Le blog de Flora

Zoltán Körösi * Sang de cerise

6 Novembre 2008, 11:26am

Publié par Flora

[...] Chaque fois, je m'installe d'abord devant le miroir, je me regarde, je regarde mon visage, ma chevelure, j'y cherche les cheveux blancs.  Il arrive que j'enlève aussi ma chemise et je me demande pourquoi ce corps, le mien, ne veut pas admettre que je suis encore la même à l'intérieur. Je me regarde dans le miroir mais, jour après jour, c'est une vieille inconnue qui me renvoie mon regard.
   Son visage est ridé, ses yeux délavés.
   Je me coiffe, je peux rassembler dans ma main une poignée de cheveux tombés.
   Bien sûr, je sais, tout le monde a cru à l'époque que je n'irais pas à l'enterrement, que j'aurais peur ou honte. Ils pouvaient croire tout ce qu'ils voulaient.
   Béa gisait encore dans le plâtre, on parlait d'eux dans les journaux, ça s'était passé près de Lepsény, comme dans une blague, la Wartburg au nez rond avait été emmenée directement à la casse, et moi j'étais là, à côté du trou, du tas de terre. J'avais mis des bas noirs, une jupe noire, un corsage noir, tout en noir, comme une vraie veuve, et c'était ce que j'étais, je me tenais au deuxième rang mais j'avais fait faire une couronne de vingt-cinq roses, des boutons rouge cerise parmi des branches de pin, pour qu'ils fleurissent encore des jours après. La lumière coulait à flot et le soleil brillait, j'écoutais la musique stridente venue des haut-parleurs, les instruments à vent grinçants, et les cymbales qui éternuaient dignement. Un homme vêtu d'un costume sombre se tenait derrière le micro, il allait faire un discours lorsqu'il s'est mis à pleuvoir d'un seul coup, des petites gouttes mais qui tombaient très dru, comme si on avait arrosé avec une sorte de gigantesque tuyau, et pendant ce temps-là, le soleil continuait de briller, aucun nuage ne bougeait, pourtant, en un instant le sol est devenu gluant, glissant. L'asphalte devait l'être aussi à Lepsény, ai-je pensé, et j'ai tourné mon visage vers le ciel pour que l'eau le lave, qu'elle coule tout le long de mon visage, je n'ai rien à faire du maquillage, ce sera comme si j'avais pleuré.
   C'est vrai, j'ai toujours su me taire mais jamais pleurer.
   Je ferme les yeux, sans dormir bien sûr, mais tout s'éloigne progressivement, j'ai l'impression que le temps s'estompe, mais en moi, à l'intérieur, il reste immobile.
   Des taches rouges et noirs, derrière mes paupières.
   Le soleil y brille.
   Et j'entends, j'entends distinctement qu'ils bavardent là, dans la chambre, un homme et une femme, avec peu de mots, ou plutôt disant rarement quelque chose, comme ces gens qui se connaissent tellement que les mots sont superflus. Ils avalent des syllabes ou bien ce qu'ils disent n'a même pas de sens, il suffit qu'ils soient ensemble tous les deux, leurs voix, leurs corps, indissociables.
   Et lorsque le soir, entre les cheminées et les murs sans fenêtres, le soleil brille de nouveau jusqu'ici en oblique, lorsqu'il ne fait presque qu'effleurer les maisons de la rue Pannónia et que sa lumière est rouge, comme du sirop de cerise épais et collant qui coulerait tout autour des fenêtres noires, moi, je m'accoude de nouveau du côté de la rue, je regarde les vitrines déjà éclairées qui attirent les insectes, les moustiques, comme des voiles vivants s'agitant autour des lumières, et je regarde les autos, le bus numéro 15 qui déverse et qui aspire les gens, oui, je regarde avant tout les gens, ils se dépêchent, ils se prennent par le bras, ils se bousculent, ils s'évitent les uns les autres, comme ils sont nombreux! c'est une idée qui me vient toujours, mais seulement comme ça, comme si ce n'était pas moi qui le pensais, moi qui vis ainsi, comme si, jusqu'ici, j'avais seulement rêvé ma vie entière, les jours cliquettent comme un moteur de Wartburg, ils cliquettent, moteur deux temps oblige, et je sais que la vie qui est en moi, ce n'est déjà plus, ce n'est déjà plus, ce n'est déjà plus moi.

Fin de la nouvelle précédente, je n'ai pas pu résister à la tentation de mettre la fin qui se termine comme une musique qui se meurt en sourdine...

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Col en dentelle * pastel

5 Novembre 2008, 09:46am

Publié par Flora



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Oeuvre de Gilbert * Miniatures

4 Novembre 2008, 22:43pm

Publié par Flora

 
Instituteur
  Baptiste aime son métier, le plus beau du monde, comme il le dit le mardi soir, le samedi midi et les veilles de vacances.
  Instruire une trentaine d'enfants qui ne demandent qu'à tout connaître de la vie des abeilles, de Vercingétorix, des tables de multiplication, est une tâche magnifique. Former des citoyens, réprimander l'élève qui assomme un camarade afin de lui voler son cutter, son revolver, la vocation devient sacerdoce. Et il y a plus exaltant encore : remplacer à la fois les parents, l'infirmière, l'assistante sociale, la police, la justice...
Parfois, la tête de Baptiste lui tourne un peu. Tant de responsabilités... Aujourd'hui, par exemple : avant de le piétiner, comme chaque vendredi soir, pour exiger la suppression  des cours  du samedi, Madame Teigneur, mère du petit Jean, a eu la délicatesse d'enlever ses talons-aiguille.

