Le blog de Flora

Zoltán Körösi * Tante Aranyka, si loin (extrait)

9 Décembre 2008, 10:17am

Publié par Flora

[...] Elle ne peut plus bouger; nous l'entourions tous les cinq, regardant le petit miroir sans buée; d'abord Père a tressailli comme sous l'effet d'un vent glacial, puis il s'est redressé, a levé la main et fait tomber son cartable qu'il tenait à bout de bras. Ensuite, sans même se pencher, il s'est déchaussé, appuyant le bout d'une chaussure sur le talon de l'autre, s'est débarrassé dans le même mouvement de son pantalon; il est resté là, avec son caleçon qui arrivait aux genoux. Il a levé la tête, à la manière de quelqu'un qui renifle l'air, nous a regardé de haut et, en dressant son index, a chuchoté : courage! courage!
   Il nous a souri et nous avons constaté à quel point il ressemblait, à ce moment-là, à tante Aranyka, car ce sourire leur était commun. Nous l'avons écouté et nous sommes mis au travail, en faisant exactement ce que disait Grand-Père. Nous avons suivi attentivement ses ordres, comme des apprentis, ce que nous étions en effet. Avec précaution, nous avons dépouillé tante Aranyka de ses vêtements, Mère les a accrochés aussitôt sur des cintres et a apporté en même temps les récipients et des outils aussi, pour que nous puissions nous mettre au travail, aider Grand-Père qui, non seulement avait appris autrefois le métier de boucher mais s'y connaissait aussi dans l'empaillage des animaux défunts. Il savait comment inciser le corps de l'aine au menton pour enlever les organes nobles mais périssables, ainsi que les intestins, comment atteindre le cerveau par le nez pour nettoyer le crâne, avec quelles précautions et quelle vigilance il fallait laisser couler le sang, comment choisir les épices pour nettoyer le corps à l'extérieur autant qu'à l'intérieur, pour maintenir à jamais derrière les paupières de tante Aranyka le temps qu'elle y avait enfermé.
   Et lorsque Grand-Père a décrété enfin : nous avons terminé, nous avons su que la renommée du meilleur boucher de la ville de Grand-père n'était pas usurpée, qu'il n'avait pas fréquenté pour rien, jadis, pendant chaque pause de midi, l'atelier du taxidermiste, à deux longueurs de rue, car, après tant d'années, il accomplissait encore un travail de maître, avec, il est vrai, des aides à la hauteur.
   Nous avons rhabillé tante Aranyka, remettant ses vêtements un par un et surtout son corsage argenté préféré, nous l'avons reposée dans son vaste fauteuil en bois et en cuir et avons orienté celui-ci de façon à ce qu'elle puisse surveiller la porte, mais aussi regarder la fenêtre, si l'envie lui en venait. Nous avons soigneusement démêlé ses cheveux, et pour finir, Grand-Père a ouvert ses yeux, les billes de verre bleu brillaient comme la mer sous le soleil matinal. Vera a nettoyé son dentier, à l'eau citronnée, non seulement pour que nous ayons plaisir à regarder tante Aranyka mais aussi pour qu'elle soit fière de nous rendre ce regard, à nous, sa famille bien aimée, sa chair et son sang, nous qu'elle avait rejoints au bout de tant d'années pour retrouver ses souvenirs, ses racines.
   Et deux ou trois jours plus tard, un matin, alors que nous venions juste d'entrer dans la chambre de tante Aranyka et de nous installer autour de son fauteuil, nous avons entendu le facteur arriver et sonner à la porte. Nous nous sommes regardés puis nous avons regardé tante Aranyka, et nous avons vu qu'elle souriait, faisant signe à Père d'y aller sans faire plus attendre le facteur. Qu'il ouvre la porte et signe à sa place. Elle souriait encore lorsque le facteur, debout dans la porte, a soulevé sa casquette et dit bonjour à voix haute de façon à ce que tante Aranyka l'entende bien, tout en tendant à Père le reçu.
   Chère madame, le temps n'aura jamais, jamais de prise sur vous, s'est-il écrié en reclaquant son sac.
   Nous avons ri car nous savions à quel point il avait raison. [...] 

Traduction: R.T. et Gilbert Millet  extrait du recueil "Sang de cerise" , éd. Noran, 2001

Pour ses vieux jours, tante Aranyka rentre de longues années de séjour à l'étranger où elle a fait une petite fortune. Sa pension fait vivre sa famille qui l'accueille.
  

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Nu de dos * sanguine 2003

7 Décembre 2008, 17:28pm

Publié par Flora

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Oeuvre de Gilbert * "Le photographe" 4.

