Le blog de Flora

Oeuvre de Gilbert * "Le photographe" 2.

22 Novembre 2008, 14:10pm

Publié par Flora

   Une roue faussée, montre molle, occupe le centre et capte le reflet d'un projecteur. Elle repose entre deux traverses, en avant du rail qui se redresse et monte posément vers la droite, jusqu'au milieu du cadre, emportant une tubulure sectionnée. Plus haut, la tôle

accordéonne, plissures tendues en vertical sur toute la largeur. Moi qui aime tant le noir et blanc, j'ai choisi la couleur. Elle seule permet de distinguer les tons de rouge : le vermillon du métal écaillé, le pourpre coagulé du sang. Je n'avais pas remarqué le doigt qui dépasse sous la roue. Je ne l'ai vu qu'au développement. Perrine n'aurait pas dû prendre le train.

    J'ai gardé ces photos. Elles clandestinent en l'absence d'Elise. En me voyant si nostalgique, elle penserait que je me pervertis, que je retombe dans mes travers anciens. Au tout début, Perrine me servait de modèle. Je photographiais une oreille, un pied, un coude, dix centimètres de cuisse. J'ai toujours adoré les gros plans. Dans le refuge de ma chambre noire, j'agrandis des détails, un nez, un confetti au-dessus de la tempe, un soutien-gorge, un gros orteil, jusqu'à ce qu'étirés dans tous les sens ils en deviennent méconnaissables, abstraits, intemporels. Observateur de ce monde géant, je rapetisse enfin, je deviens mouche, fourmi, puceron, si maigre que je peux manger sans crainte de grossir.

    L'anecdotique ne me concerne pas, le train lancé dans le tunnel alors qu'un bloc se détache de la voûte, provoquant l'avalanche, rocs, terre, tremplin que la motrice percute avant de se ficher très haut dans la paroi, poussée par les wagons qui se referment d'autant mieux sur les corps, les pressent et les écrasent, qu'un second autorail a surgi à revers. Les vautours se bousculent, violent au flash des voitures emboîtées, des secouristes, des casques, des civières, des familles affolées, une blessée que l'on mutile pour l'extraire. Je ne retrouve pas Perrine, je me concentre sur le sol, les rails, les tôles. J'ai trop peur d'en voir plus...

 

illustration: R.T.  

la suite... 

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Bribes de mémoire 18. Mon grand-père maternel

20 Novembre 2008, 19:04pm

Publié par Flora

   La haute silhouette de mon grand-père maternel fait partie de ce décor extraordinaire. La casquette quitte rarement sa tête (curieusement, cette région n'a pas les mêmes habitudes vestimentaires - nous ne sommes pas encore à l'époque de l'uniformisation créée par la télé et le commerce mondial - et je ne peux pas l'imaginer avec le petit chapeau de mon autre grand-père ; l'inverse serait tout aussi inconcevable) même en plein été, sans doute pour protéger sa calvitie du soleil et des gouttelettes de chaux et de crépi. Il est maître maçon et fier de l'être. Dans ce petit village de gens de la terre, il et artisan et ce fait lui procure un certain statut. Il est vrai que cela ne l'enrichit pas ; il travaille dur car en plus de la maçonnerie, il cultive son lopin de terre et il loue ses bras aux temps de la moisson pour arrondir les revenus pour une famille de six enfants dont deux meurent en bas âge. Cependant, il habite sa propre maison, montée de ses deux mains.

   Il est issu d'une dynastie de maçons : ses aïeux, depuis des générations, ses frères et un de ses fils, ses neveux et petits-fils, tous exercent le noble métier des bâtisseurs comme si ça allait de soi. A cette époque, à la campagne, le maçon doit mener la construction depuis les plans jusqu'aux finitions : il fait aussi charpentier, couvreur, carreleur, menuisier et peintre en bâtiment. Mon grand-père est très demandé dans les campagnes alentour : il est apprécié non seulement pour son perfectionnisme mais aussi pour son bon goût naturel dans le choix des couleurs du crépi. Il se déplace à bicyclette pour aller travailler à des dizaines de kilomètres plus loin. Plus tard, un vélo Solex facilite la tâche, pour finir - suprême luxe - sur une mobylette...

