J'ai du prendre conscience que je peignais l'homme ployé sous la logique totalitaire dans une autre forme de totalitarisme, et cela rendait la langue que j'utilisais indubitablement suggestive. Mesurant ma situation de l'époque avec une sincérité totale, je ne sais pas si j'aurais été capable d'écrire, à l'Occident, dans une société libre, le même roman que le monde connaît aujourd'hui sous le titre de "Etre sans destin" et que l'Adémie de la Suède couronne de la plus haute récompense.
Non, j'aurais visé autre chose. Je ne dis pas que cela aurait été autre que la vérité mais peut-être une autre vérité. Sur le marché libre des livres et des idées, j'aurais peut-être inventé une forme romanesque plus flamboyante : par exemple, j'aurais fractionné le temps romanesque pour raconter seules les scènes les plus efficaces. Seulement, dans les camps de concentration, ce n'est pas son temps que mon héros vit, car il ne possède ni son temps, ni sa langue ni sa personnalité. Il ne se souvient pas, il existe. Ainsi, le pauvre se débat dans le piège gris de la linéarité, sans pouvoir se dégager des détails pénibles. Au lieu de vivre une série spectaculaire de grands moments, il doit vivre le tout, aussi angoissant et monotone que la vie."
Traduction : R. T.
la suite suivra...