6 Décembre 2008, 10:17am

Publié par Flora

  
Le temps parle pour Elise. Les hommes décèdent petitement, laissent leur femmes poser des fleurs au cimetière... Je fais le dos rond, j'accentue ma ressemblance avec une montgolfière. Un jour, j'ai essayé de me gonfler d'air chaud. Des heures à inhaler une fumigation d'eucalyptus, sans décoller un centimètre.

    J'ai froid aux pieds. Le barbu est revenu. Avec un beau sourire, il tend cinq pièces d'un franc:

"Votre monnaie !"

Je prends. Quand l'adversaire se montre à la hauteur, je sais faire preuve d'esprit sportif. Le combat n'est pas achevé pour autant. Je trouve ce nabot antipathique : des sourcils joints, broussaille en haut du nez, un front court de primate chevelu, tous ces poils... Les barbes sont des masques. Elles manquent de franchise. Moi, je me rase trois fois par jour.
   Le passer par la fenêtre? Le scalper? Lui arracher un oeil ou deux? L'émasculer entre deux pierres? Elise ne le tolérerait pas. Sur son joli contrat, je renverse ma tasse de thé, poisseuse de cinq ou six sucres. Frénétique, il éponge avec une serviette, sépare les pages pour éviter qu'elles ne se collent, presse d'un mouchoir celles qui menacent de se gondoler. Les gestes d'un maniaque.
  
   Comment faire son portrait? En plongée, à la verticale au-dessus de lui. La crinière noire et le nez qui pointe, gris pâle, ridicule, à l'image de son sexe que je pressens insignifiant. Tout en bas, dans le flou, les genoux serrés, le contrat qui sèche, le mouchoir qui tamponne. [...]

illustration : T.R.


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Bribes de mémoire 20. Ma tante (2)

5 Décembre 2008, 00:32am

Publié par Flora

  
  Je regarde, pensive, cette photo prise dans les années soixante-dix, lors de retrouvailles estivales : sur les douze personnes souriant du plaisir d'être une fois de plus réunies, au bout d'un an et malgré la distance et les frontières à l'époque difficilement franchissables, la moitié manque aujourd'hui à l'appel. Nos sourires ne laissent pas pressentir les tragédies et les deuils à venir. Quelle chance d'être privés de cette prescience !...

   Nous sommes dans le jardin de chez ma tante, parmi ses célèbres géraniums. Son côté "mère-poule" est comblé : toute sa maisonnée est là, y compris son frère et la famille de celui-ci. Ma tante a une fille unique car la petite soeur est emportée par une maladie aujourd'hui enrayée : la diphtérie. Dans un premier temps, le gendre, avec ses manières de "rat des villes" fait sourire d'indulgence les "rats des champs" qui l'accueillent : il n'a pas le même accent, il a des "manières"; il roule ses cigarettes et manucure ses ongles, exige des serviettes à table. Peu importe; la fille, institutrice, sort déjà des rangs. Après quelques brèves tentatives d'indépendance, elle regagne le bercail avec son mari : il y a de la place et ma tante ne demande que ça! Elle est dévouée à l'extrême et c'est sa façon de se rendre indispensable. Tel un chef d'orchestre, elle organise la vie de la maison. Son mari, souffreteux depuis la guerre est couvé comme un enfant : elle lui épargne le moindre effort et du coup, il est à la merci du plus innocent courant d'air. Je le vois, coincé près du poêle, avec gilet en peau de mouton et casquette, à l'abri d'un hypothétique refroidissement, n'ayant droit qu'à l'eau préalabrement tiédie et à sa cuillère à soupe réchauffée. Ma tante est la risée de mon père mais elle avale sans broncher toutes les remarques moqueuses venant de son "petit frère".
   Fatalement, son mari tombe gravement malade et il est hospitalisé avec une embolie pulmonaire. Il refuse de prendre les médicaments des mains des infirmières, il attend les visites de "Mère". Il ne ressortira pas de l'hôpital et ma tante reste longtemps inconsolable.
   Sous les apparences d'une vie paisible, un volcan entre en éruption. Le gendre prend sa retraite et se retrouve à la maison à longueur de journées, nez à nez avec sa belle-mère, dévouée jusqu'à l'étouffement. Et justement! Un beau jour, son courage dopé par quelques gorgées d'eau-de-vie maison, il vide son sac des décennies de rancoeurs aigries et tente d'étrangler la vieille femme... Elle est sauvée in extremis mais une profonde fracture s'opère dans la famille et préfigure sa lente décomposition...

la suite suivra...
 