   Mais il a d'autres cordes à son arc! La tonnelle de son jardin cache un petit atelier, toujours fermé à clé des regards curieux. Je le considère comme un privilège honorifique lorsque je reçois l'autorisation d'y pénétrer. Un petit divan dans un coin l'accueille pour de rares siestes de jours de fête. Sinon, des outils mystérieux partout ! Car mon grand-père est aussi cordonnier et horloger amateur, bien équipé ! Sans parler de ses ustensiles de barbier ! Il apprend ces métiers tout seul, en observant les mécanismes, et il les exerce parallèlement, quand les mauvaises saisons stoppent les travaux de maçonnerie.

   Son métier à travailler debout toute la journée lui lègue la droiture de sa silhouette élancée - et l'asthme tenace (et non soigné) qui l'empêche de respirer des nuits durant. J'entends encore le sifflement rauque de son souffle et revois son geste pour allumer le petit poste de radio fixé au mur près de son lit, sur les 4 - 5 heures du matin. A cette heure-ci, les émissions en hongrois de La Voix de l'Amérique et del'Europe Libre  ne sont pas encore trop brouillées. Il est étonnant, mon grand-père. Avant la guerre, on le traite de communiste subversif ; pendant le régime totalitaire il devient dangereux réactionnaire. Je comprends avec ma tête d'adulte qu'il était seulement un homme libre...

 

la suite suivra... 

 

 

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Zsigmond Móricz (1879-1942) : "Judit et Eszter"

18 Novembre 2008, 12:38pm

Publié par Flora

La famille du narrateur, de la noblesse ruinée, vit dans une grande pauvreté où le petit garçon rêve en vain d'un bol de lait que la cousine  -  paysans aisés  -  lui refuse. Le garçonnet la surprend avec le garçon de ferme.

[...] Je posai la monnaie sur le coin de la table en chuchotant :
   - Elle ne peut pas en donner. Elle n'en a pas.
   Ma mère se redressa, durcie, et je m'attendais à des cris et des insultes.
   Cependant, elle ne dit rien. Pas un mot. Elle toucha son front et dit:
   -  Bien.
   Ce fut une triste soirée lourde. Aucun de nous ne dit mot. Et moi, je regardais la flamme vacillante de la bougie, et je pensai que décidément, la grande lampe usait beaucoup trop de pétrole s'il n'y en avait plus une goutte dans la bouteille. Et je pensai aussi que deux jours et ce sera Noël et que j'aimerais que mon père revienne pour Noël. Même si c'est mieux pour lui qu'il ne revienne pas, tellement il a horreur de voir cette grande pauvreté, et quand il s'en va, c'est pour être avec des riches, car on ne peut faire des affaires qu'avec des riches. Mais il paraît que ça ne marche pas non plus, car il s'absente longtemps et revient quand même à pied, sans un sou...
   Je me couchai vite, mais il ne me venait que des pensées de grandes personnes, de ce genre. 
   La nuit, dans le noir, quelqu'un cogna à la fenêtre.
   -  Judit! Judit! 
   -  Eszter! cria ma mère, - c'est toi?
   -  C'est moi. Pour le seigneur miséricordieux, laisse-moi entrer.
   Ma mère la laissa entrer. Et moi, je tremblais sur le lit comme une feuille. Saisi de frissons.
   On entendit craquer une allumette mais avant qu'elle ne n'éclaire, ma tante Eszter chuchota avec frayeur :
    -  Non, n'allume pas si tu ne veux pas ma perte. Ouvre le lit, je suis morte.
    Ma mère ouvrit le lit de mon père et ma tante s'y coucha toute habillée. Tout d'un coup, elle poussa un petit cri :
    -  Aïe, ne me touche pas! J'ai mal... Il m'a broyée! et elle éclata en sanglots. -  Il m'a battue. Il a failli m'achever.
   J'écarquillai les yeux mais je ne voyais rien. Je dressai les oreilles mais je ne percevais aucun bruit, comme si ma mère n'avait pas été là.
   La femme émit des sanglots étouffés, convulsifs.
   -  Oh, moi, folle à lier... Il m'a prise sur le fait... dit-elle grinçant les dents.  -  Et il m'a battue, je suis restée à terre, dans la cour. Une heure à me geler. Où aller? Il m'a enfermée dehors. Je n'ai que toi pour m'héberger. Si je vais chez chez quelqu'un d'autre, je suis finie. N'importe qui d'autre me donne...
   Et elle gémissait, haletait  et sanglotait.
   -  Je sais que ton mari n'est pas là. Et puis toi, tu es au courant.
   -  Moi? dit ma mère.
   -  Il n'a rien dit?... le gamin?...
   Je faillis tomber du lit.
   Et ma mère parla. De sa voix terriblement calme qui m'effrayait tant et qui, parfois, rendait fou mon père.
   -  Non. Mon fils n'a rien dit.
   Et moi, ce "mon fils", tremblais comme une feuille.
   Ma tante Eszter sombra dans un silence de mort. Elle cessa de parler, de pleurer, d'émettre le moindre bruit.
   Ma mère se coucha et moi qui dormais à ses pieds, je les sentis glacés.
  Le matin au réveil, tout était calme comme à l'accoutumée. Le poêle chauffait, ma mère allait et venait.
  Je m'habillai et pendant que j'attendais le déjeuner, la bonne de ma tante arriva. Elle était bruyante et gaie et non pas coléreuse et agressive comme la veille. Plutôt d'humeur moqueuse.
   -  Ma patronne vous envoie ce pot de lait. Toute la traite d'hier soir. Elle l'a juste écrémé. Elle avait besoin de la crème pour la brioche.
   -  C'est bien, Zsuzsi, dis à ta patronne que je la remercie... Attends.  Apporte-lui cette paire de boucles d'oreille en souvenir.
   Et elle ouvrit le coffre à bandes de fer et lui donna ses plus belles boucles d'oreille.
   Moi, je ne trouvai pas le lait trop cher payé. L'émerveillement de Zsuzsi devant le beau bijou était à l'égal de ma joie à la vue de cette grosse marmite ventrue. J'attendais pouvoir enfin déjeuner du lait.
   Ma mère prit la marmite géante et se mit à déverser son contenu tout doucement dans le seau à cochon. Car nous possédions un pauvre cochon esseulé.
   Je pâlis, pris d'une frayeur mortelle.
   Ma mère me vit. Elle se figea, la coulée du lait devint plus mince.
  Enfin, après un gros soupir, elle s'attendrit et une larme descendit son beau visage douloureux. Elle dit:
    -  Bon, donne-moi ton bol, mon petit.   

