Le blog de Flora

Oeuvre de Gilbert * Pavés du Nord

14 Août 2008, 10:42am

Publié par Flora

 
... Si on lui expliquait que le charbon a tué son mari, Raymonde protesterait. La mine ne tue pas. La mine ensevelit, parfois, elle asphyxie, écrase. C'est un tribut versé à la terre que l'on viole, un juste échange qui donne aux survivants la dignité de ceux qui ont risqué leur vie. A son époque glorieuse, quand elle oeuvrait dans l'industrie textile, Raymonde a vu des ouvrières perdre une phalange ou deux. Jamais elle ne s'est plainte. Affronter les machines de métal et les automatismes donne le droit de redresser la tête. La mine ne tue pas. Ce qui tue, c'est l'oisiveté, l'humiliation de ne plus servir à rien, d'attendre l'indemnité sans se mettre en danger, en n'étant plus personne. A chaque fosse qui fermait dans la région, Jean pleurait.
   Raymonde s'est couchée. Elle a éteint la lampe, allumant aussitôt les prunelles de Coron. Les chats n'ont pas la même vision que les humains. Raymonde non plus, qui voit le monde en noir et blanc, bloquée en 1948, l'année de son mariage. Son téléviseur ignore la couleur. Ses robes, ses bas sont anthracite. Le veuvage lui permet de remonter le temps. Elle régresse vers des époques lointaines où elle n'était pas née, l'époque des films muets, des images qui sautillent. Le rythme de Charlot, sa hanche rebelle ne le permettrait pas. Elle se contente du mutisme, refuse d'adresser la parole à son fils. Qu'il se marie d'abord!  [...]
   Pour sa retraite, Jean s'était organisé une vie simple. L'automne, l'hiver, arpenter les champs avec Alain, Lucien, Armand et quatre chiens, sur les traces des faisans, des lapins de garenne. La chasse fermée, s'installer au "Galibot", le café du village, jouer à la belote, vider des verres, toujours avec les trois copains mais sans les chiens. La bière est bienvenue dans les mois chauds. Elle irrigue l'ancien mineur, interdit à la houille de trop sécher à l'intérieur du corps.
   Malheureusement, les médecins guettaient, et leurs conseils stupides. A cinquante-cinq ans, renonçant à poursuivre  le gibier, à fréquenter le "Galibot", Jean s'est métamorphosé en malade aigre, trop désabusé pour lever le coude, entraîné dans un cercle vicieux : mal arrosé, le charbon des poumons s'est mis à protester davantage, à se coller en plaques, à défier les traitements, à restreindre les mouvements. Douze années d'agonie... 

Gilbert Millet : Pavés du Nord,  roman, éditions Quorum, 1997  (extrait)

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Imre Kertész * Discours de Stockholm 8.

13 Août 2008, 09:59am

Publié par Flora

 
Désormais, il nous reste à réfléchir à la façon de poursuivre le chemin. La problématique d'Auschwitz ne réside pas dans la décision de clore ou non la question; de garder sa mémoire ou de l'enfouir dans le tiroir correspondant de l'histoire; d'ériger ou non un monument à la mémoire des millions d'exterminés et de choisir la forme de ce monument. La vraie problématique d'Auschwitz est
qu'il a eu lieu et ni la pire, ni la meilleure volonté ne peut rien face à cette réalité. C'était peut-être le poète catholique hongrois, János Pilinszky qui a donné le nom le plus exact à cette situation grave lorsqu'il l'a appelée "scandale" ; de toute évidence, il voulait dire que Auschwitz s'était produit dans le milieu de la culture chrétienne et ainsi, il était inexpiable pour l'esprit métaphysique.
   Des augures anciens parlent de la mort de Dieu. Indéniablement, après Auschwitz, nous sommes abandonnés. Nous devons créer nos propres valeurs, jour après jour, avec un travail éthique acharné mais invisible qui finira par donner naissance à ces valeurs et peut-être, en fera éclore une nouvelle culture européenne. Je considère que le prix que l'Académie de Suède a estimé justifié d'être décerné à mon oeuvre signifie que l'Europe a de nouveau besoin de l'expérience acquise malgré eux par les témoins d'Auschwitz, de l'Holocaust. Permettez-moi de dire qu'à mes yeux, cela dénote du courage, de la détermination même ; car vous avez souhaité ma présence ici, tout en ayant pressenti ce que vous alliez entendre de ma part. Mais ce qui s'est manifesté par l'
Endlösung et "l'univers concentrationnaire"  ne peut pas être mal compris et constitue l'unique possibilité de la survie et de la sauvegarde des forces créatrices, à condition de reconnaître ce point zéro. Pourquoi cette lucidité ne pourrait-elle pas être fertile?  Au fond des grandes révélations, même si elles s'appuient sur des tragédies indépassables, se cache la valeur européenne la plus extraordinaire, la liberté qui ajoute une plus-value, une richesse à notre vie, faisant prendre conscience du fait réel de notre existence et de notre responsabilité à son égard.

