Le blog de Flora

Oeuvre de Gilbert * Glissements

9 Octobre 2008, 19:06pm

Publié par Flora


  [...] Le col de verre que l'on casse. L'aiguille qui plonge dans le liquide. La seringue que l'on remplit, que l'on pointe vers le haut pour en expulser, d'une pression, l'air qui aurait pu s'y introduire. Le coton imprégné d'alcool. Plus les mouvements sont précis, plus il faut se montrer méticuleux, et moins on risque de penser, de s'égarer, de capituler.

   Après une semaine de pluie ininterrompue, le soleil s'est décidé à paraître et je me suis lancé dans une longue promenade à bicyclette, négligeant d'avertir ma mère. J'aime ces escapades, loin des regards inquisiteurs. Sorti de la vallée, je ne rencontre personne qui, me connaissant, s'empresserait d'aller dénoncer à mon (faux) père le plus innocent de mes gestes ou me sermonnerait au nom de ma soeur, ce petit ange rappelé à Dieu. Rien ne m'exaspère plus que cette expression qui me fait envisager leur paradis peuplé de monstres baveurs, spectacle propre à faire désirer l'enfer.
    A mon retour, la colère éclate. Je dois même essuyer une giffle, ce qui m'arrive rarement. La rancoeur de cet affront m'incite à en concevoir, sur le champ, le châtiment. A cette époque, déjà, l'imagination est mon arme préférée. Ma mère porte la main à son coeur, ouvre la bouche, démesurément, à la recherche de l'air qui lui fait défaut, chancelle et, voulant se rattraper à un guéridon, l'entraîne dans sa chute.

    Je repose la seringue dans la trousse, avec le coton, l'ampoule brisée, l'alcool. Ne rien laisser traîner, aucun indice. Le médecin doit soigner, pas tuer. Je m'assois au chevet de ma mère et je prends sa main décharnée, la caresse tendrement, tout en plaçant mes doigts sur la veine afin de sentir décroître la pression du sang.  

fin de la nouvelle "Glissements", parue dans le recueil  Les morts se suivent et se ressemblent,  éditions  Manya,  1992

dessin :  "
Seul parure..." par R.T.

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Bribes de mémoire 14. De ma mère...

7 Octobre 2008, 11:13am

Publié par Flora

 
  Ma mère est originaire de l'autre bout du pays et même si cela ne fait pas une grande distance à l'aune de la France, l'autre bout est quand-même l'autre bout, avec ses différences de mentalité, de climat, de paysage et d'intonation dans le parler. Elle prétend même que l'air que l'on respire a une autre saveur là-bas... C'est ainsi que le petit village d'une centaine d'habitants, perdu dans les collines couvertes d'acacias et de chênes, prend pour nous, enfants, le goût d'un authentique paradis où nous passons nos vacances d'été pendant vingt ans !
  Elle n'a pas dix-neuf ans lorsqu'elle débarque, au bras de son mari tout neuf, dans la maison de ses beaux-parents où il faudra bien qu'elle s'impose. Elle qui n'a jamais quitté son petit village plus loin que la ville voisine, fait d'un coup un bond de quatre cents kilomètres pour ne revoir la famille, les amis, le clocher de son village qu'une fois par an. Ici, elle ne comprend pas bien le patois local et les gens moquent son accent à elle, aussi exotique par ici.
  Ma grand-mère entend bien garder son territoire mais ma mère, même intimidée au début, n'est pas de la trempe de ceux que l'on plie longtemps... Mes souvenirs les restituent toutes les deux, déjà pacifiées, avec la tension rentrée sous le tapis et y maintenue avec vigilance par la plus forte. Tout au plus, elle me dit : "tu ressembles à ta grand-mère" dans les moments où elle n'a pas envie de me complimenter. Je pense que leur méfiance réciproque perdure jusqu'aux derniers temps de ma grand-mère, malade d'un cancer que ma mère soigne à la maison jusqu'à son dernier soupir...
  Devenue veuve à soixante-sept ans, à terre une seconde fois huit ans après, à la mort de mon frère, je lui propose de noter l'histoire de sa vie pour l'aider à surmonter sa détresse. Ses premières "bribes" à elle avoisinent, dans un gros cahier, les recettes de cuisine, les registres des dépenses mensuelles. Lorsqu'elle me les fait lire pour la première fois, je surprends le soin instinctif de la bonne élève d'autrefois, ce qui procure un style vif et souple à son écriture.
   Je lui fait part de ma surprise : "Comment se fait-il que ta mère est si absente de ces pages?" Elle dit avec stupeur : "Tiens, c'est vrai. Je ne m'en suis pas rendu compte. Maintenant que tu le dis, je n'ai aucun souvenir de tendresse venant de ma mère"...

la suite suivra...    