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Le chapeau * sanguine 2004

16 Novembre 2008, 20:45pm

Publié par Flora



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Oeuvre de Gilbert * "Le photographe" 1.

15 Novembre 2008, 00:27am

Publié par Flora

   Bouddha de pierre, immobile pour mille ans, je me rengorge dans la stupidité de mon sourire. Elise me sculpte avec ardeur. Elle se croit Pygmalion. Elle n'est que Botero, moulant des chairs replètes auprès desquelles les baigneuses de Renoir ont la maigreur livide d'un beau cancer du foie. Elle me trouve du talent. Je n'ai pas de chance.
    Une main. La gauche. Tranchée. Paume vers le sol. Une main ambiguë, insolite, masculine par l'ampleur de l'articulation des doigts, par les veines qui saillent, féminine par sa ligne élancée, ses ongles manucurés poussant le raffinement jusqu'à offrir au photographe des lunules harmonieuses, toutes de même taille. La chair est pâle, presque blafarde, formant contraste avec les pierres du ballast et la noirceur des poils disposés en oblique par le peigne qui ne me quitte jamais. L'alliance, point névralgique, accroche la lumière, aux deux tiers vers la droite, vers le haut.
    J'ai choisi l'angle qui escamote la plaie, qui la repousse à l'ombre, accordant aux caillots du poignet une apparence de grumeaux, de nodules flottant sur une masse grise. Les cris n'apparaissent pas, ni les râles des mourants, l'effervescence des sauveteurs, le mordant de la scie, l'odeur tiède du mazout. Un pompier a vomi sur une traverse voisine, près d'un crâne éclaté, vidé de sa substance qui commence à sécher, à se peupler d'insectes. Ces scories sont absentes du cliché. Mes cadavres d'alors ont la décence de ne pas se répandre.
    Photographie lointaine. Photographie d'avant Elise. Entouré de coussins, je me gave de caramels et de rochers Suchard. Je nage dans une passivité douillette, le bec sucré, les yeux fermés. Ce matin, je lui ai offert un pot de chrysanthèmes. Il y a un an, Elise devait mourir. Une voiture réduite à la moitié de sa longueur. Dans la ferraille tordue, son visage épanoui. Les pompiers découpent la tôle pour la délivrer et pour extraire les restes comprimer de son mari. Expédié par la feuille de chou qui m'a embauché à l'essai, je compose un de ces clichés qu'ils s'acharnent à dénigrer :
   "On veut du factuel, pas de l'esthétique. On ne voit rien sur tes photos. Les personnages sont mal cadrés. Manque toujours un morceau..."
    Elise est du même avis. Rescapée séduisante, elle prend la pose devant mon objectif, dans le vacarme de la trancheuse et des badauds, le décapité en arrière-plan, adroitement maquillée d'un sang qui n'était pas le sien. Le résultat se montre à la hauteur de son abnégation : quatre colonnes en première page, une photo reprise par la presse nationale. [...]