trad.: Rózsa Tatár

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Démêler

13 Août 2008, 09:53am

Publié par Flora



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Bribes de mémoire 6. Bonheur et deuil: soidarité

12 Août 2008, 11:40am

Publié par Flora

 
Cette solidarité s'étend à tous les domaines de la vie : les pauvres se serrent le coude et cela finit par engendrer de la vraie générosité. Les voisins peuvent passer sans s'annoncer  -  le téléphone est à des années de lumière. (Je me souviens de ma stupeur en arrivant en France devant les mille précautions que ma belle-famille devait prendre avant de rendre visite au vieux couple de cousins qui habitait la maison voisine...) L'intérieur doit être astiqué, rangé en permanence, en vue d'une visite impromptue, au risque de se retrouver sur le bout de la langue aiguisée des commères. Ceci dit, des codes tacites existent : on ne débarque pas à tort et à travers, sauf en cas de force majeure.
   La naissance, la maladie, la fête et le deuil se partagent. Un bon plat, un gâteau  -  plutôt rares aux années d'après-guerre  -  et les assiettes circulent dans le voisinage pour faire goûter et pour recevoir en retour. Les voisines se rendent en procession chez une accouchée, chargées de la soupière enveloppée dans une serviette blanche amidonnée, nouée aux quatre coins transversalement, de manière à obtenir une anse. Elle contient de la soupe de pigeon, véritable potion magique, réputée pour redonner  rapidement les forces aux affaiblis.
   La mort vous prend à la maison et rarement dans les hôpitaux aseptisés, provoquant silence et pleurs compatissants et veillé autour du corps, avec des "pleureuses" quasi professionnelles, dignes des tragédies antiques. J'ai le souvenir du défilé pour moi mystérieux des vieilles, toutes habillées en noir, avec ce foulard qui ne quitte jamais la tête de mes grands-mères, pas même la nuit et qui change selon les saisons et les circonstances : pour le jour ou la nuit, l'été ou l'hiver, quotidien ou jour de fête. Les voir tête nue au moment de se peigner leurs tresses longtemps demeurées noires était pour moi des moments rares d'intimité dérobée.
   Nous, les enfants, sommes maintenus à l'écart de la mort et de l'enterrement. C'est ainsi que longtemps, cet événement revêtait pour moi un effroi profond. Je n'ai pas vu mes grands-parents décédés  -  j'étais absente, géographiquement trop éloignée  -  et pour mon père et mon frère, je me suis dérobée devant leur cercueil ouvert pour ne garder que leur image de vivant. Est-ce toute la vérité ou sa moitié qui masque ma lâcheté pour faire enfin face à l'effroi de l'enfant que j'étais restée devant la mort?...

la suite suivra...