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Oeuvre de Gilbert * Les saisons (extrait)

5 Octobre 2008, 15:31pm

Publié par Flora


[...]

La femme: 
Les Vivaldi! Vous dites qu'ils étaient quatre.
L'homme:  Je parle des "Quatre saisons". Au téléphone, il y en a quatre mais dans la réalité...
La femme:  ... y en a plus. D'ailleurs, c'était bizarre comme chiffre. Ils auraient pu nous en mettre cinq. On les aurait comptées sur les doigts d'une main. Quatre, il faut éliminer le pouce. C'est pas facile.
L'homme:  Sauf pour les lépreux.
La femme: Les lépreux?
L'homme:  Il leur manque des doigts. Vous me direz, c'est normal. Ils habitent en Afrique. Là-bas, la planète se réchauffe plus qu'ailleurs. Il fait chaud toute l'année. Il leur suffit d'un doigt pour compter la saison.
La femme: C'est vrai... Ce que vous êtes intelligent... Qu'est-ce que vous faisiez comme métier?
L'homme:  Ecrivain. Je n'ai pas renoncé, d'ailleurs. J'écris toujours.
La femme: Vous n'êtes pas en retraite?
L'homme:  Eh non! On ne croirait pas en me voyant, n'est-ce pas? Je fais plus vieux que mon âge.
La femme, gênée: Ca doit être difficile comme métier... Moi, j'aurais jamais eu la patience de recopier tout un livre... Surtout avec mes yeux qui fatiguent. Ils m'ont changé mes lunettes la semaine dernière.
L'homme: Moi, j'ai de la chance, pour les yeux. (Ironique) J'arrive encore à recopier. Mais revenons à nos saisons. Maintenant, même chez nous, il suffit d'un doigt pour les compter ou un genou ou un coude.
La femme: Ne me parlez pas de coude! Je souffre le martyre, tout au long de l'année.
L'homme:  C'est ce que je voulais vous expliquer! Avant, vous aviez mal quand il pleuvait, en automne.
La femme: Et un peu au printemps.
L'homme:  Les autres saisons, vous étiez tranquille. Maintenant, l'automne dure de janvier jusqu'en décembre. Donc, vous avez mal tout le temps. On est d'accord?
La femme: Oui.
L'homme:  Alors, suivez-moi bien.
La femme: Où?
L'homme:  Nulle part. C'est une image.
La femme: Ah!
L'homme:  Comme l'automne dure trois cent soixante-cinq jours, au lieu de vieillir de quatre saisons dans une année, vous vieillissez d'une seule. C'est ce qui explique que les gens vivent de plus en plus vieux. Dans votre cas, vous souffrez davantage mais vous vivez plus longtemps.
La femme: Vous êtes sûr que j'y gagne?
[...]


extrait d'une courte pièce, publiée dans le recueil  Ennemis très chers, éd. Manuscrit 2001
(je revois le regard teinté de tendresse avec lequel Gilbert tourne en dérision cette conversation entre deux pensionnaires de maison de retraite, lui qui n'a pas connu le naufrage de la vieillesse...)