La nouvelle est tirée du recueil Ennemis très chers, publié par l'édition Manuscrit en 2001. J'ai décidé de la publier ici en son intégralité, tellement il me semble cruel et incompréhensible de la réduire à n'importe lequel de ses extraits.


  

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Questionnement sur l'épicurisme

13 Novembre 2008, 19:23pm

Publié par Flora

  
  Epicure
a fondé, en 306 av. J-C, le Jardin, petite communauté près d'Athènes où il accueillait hommes, femmes, libres et esclaves, pour dispenser ses idées, sous forme de conversations. Hélas, de ses 300 textes, il nous reste quelques Maximes et trois Lettres.
    Lorsque je l'ai découvert, c'était comme une révélation : j'étais donc née son adepte, je le pratiquais, j'y aspirais sans le savoir! Quand Gilbert  -  à l'opposé de mon inertie apparente  - me reprochait mon "manque d'ambition" et de combativité dans certaines situations, je répliquais avec un tranquille "à quoi bon de se taper la tête contre mur si cela ne fait pas avancer les choses", ce qui avait l'art de l'exaspérer.
 Lui, boulimique de travail comme si ses jours avaient été comptés  -  et de fait, ils l'étaient  -   ne s'arrêtait guère pour jouir du résultat obtenu, il visait déjà plus loin, plus haut. Défis éternels, dépassement de soi.
    Epicure, l'hédoniste ascète, prône la maîtrise en tout : en nos désirs, éliminant ce qui peut bouleverser l'équilibre serein et en plaisirs terrestres de toutes sortes (on lui a collé, par pure calomnie jalouse, les accusations d'excès en tous genres). Face aux moralisateurs austères, il remplace le bien et le mal par le bon et le mauvais , en plaçant l'individu au centre de son intérêt et en éliminant les dieux en même temps que la crainte de la mort. " La mort n'est rien pour nous, puisque lorsque nous sommes, la mort n'est pas là et lorsque la mort est là, nous ne sommes plus."  Cela ouvre des perspectives inouïes ! Il veut avant tout positiver, comme nous dirions aujourd'hui. "Il n'y a rien d'effrayant dans la vie pour celui qui a compris qu'il n'y a rien de terrible à ne pas être " et cela me renvoie de façon évidente et lumineuse à ce que j'ai noté sur la première page de mon blog, pour l'anniversaire de la mort de Gilbert, en juillet dernier, maladroitement, certes, mais dans l'esprit du grand Epicure, sans le savoir.
    Est-il actuel de nos jours? Dans un monde aux valeurs déliquescentes, où l'homme a la cruelle impression d'être abandonné par la politique, les dieux et les philosophes, Epicure l'invite à construire son monde intérieur, y trouver le bonheur et la sérénité dans un univers maîtrisé.
    Rarement on a vu autant de livres, de conférences prétendre nous offrir la recette de ce bonheur et de cette sérénité. C'est que nous devons en manquer cruellement!... 