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Oeuvre de Gilbert * "Tu es Pierre"

11 Août 2008, 10:41am

Publié par Flora

  ..."Quand il est entré dans mon cabinet, à onze heures trente, je l'ai trouvé détendu, apaisé, tout le contraire du violent impulsif que décrivait le rapport de police. Lorsque je lui ai demandé son nom, il a souri doucement et s'est contenté de me répondre : "Je suis Pierre". Je savais qu'il sortait d'un hôpital psychiatrique et je n'ai pas insisté. Je n'ai pas insisté non plus quand, au lieu de répondre à mes questions, il s'est mis à délirer, à m'expliquer que les mirages disparaissaient, que les socles devenaient des socs parce que les gens avaient perdu l'habitude de s'exprimer correctement et que s'il n'intervenait pas l'univers entier finirait par disparaître. A plusieurs reprises au cours de ce délire, il a répété : "Je suis Pierre", comme une évidence plus que comme défi. Il parlait de moins en moins vite, cela, je l'ai remarqué, mais les autres transformations ne me sont apparues que plus tard."
   Ce juge n'est pas différent des autres, aussi enfoncé qu'eux dans l'incompréhension. Il faudra pourtant qu'il réagisse au fait accompli. Alors seulement, on se préoccupera de ses dernières paroles que le greffier est en train de transcrire pour les analyser. Il sera encore temps d'agir. Son bras gauche ne bouge plus, il le sent depuis une ou deux minutes. De ce membre déjà mort, une sensation étrange vient irriguer tout son corps. Aucune douleur. Une lourdeur tout au plus, celle qui immobilise lentement ses paroles, qui assourdit les sons autour de lui. Il ne distingue plus que très mal les paroles du juge, retranché dans un brouillard, de l'autre côté du bureau.
    Tout va plus vite qu'il ne l'aurait cru. Les jambes, à leur tour, cessent d'obéir. Elles doivent blanchir, comme ses mains qui se parent peu à peu de l'éclat du marbre. "Tu es Pierre."  Il répète une dernière fois les mots, au ralenti, bercé d'un grand bonheur. Comment aurait-il réagi si son prénom avait été différent? Il ne pouvait pas l'être, tout simplement. Cette ultime certitude l'envahit tandis qu'il distingue l'effervescence autour de lui. Il ne voit rien, comprend tout cependant : le juge qui se lève, téléphone, l'agent qui se débat pour ôter ses menottes qui le lient à un bloc de pierre, le greffier qui ouvre la porte et qui appelle à l'aide. Que tout cela est drôle!
   " Quand vous rendez visite à Pierre Ventori dans son musée de Marseille, regardez bien son sourire. Jamais vous ne verrez tel sourire habiter un humain. Ce n'est pas de la joie qui se lit sur ses lèvres de marbre, encore moins de l'ironie ou toute forme vulgaire de satisfaction. C'est une pleine sérénité, le calme souverain du sacrifice, c'est le sourire du cercle refermé, de la boucle bouclée. C'est, au -delà du devoir accompli, tout le pouvoir des mots hautement rétabli."

extrait, fin de "Tu es Pierre"  in  Les morts se suivent et se ressemblent , éditions Manya  1992
Premier recueil de nouvelles, teintées de fantastique

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Détail de la cathédrale de Laon * encre

10 Août 2008, 16:35pm

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Imre Kertész * Discours de Stockholm 7.