  

 


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Zsuzsa Rakovszky * La lune dans la septième maison (nouvelle)

4 Octobre 2008, 11:01am

Publié par Flora

  [...] Pendant un certain temps, rien n'a changé. A. l'appelait régulièrement, après chaque contrôle : le processus semblait stagner, la tumeur n'augmentait pas, ne diminuait pas non plus, il est vrai. E. vivait au jour le jour comme ceux dont la maison se situe dans un endroit inondable ou sur le trajet possible d'une avalanche : s'il ne se passe rien pendant des années, des décennies, les habitants finissent par trouver l'éventualité d'une catastrophe de plus en plus improbable, et l'oublient même plus ou moins.  
   Puis un jour, son téléphone sonna.
  -  Tu es chez toi? demanda la voix sourde, lointaine de son mari.
  Lorsqu'elle lui ouvrit, elle ne vit pas tout de suite les ravages de la maladie sur le visage et la silhouette de A., elle remarqua juste qu'il était maigre, beaucoup plus maigre qu'aux temps de leur première rencontre. E. songea un instant qu'il avait eu peut-être cet air-là, adolescent, quand elle ne le connaissait pas encore. Une fois dans la chambre, elle aperçut le visage ressemblant à un crâne décharné, les gestes lents et hésitants  -  comme si le corps amaigri avait eu du mal à vaincre la résistance de l'air  -  et le regard indécis, craintif et suppliant des yeux bleus, pleins de bonté.
   -  Métastases osseuses, dit son mari, s'assayant dans un fauteuil avec la prudence d'un plongeur.  -  Tiens, ça existe encore? et doucement, avec précaution, il prit sur l'étagère le chat en feuilles de maïs qu'il avait offert à E., il y avait une éternité, à une occasion oubliée.  -  Pardon, je suis un peu assommé par la morphine..., ajouta-t-il.
   A. devait se présenter à l'hôpital le lendemain, pour un examen ou un traitement que l'on ne pouvait effectuer dans sa ville natale. Il avait son pyjama, ses pantoufles et sa brosse à dents sur lui, dans son élégante sacoche noire. Il ne pouvait plus tellement manger, répondit-il à la proposition de E. de préparer un dîner, mais il boirait éventuellement une bière. Lorsque E. s'inquiéta de savoir s'il pouvait boire de l'alcool avec les antalgiques, son mari se contenta d'un geste las, accompagné d'une grimace.
   E. alluma la télé, ayant découvert dans le programme qu'une des chaînes présentait la petite ville allemande qu'ils avaient jadis visitée ensemble. Dans le film, ils revirent en effet quelques lieux familiers : la cathédrale gothique, la place principale, la façade de la pâtisserie où ils avaient pris leur petit déjeuner un jour. A. se rappela que  les propriétaires qui les hébergeaient et qui leur avaient offert des fraises s'appelaient Frau et Herr Holzschue. E. ne s'en souvenait plus, par contre, le nom d'une brasserie lui revint où ils avaient un peu bu et qu'ils étaient rentrés en chantonnant dans la nuit douce et gothique.
   -  Et il y avait un parc quelque part, avec des écureuils... Et un large escalier qui descendait vers l'eau, insista-t-elle mais son mari secoua la tête ne se rappelant ni les escaliers, ni les écureuils.
  Puis, ils se mirent au lit car le lendemain, A. devait se lever tôt. Il disparut quelques instants dans la salle de bains, puis réapparut en pyjama et pantoufles comme s'il avait eu l'habitude de dormir tous les soirs  près d'elle sur le lit déplié. Ils lirent un peu, dos à dos, puis ils éteignirent. A. proposa de dormir sur le canapé ou dans un fauteuil car, amaigri, il ne pouvait rester longtemps dans la même position et craignait de la réveiller en se retournant. E. lui demanda qu'ils essayent quand-même de s'endormir côte-à-côte. A., déjà à moitié assoupi, marmonna qu'il était très fatigué et, l'instant après, il sombra dans le sommeil, la tête posée sur le bras de E.
    Recroquevillé, immobile, il avait la respiration crispée, saccadée. E. ne parvenait pas à s'endormir. Son bras s'engourdit mais elle n'osait pas bouger. Tout son corps, y compris son bras inerte, fut envahi par une impuissante tendresse à peine supportable, avec une force qu'elle n'avait jamais ressentie, pas même au début de leur histoire. Elle aurait aimé faire quelque chose, proposer à une puissance invisible le pacte d'offrir à A. la moitié des années qui lui restaient à vivre, attraper le corps décharné sur les bras et se sauver avec lui en courant, dans un endroit où ils seraient en sécurité tous les deux. [...] 
Zsuzsa Rakovszky (1950-) écrivain, poète, lauréate de plusieurs prix littéraires. La nouvelle dont vous lisez l'extrait, a été publiée dans l'anthologie Az év novellái  (Nouvelles de l'année)  éd. Magyar Napló, Budapest 2008

traduction : R.T.