    

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Antal Szerb (1901-1945) * Madelon, le chien

12 Novembre 2008, 10:52am

Publié par Flora

[...] Dans l'après-midi, on sonna à la porte. Bátky émergea de ses rêves bourgeois et ouvrit. La dame se tenait sur le seuil.
    -  Je viens chercher Madelon, dit-elle avec simplicité.
    -  Oh! oh, et encore oh! dit Bátky, perdu dans la contemplation des méandres du destin. Prenez place. Madelon est toujours en vie. Mais comment m'avez-vous trouvé? Tout de même, Londres est une grande ville...
    -  C'était très facile, dit la dame. Hier, vous m'avez laissé ce livre pour que je le tienne pendant que vous vouliez bien vous charger de Madelon. Dans le livre, il y avait une lettre adressée à János Bátky à Londres, Francis Street... je suppose que c'est vous. Je suis venue l'après-midi pour vous trouver à la maison. Je voudrais m'excuser... j'imagine ce que Madelon pouvait vous faire endurer cette nuit... pauvre homme!
    -  Oh, nous commencions à devenir amis, dit Bátky avec pudeur. Toute la nuit, je l'ai caressé en pensant que c'était votre main qui le touchait.
    -  Vous êtes charmant, dit la dame en ôtant son chapeau.
  Bátky vit à aussitôt à quel point elle était superbe. "J'ai toujours aimé les femmes des marchands de tabac. Elle a quelque chose de la blondeur du tabac de Virginie dans les cheveux."
   Ils firent du thé et tandis que la dame le versait, Bátky saisit l'occasion pour noter sur un bout de papier : "Les amours débutent en septembre ou en janvier."

   Après le thé, il s'assit aux pieds de la dame et posa sa tête sur ses genoux. Il imagina qu'ils étaient chez elle, à la maison. A East Ealing. Sur les murs, la famille suspendue, le grand-père avec ses favoris. Le gramophone diffuse des chants de Noël. Tout est calme et immuable. L'Empire britannique sur ses fondements solides. Madelon joue avec un chaton devant la cheminée.
   Les lèvres de la dame avaient le goût d'une confiture de fraise faite maison. Elle ôta ses vêtements avec les gestes calmes et doux de quelqu'un qui sait que demain sera un autre jour. Tant de détermination émanait de son être que Bátky ne s'étonna même pas de sa conquête. Apparemment, chez eux, c'est la suite normale du thé. Jenny faisait de même...
   -  Je reviendrai, dit la dame vers le soir.
   -  J'en serai heureux, dit Bátky avec conviction. Me diriez-vous votre nom?
   -  Oh, je croyais que vous m'aviez reconnue. Vous avez pu voir souvent ma photo dans la presse. Je suis la Comtesse de Rothesay.
   Et elle s'en alla.
   Cet accord final peina Bátky car il appréciait la sincérité chez les gens. Dans la plupart des cas, il rompit avec les dames qui prétendaient se faire arracher une dent tandis qu'elles étaient dans les bras d'autres hommes. Pourquoi a-t-elle honte d'être la femme d'un marchand de tabac jeune mais aisé? Les Anglais sont d'incurables snobs. Si j'avais une petite maison à East Ealing, avec le grand-père aux favoris suspendu aux murs, je ne le nierais pas.
   Ce mensonge le démoralisa tellement qu'il ne tomba pas amoureux de la dame. Sa solitude pesait comme un plafond s'affaissant progressivement sur lui. Dans les rues de Londres, c'était toujours le crépuscule, avec une pluie fine; sur Campden Hill, de vieux messieurs déambulaient vers le repos éternel. Rien que dans le quartier de Kensington, deux millions de vielles dames habitent. La vie n'a aucun sens. Quelque part, au fond d'un château écossais peut-être, ou dans une allée obscure d'arbres centenaires, une comtesse ténébreuse met fin à sa vie, à l'instant même.
   Un jour, la dame réapparut. Ils passèrent de nouveau un après-midi très agréable. Bátky était était d'humeur sensible et confiante, il racontait Budapest où les cafés projetaient sur la rue leurs lumières intimes, et les serveurs savaient quel journal vous donner à lire et de mystérieux pauvres nettoyaient la belle neige blanche, à la pelle, la nuit.
     -  Comment vous appelez-vous? demanda-t-il, s'attendant à ce qu'elle soit enfin sincère.
     -  Mais je l'ai déjà dit. Je suis la Comtesse de Rothesay.
   Bátky devint froid et distant. Il se rendit comte qu'il ne serait jamais proche de cette femme et que l'amour ne vaut rien sans l'intimité entre les âmes. 
     -  Demain, je pars, dit-il, pour la France où mon père est gardien de tour à Notre-Dame.
     -  Quand reviendrez-vous? demanda la dame.
     -  Je ne reviendrai jamais, répondit Bátky lugubrement.
     -  Comme vous voulez, dit la dame en haussant les épaules et elle descendit prestement les escaliers.
   Quelques jours plus tard, le Sunday Pictorials publia de nouveau la photo  de la Comtesse de Rothesay. C'était elle.
   "Les femmes sont indéchiffrables"  nota Bátky sur un bout de papier qu'il rangea soigneusement.