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Imre Kertész * Être sans destin (Sorstalanság) extrait 2

3 Décembre 2008, 16:35pm

Publié par Flora

Le narrateur, très affaibli et inapte au travail, est transporté à Buchenwald. 

[...] Immédiatement à côté de moi un objet difforme entra dans mon champ de vision : un sabot, de l'autre côté une casquette de diable semblable à la mienne, deux accessoires pointues - le nez et le menton - au milieu, une dépression caverneuse - un visage. Et puis encore d'autres têtes, des objets, des corps - je compris que c'étaient les restes du chargement, les déchets, dirais-je pour employer un terme plus précis, qui avaient sans doute été mis là en attendant. Quelque temps après, une heure, un jour ou un an, je ne sais pas, je perçus enfin des voix, des bruits, on travaillait, on s'affairait. La tête qui était à côté de moi s'éleva soudain et, plus bas, aux épaules, je vis des bras en loques de détenu qui s'apprêtaient à hisser le corps sur une sorte de charrette ou de brouette, sur d'autres qui s'y entassaient déjà. Au même moment, me parvinrent aux oreilles des bribes de paroles que je réussis à grande peine à distinguer, et dans ce murmure rauque, j'eus encore plus de mal à reconnaître une voix naguère pourtant si sonore dans mon souvenir : "Je... pro...teste", balbutiait-elle. Et durant un instant, avant qu'il ne poursuivît son ascension, il s'arrêta en l'air, comme par stupéfaction, me semblait-il, et tout de suite, j'entendis une autre voix, certainement celle de l'homme qui lui tenait les bras. C'était une voix agréable, virile, amicale, et, à mon sens, son allemand de Lager aux accents quelque peu étrangers trahissait un certain étonnement, une sorte d'ahurissement, plutôt que de la rancoeur : "Was? Du willst noch leben?"*  demanda-t-elle, et effectivement, à cet instant, moi aussi, je trouvai cela étrange, injustifiable et parfaitement immotivé. Alors je décidai qu'en ce qui me concernait je serais plus raisonnable. Mais déjà ils se penchaient vers moi et je fus bien obligé de cligner des yeux, puisqu'une main furetait devant eux, puis je fus jeté au milieu du chargement d'un charrette plus petite, ensuite on me poussa quelque part, je n'étais pas vraiment curieux de savoir où. Une seule chose me préoccupait, une pensée, une question qui ne m'était venue à l'esprit qu'à cet instant-là. Il est possible que ce fût de ma faute si je ne le savais pas, mais je n'avais jamais été assez prévoyant pour me renseigner sur les habitudes, le règlement, les méthodes de Buchenwald, bref, sur la façon dont ils le faisaient ici : au gaz, comme à Auschwitz, ou peut-être à l'aide d'un produit pharmaceutique, ce dont j'avais également entendu parler là-bas, éventuellement avec une balle, mais peut-être autrement, par l'un des mille autres moyens pour lequel mes connaissances étaient insuffisantes - je ne le savais tout simplement pas. En tout cas, j'espérais qu ce ne serait pas trop douloureux et c'est peut-être bizarre, mais cet espoir me remplissait, tout aussi réel que ces espoirs véritables, pour ainsi dire, qu'on fonde sur l'avenir. [...]

* "Quoi? Tu veux vivre encore?" 

éditions Actes Sud 1998, traduction : Natalia et Charles Zaremba
édition originale : Szépirodalmi Könyvkiadó, Budapest, 1975

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Yin et Yang en scission * peinture à l'huile

29 Novembre 2008, 11:35am

Publié par Flora

 

 

      

     

 

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Oeuvre de Gilbert * "Le photographe" 3.

28 Novembre 2008, 12:53pm

Publié par Flora

   Un vendredi matin, après sept jours de drôle de guerre, ce que les autres appellent une lune de miel, Elise attaque sur tous les fronts, fixe un ultimatum. Je renonce à me battre. Armée de juin 1940, inconsistant et résigné, je me répands dans la campagne, emportant pêle-mêle sur les routes de France les matelas et les conserves, les bijoux de famille et trois soupçons de dignité. Je me souviens, mon père l'a si souvent raconté que les Stukas devaient leur efficacité aux hurlements de sirène qui semaient la panique  parmi les réfugiés avant de les cribler de balles. Elise me fait le même effet. C'est d'une voix stridente qu'elle impose sa loi. Les cordes vocales se pincent. le yeux fusillent. Je rends les armes, j'armistice dans la honte. Je lui fais don de ma personne.