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Bribes de mémoire 13. De l'amour maternel...

2 Octobre 2008, 19:28pm

Publié par Flora

  
   Ma mère vient de repartir après quinze jours passés avec moi en France. Nous ne nous sommes pas vues depuis quatre mois, depuis ma dernière visite en Hongrie; visites qui constituent toujours et d'année en année davantage, de douloureuses et nostalgiques confrontations avec le passé, avec l'enfant que j'étais, chargée d'attentes pleines de mystères joyeux de l'avenir... Signe de vieillissement? Ruptures et rappels permanents vers une enfance qui s'enfuit, vers le temps qui s'enfuit.
   Elle a eu quatre-vingts ans le jour de son arrivée, baptême de l'air qu'elle avait toujours refusé jusqu'ici. Je mesure, à chacune de nos rencontres, à quel point la place de la mère peut être monstrueusement grande, abusivement importante (que faisons-nous de ce redoutable privilège?), tissée de fusion et de rejet, nécessité de survie et arrachement culpabilisant. Je n'ai pas ce noeud douloureux dans la gorge pour évoquer mon père ou les autres membres de ma famille mais je sens que c'est trop tôt, trop peu pacifié en moi pour "m'attaquer" à un sujet aussi envahissant, sans pouvoir comprendre encore à ce jour et malgré la distance que j'ai maintenue sans doute instinctivement entre nous - question de survie - toute la complexité de nos histoires, la sienne et la mienne aussi...
   Les histoires des relations parents - enfants découlent toujours des histoires personnelles des générations précédentes, des failles et des ratages coupables ou involontaires, des souffrances endurées et non exorcisées, surmontées et vaincues, des capacités de les conjurer, à condition de pouvoir en prendre conscience. (C'est le sujet du magnifique roman de Nancy Huston : Lignes de faille.) C'est une des raisons pour laquelle j'ai envie de connaître, autant que possible, l'histoire de mes parents et grands-parents, pour mieux les comprendre, pour mieux comprendre aussi ma propre trajectoire. Et lorsqu'on devient parent à son tour, se pose la question cruciale : comment aimer bien, avec une juste mesure, sans emprisonner son enfant dans le filet d'un amour absolu et tellement généreux qu'il ne peut s'en écarter sans mourir d'une culpabilité d'égale dimension?... 

la suite suivra... 

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Le corset * sanguine

19 Septembre 2008, 23:13pm

Publié par Flora



  






            Quelques jours de vacances de mon blog
            durant la visite de ma mère 
          qui a fait son baptême de l'air
               le jour de ses 80 ans! 

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Oeuvre de Gilbert * "Le carillon"