Sa phrase favorite exprime parfaitement la légèreté de l'écriture d'Antal Szerb :  "On peut soulever des poids lourds avec des gestes d'haltérophiles, mais il est bien plus élégant de le faire comme si on ramassait simplement un mouchoir de femme..."

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La Tour de Galata à Istanbul * lavis d'encre (1989)

10 Novembre 2008, 04:30am

Publié par Flora










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Oeuvre de Gilbert * "Le Mépriseur"

9 Novembre 2008, 10:35am

Publié par Flora

[...] L'orgue résonne de ses tuyaux, siroupeux, racoleur, farci de fausses notes qui rendent supportable sa prétention, ajoutent au comique des voix reprenant en coeur ou croyant le faire, alors qu'ils ne sont pas deux paroissiens à suivre les mêmes mesures. Peut-être essaient-ils, par ce tintamarre, d'étouffer les paroles si niaises que les moins obtus pourraient s'en étonner, les indociles, ceux que le simulacre ne rassure pas, qui se sentent trop près de la mort pour espérer qu'elle les épargne, trop usés, trop ridés pour souhaiter se prolonger d'éternité.
   Un étrange ballet commence alors, parodie d'un jeu de son enfance par lequel se vérifiaient la coordination des mouvements et la capacité de se concentrer sur un message. Les genoux plient, craquent et se déplient, les mains se lèvent ou se joignent, les dos se courbent, se redressent. On se lève, se déplace, avec plus ou moins d'harmonie, plus ou moins de conviction, selon l'âge, le sexe et la vigueur des rhumatismes. Il s'est assis furtivement sur le dernier banc, afin de ne pas susciter trop tôt curiosité et rejet, afin que l'effet de surprise joue à plein, lorsqu'il l'aura décidé et seulement alors.
   Quand il se lève, choisissant le moment où les têtes ploient devant l'hostie spectaculairement brandie, il sait que la comédie est achevée, qu'il lui appartient d'en rédiger amoureusement la dernière scène, celle dont la drôlerie ne fera rire que lui. Ses pas résonnent dans l'allée, féroces, mathématiques, sans excessive rapidité ni lenteur artificielle, attirant les faciès béats vers ses vêtements détrempés, ses cheveux ruisselants et et ses yeux triomphants, suscitant les murmures ébahis, les grondements éteints de ceux qui n'osent pas. Il doit s'imprégner de chaque soupir, haussement de cils, plissement de bouches ou de museau, pauvre offrande à déposer sur Sa tombe, à creuser un peu plus la sienne.
   Reposant précipitamment son dieu, le prêtre le regarde accéder au domaine interdit qui le protège du commun des fidèles, la hauteur fière où s'effiloche la vanité de sa tâche. La colère durcit son front dégarni qui rejoint la tonsure, rapproche les sourcils ; ses lèvres s'entrouvrent mais il ne sait quoi dire et ne peut profaner le temple de ses imprécations. Vifs, diligents, toute onction retroussée, deux hommes se sont hissés au niveau de l'autel
, pour préserver celui-ci de l'impie, menaçant d'intervenir, de bouter l'infidèle qu'ils encadrent. La carte magique, extirpée de la poche en un geste qui redeviendra routinier, apaise les figures, métamorphose la rage en étonnement. Ses paroles le surprennent, tant elles se montrent fermes et calmes à la fois, tant elles maquillent le dégoût qui ne demande qu'à éclater.
   Tous les pantins s'ébrouent, se hâtent vers le portail, délaissant leurs prières, cependant que le célébrant poursuit, un peu plus verdâtre, le manège qu'il lui serait sacrilège d'interrompre. Tous sont sortis aux premiers mots, sans un signe de croix, un craquement de genou, en se bousculant presque, peu pressés de rejoindre un au-delà dont ils chantaient la gloire quelques instants plus tôt.
   Il redescend l'allée, s'éloigne du marmonnement pieux dont l'ecclésiastique se croit obligé de le bercer, afin de le préserver, d'empêcher que le fantôme de bombe par lequel il a vidé les lieux ne vienne à exploser, versant ses entrailles laïques en plein sanctuaire. Les bancs alignent sous ses yeux un mouchoir aux initiales brodées, deux missels répandant leurs figures auréolées, un sac, une béquille, mais ce n'est pas ce désordre qu'il veut braver.
   Se retournant, il apostrophe le cadavre de bois suspendu dans le choeur, bras et jambes cloués, poitrine transpercée, ridicule sous la couronne d'épines et les quatre lettres qui le désignent, insupportable d'inexistence. Il vocifère à s'en rompre la voix, à en ébranler voûte, vitraux, piliers, chapiteaux, sachant que cela ne suffira pas, que les murailles resteront debout et qu'il lui faudra descendre plus bas, cracher sa haine ou la cacher, à en perdre la tête.