   Le barbu se présente aussitôt, coup de sonnette pusillanime, paroles mielleuses et raclements de gorge. Il serait facile d'ignorer sa main humide, de laisser la mienne sur l'estomac qu'elle masse pour hâter la digestion. Sournois, je pourrais écraser les phalanges. J'ai la poigne solide. Les doigts du gringalet ne résisteraient pas. Je les entends croquer, craquer, esquilles dans la chair, beaux hématomes. Dans un sursaut d'humour, mon 18 juin modeste et instinctif, je saisis au fond de ma poche une pièce de cinq francs et je la place dans sa paume ouverte. Elise tourne le dos, emporte sous son bras le visiteur vaincu. Apparemment, la farce ne lui plaît pas.

    Quarante-trois heures de jeûne, deux nuits de fièvre et d'estomac tordu. Ma résistance culmine, le midi, devant le réfrigérateur héroïquement scellé. Dans la chambre noire, j'agrandis le sein gauche de Perrine, son pied droit. Des particules blanches flottent encore dans la maison. Elise me maudit toujours dans des nuages de plâtre. Les portes claquées font partie de ses spécialités, au même titre que le coq au vin, la tarte Tatin, l'appât du gain. Elle ne maîtrise pas son impatience vindicative. je ne lui en veux pas. La réussite, les beaux contrats des magasines sanguinolants, elle les veut pour moi aussi.

    A l'aube, mon oreille cède au claquement de la serrure, mes narines au parfum chaud du chocolat, mon oeil à la vue de la pile de croissants. Une capitulation consommée la bouche pleine, à l'heure où le curé carillonne une messe basse. Chassés de leur clocher, les pigeons revanchards ricanent dans mes pommiers. Elise et moi... Nous vieillirons ensemble, perdant nos dents, nos seins et nos cheveux, enfermés aux "Glycines", aux "Résédas", hospices aux noms riants, aux odeurs rances. Devenus sourds, nous réciterons les dialogues de toujours, chamailleries sans fin qui entretiennent les illusions :

   "Ce n'est pas le talent qui compte, bredouillera-t-elle dans son dentier. C'est l'image, c'est l'impact. Il faut choquer, happer."

   Je répliquerai en expulsant un jet informe de salive :

    "Mes cadavres sont timides. Un pouce, une omoplate, leur pudeur les empêche d'en montrer plus."

   Elle m'ordonnera de prendre un mouchoir, d'essuyer mon menton. J'obéirai.

la suite... 

 

   

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Bribes de mémoire 19. Ma tante (1)

26 Novembre 2008, 14:17pm

Publié par Flora

  Il y a des personnes qui occupent des places démesurées dans votre décor, d'autres passent sur la pointe des pieds, discrètement, au risque de s'effacer de votre mémoire avant l'heure. Les premières monopolisent les sillons profonds, leur image surgit immédiatement, avec leur voix, leur rire le plus souvent.

  Une des figures les plus pittoresques de plus de cinquante années de mon existence est ma tante, la soeur unique de mon père. Elle est une branche évidente de la lignée de mon grand-père, petite et ronde, dynamique  -  même à quatre-vingts ans passés, elle nous devance allègrement en marchant  -  les yeux légèrement bridés de mon grand-père dans lesquels je soupçonne un lointain héritage des steppes d'Asie. Un personnage si fort qu'elle occuperait un roman à elle seule...

   Elle est née en 1913. Elle a un an, lorsque mon grand-père s'en va au front russe. Mon père naît neuf ans après. Une relation très forte, presque maternelle l'attache à lui : même à l'âge avancé, il restera son "petit frère". D'ailleurs, elle a facilement cette attitude de "mère-poule" envers tous ceux qu'elle aime, y compris les "pièces rapportées" tant qu'elles n'ont pas démérité... Alors, cet amour 

démesuré et sans bornes se transforme en haine impitoyable et sans rappel, ses yeux bridés deviennent deux lames acérées... Cependant, les liens de sang demeurent au-dessus de tous les tourments, sans limites et sans conditions.

   Elle commence à travailler tôt, obligée de quitter l'école pour devenir bonne chez des gens aisés. A seize ans, elle rencontre l'homme de sa vie, le premier et l'unique, un homme doux et à nos yeux un peu effacé  -  mais comment aurait-il pu résister, sans se révolter, au maternage intense de ma tante?... Les parents s'opposent au mariage car elle est mineure mais elle déclare sans appel : "C'est lui ou la corde!" (allusion que tous les Hongrois comprennent immédiatement, la pendaison étant le mode de suicide le plus répandu dans nos campagnes). Je ne les ai jamais vu se disputer, pas même une "panne de sourire" comme on appelle la période de froid entre époux. Ils s'adressent l'un à l'autre avec une immense tendresse, s'appelant "Père" et "Mère", se tenant par la main, se gratifiant souvent d'une petite caresse ou d'un baiser reconnaissant.