17 Septembre 2008, 10:17am

Publié par Flora

   Une main tremble sur le drap, celle qui bouge encore, serrée sur la télécommande. Dans cet état, tout chirurgien perdrait réputation et compte en banque. Privés d'un oeil ou deux pour un sursaut incontrôlé des doigts, ses patients multiplieraient les lettres d'injures, écrites en braille. Les plus virulents viendraient se plaindre, tentant de l'assommer à coups de canne blanche, heureusement bien imprécis, jetant sur lui d'énormes chiens-guides. Ayant renoncé depuis longtemps à l'ophtalmologie, Pierre ne risque plus rien. Son fils aîné lui a succédé, maître du cabinet, des deux étages de la clinique et des multiples pièces de la propriété. Parmi toutes les chambres, Christian proposait de lui en laisser deux, sur l'avenue, les plus bruyantes. C'était six mois après la mort d'Emilienne. Pierre n'avait plus envie de se battre ni d'encombrer les autres. Il refusa.
   Un claquement lui fait tourner la tête et murmurer la mélodie muette, le son du carillon, réconfortant, aimable qui a ponctué tous les quarts d'heure, pendant un demi-siècle, dans la salle à manger ou à travers les murs, le jour comme la nuit. Ici, il a fallu y renoncer, à cause de la minceur des cloisons, pour ne pas déranger les autres pensionnaires, d'anciens médecins grincheux qui s'auscultaient sans cesse, voyant leurs corps se délabrer sans rire d'aussi bon coeur que lorsqu'ils étaient jeunes, parlaient entre eux de leurs malades et disséquaient, goguenards, les pires infirmités. Pour la même raison, le téléviseur est réduit au silence, son ouïe affaiblie ne pouvant pas capter les décibels chétifs que l'on veut bien lui concéder.
   La grande aiguille fixe le douze, moment privilégié où la musique résonne, se prolonge avant de libérer les coups. De la vente aux enchères, Pierre se souvient parfaitement. Il débutait alors, était marié depuis huit jours et il fallait meubler l'appartement, le premier, celui qui ne comptait que trois petites pièces en plus du cabinet. Un rival acharné, myope aux montures d'écaille, était monté jusqu'à des sommes déraisonnables. L'achat du carillon en devenait incompatible avec l'état de leurs finances. Ils avaient tant de choses plus utiles à acheter... Emilienne avait néanmoins insisté et rien, personne ne résistait à Emilienne, surtout pas lui.
   Au fil des ans, la soumission s'était accrue. Il n'en souffrait pas trop, trouvait un apaisement à voir sa vie privée s'organiser sans lui. La perfection fut atteinte le jour où il devint capable de précéder tous les désirs de son épouse, portant des cravates vertes ornées de fleurs, se nourrissant de soja, d'épinards et de graines, sans regretter les viandes saignantes, faisant l'amour fenêtre ouverte, même les jours de gel, sous le regard de quatre chats dont chaque miaulement dénonçait son manque de virtuosité. Emilienne l'avait trompé pendant la guerre. Il ne l'avait appris que quarante ans plus tard, par un aveu fait sur le lit de mort. D'une voix éteinte, elle lui avait juré n'avoir tiré aucun plaisir de l'incartade. Il l'avait presque crue... [...]

éditions Quorum 1998,  in  Petites tombes en viager

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László Németh (1903-1975) * Répulsion