10 Août 2008, 15:12pm

Publié par Flora

 
"J'avançais ainsi, pas à pas, sur le chemin linéaire des connaissances, c'était, si l'on veut, ma méthode heuristique. Je me suis rendu compte assez vite que je n'étais pas le moins du monde intéressé ni par le pour qui, ni par le pourquoi de mon écriture. Une seule question m'intéressait : qu'ai-je encore à faire de la littérature, purement et simplement. Car c'était clair que j'étais séparé de la littérature et de tous ses idéaux, de tout esprit en liaison avec sa notion par une ligne de démarcation infranchissable et que cette ligne de démarcation  -  comme beaucoup d'autres choses  -  portait le nom d'Auschwitz. Si nous écrivons d'Auschwitz, il faut que nous sachions que  -  du moins dans un certain sens  -  Auschwitz a suspendu la littérature. On ne peut écrire que des romans noirs au sujet d'Auschwitz, sauf votre respect, que des romans-feuilletons qui débutent à Auschwitz et qui durent jusqu'à nos jours. Ce que je veux dire par là, c'est que depuis Auschwitz rien ne s'est passé qui aurait retiré, qui aurait démenti Auschwitz. Dans mes écrits, l'Holocaust n'a jamais pu paraître au passé.
   On a l'habitude de déclarer à mon sujet  -  avec l'intention tantôt de louange, tantôt de reproche  -  que je suis l'écrivain d'un seul thème : celui de l'Holocaust. Aucune objection ; avec quelques réserves, pourquoi ne pas accepter cette place qui m'est désignée sur les étagères ainsi répertoriées des bibliothèques? En effet, quel est l'écrivain qui n'est pas celui de l'Holocaust, aujourd'hui?  J'entends par là qu'on n'est pas obligé de choisir directement le thème de l'Holocaust, pour repérer le ton fracturé qui domine l'art moderne européen depuis des décennies. Je vais plus loin : je ne connais pas d'art authentique de qualité qui ne laisserait pas percer cette fracture, comme si l'homme, émergé d'une nuit de cauchemar, regardait autour de lui, égaré et abattu.
   Je n'ai jamais essayé de considérer la question de l'Holocaust comme un conflit insoluble entre Allemands et Juifs ; je n'ai jamais cru que c'était un nouveau chapitre de l'histoire des souffrances juives qui suivrait logiquement les épreuves précédentes ; je ne l'ai jamais vu comme un singulier déraillement de l'histoire, un pogrom plus massif que les précédents, une condition préalable à la création de l'état juif. Dans l'Holocaust, j'ai reconnu la condition humaine, l'aboutissement de la grande aventure où l'homme européen a débouché après deux millénaires de culture éthique et morale." 


traduction : Rózsa Tatár
la suite suivra ...

 

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Portrait de Julien Gracq pour le N° 2 de Hauteurs

9 Août 2008, 20:10pm

Publié par Flora





 

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Bribes de mémoire 5. Enfance, soleil...

9 Août 2008, 10:32am

Publié par Flora

   Lorsque je me retourne sur ce chemin qui se perd désormais dans un lointain toujours plus éloigné, je perçois du soleil, une sensation de chaleur constante et enveloppante qui ne vient pas uniquement du ciel bleu éternel de mes souvenirs, assurément. Un sentiment est absent : la solitude. Mon frère est un compagnon de jeu de chaque instant  -  nous n'avons pas tout à fait deux ans d'écart  -  jusqu'à l'adolescence. Avec les autres enfants du voisinage, plus ou moins du même âge, les enfants de la paix revenue, nous inventons nos jeux, faute d'avoir des jouets sophistiqués à notre disposition. Ces jeux se déroulent en plein air : les adultes ne tiennent pas à nous avoir dans leurs pattes à l'intérieur et nous sommes donc oxygénés en permanence, pas besoin de promenade à portion congrue dans un square réduit de quartier où s'entassent enfants, vieux et chiens en laisse. Tout le quartier nous appartient, avec ses cachettes connues de nous seuls.
   Nous passons les trois mois d'été pieds-nus. Fin mai, l'abandon des chaussures est un signal excitant de l'arrivée de la vraie chaleur, celle qui monte allègrement au-dessus de 30° et qui ne doit pas pour autant empêcher les hommes et les travaux d'avancer. Les maisons restent fraîches avec leurs murs en torchis de plus de cinquante centimètres d'épaisseur, trapues, toutes de plain-pied. Le sol est en terre battue, badigeonné régulièrement et recouvert de tapis artisanaux, confectionnés avec des chutes de tissus qui mettent couleurs et gaîté dans la sobriété des murs chaulés.
   Dans les cuisines, le foyer en terre des débuts est remplacé  -  signe du progrès  -  par une cuisinière en fonte, nourrie toujours par des tiges de maïs séchées, du bois, voire de grosses galettes de bouses de vache séchées mélangées avec de la paille, dans des périodes de vaches maigres, pour ainsi dire... Cela ne donne que l'illusion de la chaleur.
   Lorsque le soleil, fatigué d'épuiser la terre et les vivants se décide de descendre à l'horizon, nous dessinons des grands huit avec nos arrosoirs sur le trottoir. Les voisins s'installent sur les bancs et les tabourets pour prendre de la fraîcheur, dévider les nouvelles et la fatigue de la journée, deviser ou se taire. Les femmes prennent parfois au creux de leur tablier petits pois à écosser, pommes de terre à éplucher, vêtements à raccommoder, tâches plus légères en compagnie et qui évitent de rester les mains inoccupées. Je vois encore mon père ou mon grand-père affiler la faux ou la binette, assis dans l'herbe devant la maison, encouragés par les passants occasionnels. Comment se sentir seul dans de pareilles conditions?
la suite suivra...   