 Difficile d'imaginer deux caractères plus contrastés. Ma tante, haute en couleurs, rit facilement aux éclats, adore danser et ne s'en prive pas, même à quatre-vingts ans passés, dans les mariages de petits-neveux et nièces. Je ne l'ai jamais entendu se plaindre de fatigue, pourtant, à 87 ans, elle retourne encore la terre de son jardin. Deux tragédies finissent par avoir raison de son indestructible joie de vivre.

 

la suite suivra...   

 

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Imre Kertész * Être sans destin (Sorstalanság)

25 Novembre 2008, 10:09am

Publié par Flora

 

Au commencement de mon blog, j'ai traduit le discours de la réception du Prix Nobel de I. Kertész, prononcé à Stockholm. Il y est question de son expérience fondamentale d'Auschwitz, à l'âge de 15 ans et surtout, des enseignements que lui - et l'humanité toute entière  - doit en tirer. Vous trouvez ici un extrait de ce roman monumental - non pas pour le nombre de pages - 366, mais pour son importance capitale, littéraire et historique. Et surtout, n'imaginez pas que c'est un Nobel au rabais que l'Occident aurait décerné par mauvaise conscience, pour "se racheter"  un peu... Kertész est un grand écrivain, capable d'allumer en vous l'étincelle d'une émotion profonde, tout en parlant à votre intelligence, sans chercher la facilité, les "effets"  et cet embrasement-là n'est pas prête à s'éteindre.

 

   Exceptionnellement, je me suis servie de l'excellente traduction de Natalia et Charles Zaremba, pour les éditions Actes Sud qui détient les droits des oeuvres de Kertész en français.

 

[...]Déjà, il fallait avancer : allez, à la douche. A la porte, devant moi, un détenu a fourré dans la main de Rozi un morceau de savon brun en disant et montrant que c'était pour trois personnes. Dans la salle de bains, on avait sous les pieds un caillebotis en bois glissant, au-dessus de la tête un réseau de tuyaux avec dessus une quantité de pommes de douche. Il y avait déjà beaucoup d'hommes nus qui avaient une odeur pas très agréable. J'ai trouvé étonnant que l'eau se mette à couler soudain toute seule, alors que tout le monde, y compris moi, cherchait en vain un robinet quelque part. Le débit de l'eau n'était pas vraiment abondant, mais sa température agréablement fraîche me convenait par cette chaleur. Et surtout, je me suis bien désaltéré, et j'ai senti de nouveau le même goût que tout à l'heure, à la fontaine : ensuite seulement, j'ai apprécié l'eau sur ma peau. Tout autour, des bruits joyeux, les gens pataugeaient, s'ébrouaient, éternuaient. Les gars et moi, on se moquaient les uns des autres à cause de nos têtes rasées. Il s'est avéré que le savon ne moussait malheureusement pas beaucoup, mais qu'il contenait en revanche beaucoup de petits grains acérés qui provoquaient des égratignures. Malgré cela, un homme grassouillet, là, non loin de moi, avec sur la poitrine et le dos une toison noire frisée qu'on lui avait visiblement laissée, s'en frottait longuement, solennellement, je dirais même avec des gestes rituels. A mes yeux, il lui manquait quelque chose - hormis ses cheveux, bien entendu. Alors seulement j'ai remarqué que, sur le menton et autour de la bouche, sa peau était plus blanche qu'ailleurs et pleine de coupures récentes et rouges. C'était le rabbin de la briqueterie, je le reconnaissais : ainsi, il était venu, lui aussi. Sans sa barbe, il était déjà moins singulier : c'était un homme ordinaire, avec un nez un peu grand, d'allure foncièrement banale. Il était encore en train de se savonner les jambes quand, aussi soudainement qu'elle était arrivée, l'eau a cessé de couler : il a regardé d'un air surpris en l'air, puis tout de suite en bas, devant lui, avec une espèce de résignation, comme quelqu'un qui en même temps prend acte de la disposition d'une volonté supérieure, la comprend et s'incline. [...]

 

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Langueur * sanguine 2006

23 Novembre 2008, 17:43pm

Publié par Flora




 

 

  

 

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