16 Septembre 2008, 02:01am

Publié par Flora

[...] La petite Zsuzsi était déjà couchée dans son lit, les quatre membres étirés et la couverture de travers, et moi, j'ai entrepris un raccommodage pour faire passer le temps. Sanyi, toujours éveillé, m'épiait à travers la fente, pas plus large qu'une allumette, de ses paupières mi-closes.
   -  Tu ne te couches pas encore ? m'a-t-il posé la question à plusieurs reprises.
   -  Non, je dois terminer ce vêtement, Zsuzsika va le mettre demain. 
Les paupières espionnes ont fini par se fermer. J'ai senti qu'il faisait seulement semblant de dormir, sa trop profonde respiration le trahissait. Pourtant, j'ai finis par me coucher, épuisée par la nuit précédente. Je restais étendue, les yeux ouverts, guettant le moment où il se mettrait à parler. Je savais que ses yeux chafouins demeuraient ouverts ; tiens, il a même cessé la respiration profonde, n'attendant que le laps de temps convenable pour ouvrir la bouche. Parmi tous les supplices de la vie commune, cette attente est la plus atroce. Son côté incontournable est aggravé par la torture du retour. Pendant quelques jours, Sanyi a été absorbé par la maladie, mais comme la nouvelle lune, le voilà grandissant, regonflé, tu n'y échapperas pas.
    -  Nellike, tu es réveillée? - arrivent les mots inévitables.  -  J'ai la gorge sèche.
   -   Ta limonade est sur ta table de nuit  -  ai-je dit, essayant de me dominer. Petit bruit de farfouillement.
   -  Tu vois, j'en ai renversé sur moi. Tu n'as pas un mouchoir?...
    J'ai pris le mouchoir sous mon oreiller et le lui ai passé.
   -  Laisse-moi ta main  -  a-t-il dit  -  Je n'arrive pas à m'endormir.
    Si je ne l'avais pas laissée ou si je m'étais levée, rien ne serait arrivé. Mais je l'ai laissée. J'ai bataillé avec mes nerfs, je me suis mise à l'épreuve pour savoir si je tiendrais.
   -  Pourquoi tu ne m'as pas rejoint dans mon lit cet après-midi ? -  a-t-il chuchoté emprisonnant ma main.  -  Viens maintenant.
   -  Je n'y vais pas, laisse-moi tranquille  -  ai-je répondu brutalement.
   -  Alors, c'est moi qui y vais  -  a-t-il roucoulé en sautant dans mon lit.
  Les relents de sueur de cet après-midi ont de nouveau envahi mon nez. Et avec, tout ce que je redoutais depuis des heures. Non, je ne le tolérerai pas, même si je dois en mourir. Cette fois-ci, je ne me laisserai pas faire, ai-je ressenti en me penchant en arrière et dressant mon oreiller devant moi. Mais Sanyi me tenait déjà par la taille, m'attirant vers lui.
    -  Tu sors tes griffes ? Alors, griffe-moi,  ai-je entendu sa respiration brutale de l'autre côté de l'oreiller. 
  L'horreur m'a décuplé les forces. J'ai appuyé l'oreiller contre son visage et je l'ai repoussé d'un coup de pied.
    -  Tu ne me laisseras donc jamais en paix -  ai-je crié. Et je poussais rageusement sa tête en arrière.
    Tout d'un coup, je n'ai plus senti de résistance de l'autre côté de l'oreiller, j'étais couchée sur lui, dans son lit, avec l'oreiller entre nos deux visages.
   -  Sanyi, ne joue pas  -  ai-je crié, rejetant l'oreiller. Et je rampais désespérément vers le bord du lit pour atteindre la lampe de chevet et les allumettes. J'en ai cassé cinq avant de pouvoir allumer et la petite lampe (dont le cercle lumineux avait tant de fois guidé nos pas en rentrant par la Grande Rue) a éclairé son visage. Sanyi ne jouait pas. Si oui, c'était avec beaucoup de talent. Il était allongé sur son lit, les yeux mi-clos, immobile. [...]

László Németh est un des plus grands écrivains hongrois du vingtième siècle. Ses figures de femmes sont d'une justesse stupéfiante. Nelli, l'héroïne de ce roman se débat avec la répulsion irrépressible qu'elle éprouve pour son mari qu'elle a épousé poussée par sa mère. Malgré sa froideur, elle nous apparaît comme victime d'un destin qu'elle n'a pas vraiment choisi.
        

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Oeuvre de Gilbert * Sentiments interrompus