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Oeuvres de Gilbert * "Poussière"

8 Août 2008, 09:54am

Publié par Flora

   "... Un mercredi des Cendres, tout bascula. Le halètement à ses côtés la réveilla avant l'aube. Sur l'oreiller voisin, une face bouffie cherchait avidement son souffle. A l'hôpital, le verdict fut celui qu'elle redoutait : allergie à la poussière.
   Nuit et jour, elle le veilla, ne s'accordant du repos que lorsque pilules et piqûres réussissaient à le soulager, à humaniser un instant ses traits distendus. On l'avait placé dans un bulle stérile où le mal aurait dû capituler. Il ne faisait que décroître, pour renaître de plus belle. La première, elle en décela la cause, en caressant  une de ses mains, avec un gant de caoutchouc. Sous ses doigts verts, presque insensiblement, des parcelles de peau se détachaient.
   "Tu es poussière et tu retourneras poussière."  Les mots lui revinrent immédiatement en mémoire. Elle s'enfuit se cloîtrer, seule, maniant désespérément les aspirateurs, se relevant chaque nuit pour parfaire un travail qui ne lui semblait jamais assez efficace. L'appartement vide reluisait ; de sa mémoire ne s'effaçait pas le souvenir du corps en train de s'émietter.
   Observé, étudié, sondé par des cohortes de spécialistes, d'étudiants en médecine, de journalistes, sans oublier les curieux que des infirmières complaisantes parvenaient à glisser à son chevet, il survécut un an. L'oedème s'était résorbé. Il n'avait pas repris pour autant son aspect normal, se dissolvant lentement dans l'air comme un sucre dans le café. Sa chair se désagrégeait, se craquelait. Dans la bulle où les tuyaux se multipliaient en vain, on ramassait, chaque soir, une large poignée de poussière.
    Elle refusa d'assister à l'enterrement, ne vit pas descendre au fond de la tombe la petite boîte remplie de poudre. Celui qui avait partagé quarante années de sa vie ne se trouvait pas là. Contre toute logique, elle l'espérait maintenant à ses côtés, reconstitué, ressuscité, préparait avec frénésie une chambre où le protéger.
   La veille de ses cent ans, un aspirateur cessa de fonctionner. Le second rendit l'âme le lendemain. Ce qui serait passé, quelques mois plus tôt, pour un épouvantable drame la laissa pratiquement indifférente. Elle vint s'asseoir dans un fauteuil, y resta plusieurs heures immobile, avant de changer de siège pour s'abandonner à nouveau. Le sommeil la fuyait, remplacé par une étrange sensation : comme usée par un siècle de vie, l'angoisse s'était décomposée. Non seulement la mort ne lui paraissait plus si repoussante mais elle se surprenait à la souhaiter.
   Quand elle se leva, au bout d'une semaine, ce fut pour se diriger vers la fenêtre. Double-rideau écarté, s'ouvrit le rempart qui clôturait son existence. La poussière voltigea dans la pièce, apportée par le vent, et elle l'accueillit avec soulagement, le reconnaissant dans ces particules qui dansaient gaiement au soleil. Après une si longue absence, il était revenu la délivrer, l'entraîner dans son vol léger.
   Elle s'était crue mortelle, par manque d'imagination. Qu'elle avait été naïve d'attendre si longtemps..."

extrait, fin    Gilbert MILLET : "Poussière" in Les morts se suivent et se ressemblent   éditions Manya 1992
Texte emblématique pour moi, car la première publication de Gilbert dans l'Union de Reims en 1990.

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