 Extrait du romanLe Mépriseur (éd. Manya, 1993). L'extrait est un peu plus long que d'habitude mais je n'ai pas eu le coeur d'en couper pour préserver la force envoûtante du style. L'ancien policier vide la cathédrale sous prétexte d'une alerte à la bombe, acte dérisoire pour tenter d'apaiser sa souffrance inexpiable.

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Bribes de mémoire 17. Vacances d'été

8 Novembre 2008, 01:43am

Publié par Flora

  Curieux pouvoir suggestif maternel sur l'imaginaire sensitif enfantin ! Ma mère nous transmet ainsi ses sensations, sa propre nostalgie, débordantes dans ses récits, jusqu'à l'intonation de sa voix, pour ce coin de paradis ainsi créé qui, chose étonnante, se montrera à la hauteur, tous les étés de nos vacances de rêve...
   Objectivement, c'est un petit village perdu dans des collines boisées, mais pour nous, enfants de la Grande Plaine, habitués à sa  "planitude" absolue, la moindre bosse fait exotique. Une unique route asphaltée le traverse; les autres rues sont en sable ou en poussière, transformées en torrents qui les dévalent, par temps d'orage. Les gens vivent de leurs maigres parcelles, ayant été obligés de se regrouper en coopérative forcée après la répression qui suit les événements sanglants de 1956. Ils ont droit à un lopin privé, aux côtés des terres "communes". Malgré le fait que tous sont logés à la même enseigne, l'ancienne distinction entre paysans riches et pauvres persiste dans les consciences et empoisonnera quelques amours dépareillées.
   J'y passe les étés de mon enfance et de mon adolescence, dans un bonheur absolu (si, si, ça existe!), dans la légèreté que vous octroie la liberté, loin de l'autorité des parents, sous l'affectueuse bienveillance de ma tante. Pourtant, aucune distraction sophistiquée à l'horizon, la télévision même fait son apparition vers mes 15 ans, un unique poste dans la Maison de la Culture qui sert aussi de salle de projection pour la séance hebdomadaire de cinéma. Une épicerie, un bureau de poste, une école et une église - les adolescents de nos jours tiendraient-ils à sacrifier un seul jour de leurs vacances dans un tel trou perdu ?
   Je loge le plus souvent chez ma tante préférée. Je garde leur vache, je participe aux travaux des champs : ramassage du foin, des pommes de terre, désherbage du maïs, marchant parfois des kilomètres à pied nu, mon grand plaisir. Il arrive qu'à la tombée du jour, nous arrêtions en chemin une charrette qui rentre, chargée d'une montagne de foin que j'escalade pour enfouir mon nez dans ce "matelas" au parfum de l'été.
  Mes tantes m'accompagnent dans mes premiers bals; elles font "tapisserie" sous prétexte de servir de gardes rapprochées. Premiers flirts ingénus : comment cela aurait-il pu en être autrement sous autant d'yeux vigilants? Mais cela n'empêche pas les premiers frissons, les regards obliques échangés, les étreintes chastes de ces danses démodées qui permettent de se toucher au lieu d'enfermer chacun dans sa triste bulle solitaire...

la suite suivra...

 

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