13 Septembre 2008, 09:06am

Publié par Flora

  Ils s'astreignaient à retenir leurs sentiments comme d'autres pratiquent le coït interrompu. Jamais un mot plus haut que l'autre, un mouvement de colère ou d'impatience. Le dimanche, à l'église, ils se glissaient à leur place habituelle, saluant les fidèles d'un regard complice, louchant modestement sur un nouveau chapeau, un ventre trop arrondi. Les paupières se baissaient, les dos courbaient et les genoux pliaient, frôlement d'étoffes sombres, craquement des prie-Dieu, des articulations récalcitrantes. Après la messe, on dévidait sur le parvis les événements de la semaine où les enfants s'émancipaient tandis que les anciens toussaient, se desséchaient, mouraient, que les saisons se succédaient.
   C'était pour Laurence le meilleur moment de la matinée. Trop jeune encore, n'ayant pas atteint l'âge de la communion solennelle, elle ne participait jamais aux conversations. On ne lui demandait qu'un silence attentif, ponctué, ici ou à, d'un frêle sourire, d'une moue affligée. Quelques monosyllabes, parfois, quand on l'interrogeait sur son travail scolaire. Elle prenait plaisir à ces instants, épiant le détail incongru, la phrase discordante ou la mimique absurde. Monsieur Thomas l'amusait particulièrement, veuf inconsolablement rougeâtre qui se répandait en tirades sur les vertus de son épouse, ayant oublié, depuis sa mort, avec quelle constance elle le trompait... Ses sanglots s'avéraient irrésistibles, surtout quand ils se transformaient en fous rires, signe que le vin, avec lequel il soignait sa mélancolie, constituait un remède efficace.
   Mademoiselle Trimont ne se montrait pas moins comique, sous les coiffures vertigineuses où se dissimulaient, vaille que vaille, ses rancunes de vierge prolongée et ses soixante-treize ans qu'elle prétendait quatre-vingt-quatre, par pure coquetterie. En guerre contre le délabrement des moeurs, elle tenait la chronique des amours coupables, réveillant de ses vigoureux coups de menton les oiseaux perchés sur son chapeau. Avait-elle surpris, au fond de ses jumelles, un couple d'amoureux trop impatients pour tirer les rideaux que les canaris indignés se trémoussaient avec vigueur ; des caresses furtives échangées sous un porche lançaient les pauvres bêtes dans une cavalcade à retourner le coeur.
   Ses joies les plus profondes, Laurence les devait à Madame Vertier, à son visage aride, à sa moustache mal épilée. Lorsque cette petite femme grisonnante évoquait le drame de son fils, récemment amputé de la jambe gauche, la fillette noyait la lueur ironique de son regard et inclinait timidement la tête, comme il sied aux enfants bien élevés, sans révéler le surnom dont elle affublait le malheureux. Chaque rencontre avec Madame Vertier marquait une nouvelle étape d'un tronçonnage systématique. Atteint d'une incurable maladie de la circulation sanguine, le jeune homme s'évanouissait en lamelles, au fil des mois, sous les bistouris farceurs des chirurgiens. On lui avait coupé un doigt, puis deux, puis trois, puis une main, un demi-bras, un bras entier avant d'entamer le second, aussi minutieusement. Laurence attendait le jour où "mortadelle" se ferait amputer de la tête. [...]

  début de la nouvelle, parue aux éditions Quorum  1998 
in  Petites tombes en viager  

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Bribes de mémoire 12. De mon grand-père paternel (3)

12 Septembre 2008, 12:24pm

Publié par Flora

 
  Les années de paix, mon grand-père fait vivre sa famille tant bien que mal en vendant la force de ses bras. Toute la famille doit y contribuer : ma tante est bonne chez des gens aisés, mon père, à six ans, garde le troupeau d'oies d'un paysan et mes grands-parents sont saisonniers, au gré de la demande pour les travaux des champs. De temps à autre, on confie à mon grand-père un troupeau de bovins à conduire jusqu'au fameux marché à bestiaux, à pied, à deux cents kilomètres plus loin, dans la célèbre plaine de Hortobágy, devenue grande attraction touristique de nos jours. A l'époque, c'est la route de tous les dangers, repère de détrousseurs de grand chemin. La nuit, on fait halte dans des auberges plus ou moins louches et le matin, on peut se réveiller dépouillé de l'argent du marché, l'argent qui ne vous appartenait même pas ! C'est ce qui arrive à mon grand-père un soir où il a l'impression de tomber dans un sommeil sans fond...
   Chemin faisant, il apprend sa géographie, en récitant par coeur les noms de tous les villages traversés et, trente ans plus tard, nous apprenons à les réciter avec lui, à notre tour, mon frère et moi.
   En hiver, il nous fabrique des jouets rudimentaires et extraordinaires, mon grand-père, à partir de tiges de maïs reliées avec des allumettes : une paire de boeufs tirant une charrette. Lorsque nous le supplions de nous faire un dessin, ses doigts déformés par le travail dur ont du mal à tenir le crayon pour exécuter l'unique dessin dont il a l'habitude : un cheval qui commence immanquablement par un grand 2...
   Il ne nous gronde jamais, pourtant, nous évitons de désobéir devant sa gentillesse désarmante. Déjà vieux, il est très fier d'être encore capable, démonstration à l'appui, d'exécuter un poirier impeccable qu'il a, jadis, au sommet de la gloire, produit sur le toit d'une maison, en haut de la cheminée !
   Je n'ai jamais vu mon grand-père aller à la messe. Cependant, le soir, la mémoire le restitue se préparant au coucher, à l'immuable rituel du pliage lent et scrupuleux de ses habits, aux murmures de ses prières perpétuelles qui se terminent en recommandant à la grâce de son dieu les noms de tous ceux qu'il aime...

la suite suivra...

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