 
Galanterie
  Si une femme se présente avec vous devant la porte d'un ascenseur, écartez-vous poliment pour la laisser entrer. Informez-vous de l'étage qu'elle souhaite rejoindre et appuyez à sa place sur le bouton.
  Si vous souhaitez la violer pendant que la cabine progresse, demandez-le gentiment et prétextez une surdité pour ne pas comprendre la réponse ; les hommes doivent être galants avec les femmes, ce qui ne dispense pas ces dernières de respecter en l'homme le handicapé qui sommeille.

 
Formol 
  Dans de petits bocaux de tailles diverses, il conservait le souvenir de ses chéris, morts prématuréments, une oreille de Poucet, le persan paresseux, une patte de Michigan, le basset artésien, le bec d'Abel, caneton jaune, une aile de Prosper, serin siffleur, un orteil de Lucette, sa femme morte dans un accident de voiture.
   Une nuit d'orage, un bruit terrible le réveilla. Ce n'était pas le tonnerre, l'odeur de formol l'indiquait bien, mais la chute du musée, renversé par Minet, gouttière terrorisé par une rafale d'éclairs.
   Depuis, il garde un seul bocal, un peu plus grand que les précédents. Minet y flotte, entier, parmi les patte, bec, aile, orteil.

Adresse
  Pour Noël, croyant bien faire, la municipalité offrit aux Sans Domicile Fixe de la commune un beau carnet d'adresses.


Miniatures,
  éditions Editinter, 1999
  
 

  

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Bribes de mémoire 16. Rêves promis

3 Novembre 2008, 19:55pm

Publié par Flora

 
Nos premiers départs en vacances chez les grands-parents maternels s'apparentent plutôt à des expéditions et en y repensant, j'admire le courage et la ténacité de ma mère pour s'y lancer, aller et retour, à travers un pays qui se remet lentement des blessures de la guerre. D'après ses récits, la première traversée de Budapest en tramway, avec un bébé de six mois - moi-même - et les bagages, offre un vrai spectacle de désolation. Une ville encore en ruines car les Allemands s'en sont retirés au printemps 1945, sous la poussée de l'armée russe et après avoir fait sauter les huit ponts sur le Danube, en plein après-midi, chargés de piétons et de véhicules...
   Il faut prendre le train vers huit heures du soir, en changer trois fois avant d'arriver le lendemain après-midi (cela donne une idée de la vitesse des trains aux banquettes en bois, d'un confort très rustique et des temps d'attente interminables, pour faire quatre cents kilomètres), vers seize heures, dans une petite gare. Mais ce n'est pas encore fini! Le village de nos rêves se cache dans les collines, à quatre kilomètres de la gare. C'est mon oncle qui vient nous chercher, et en fiacre, s'il vous plaît, comme des vrais seigneurs! Le fiacre ne sert que pour les grands jours, essentiellement des mariages et pour notre arrivée!
   Ma mère prétend depuis toujours que l'air ne contient pas la même dose d'oxygène, une fois le Danube traversé, mais bien supérieure, et nous le ressentons effectivement ainsi. A mesure que nous nous approchons de la montée vers la maison des grands-parents, l'excitation augmente et je la ressens des décennies plus tard, intacte, tant elle m'envahit à chaque fois comme une onde bienfaitrice, une promesse de pur bonheur qui m'attend à coup sûr.
   La maison se remplit aussitôt : les oncles, les tantes et les cousins accourent de toute part et une quinzaine de personnes se serrent en grappes dans la petite cuisine de ma grand-mère, dans un bruissement joyeux. On constate les changements survenus depuis l'an passé, les enfants grandis, un ou deux bébés de plus. Les vieux ne changent pas. Ils ont toujours la même allure, intemporelle. Ils le resteront ainsi pour l'éternité, dans ma mémoire...

la suite suivra...

 

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Zoltán Körösi * Sang de cerise

2 Novembre 2008, 17:03pm

Publié par Flora

[...] Cette après-midi-là, il faisait encore chaud et la lumière tombait en cascade sur la cour, j'ai bouché un peu le tuyau d'arrosage avec mon index pour vaporiser l'eau sur les géraniums, et j'ai regardé la buée, une sorte de petit nuage qui montait en se décomposant en arc-en-ciel, je portais ma chemise bleue sans manches, des sandales et une jupe froncée, j'imaginais comme il serait agréable de se baigner là, tout simplement, debout sur les carreaux de grès jaune, j'imaginais les gouttes d'eau tiédie retombant sur moi, et la toile bleue plaquée sur mes seins, la jupe sur mes cuisses, mes cheveux devenus tout foncés, collés sur ma tête comme un foulard serré, un casque brillant.
   Je tenais le tuyau frais quand j'ai entendu la pétarade du moteur du côté de la porte.
   La Wartburg, ai-je reconnu tout de suite, et j'ai tendu l'oreille vers le claquement de la portière.
   Czabánferi ouvre le portail et, au moment où il fait demi-tour, à ce moment-là seulement, il lève les yeux, droit sur moi. Il s'arrête, non seulement parce qu'il me voit arroser les géraniums avec le tuyau, mais parce qu'il sait, lui aussi, de quelle manière les couleurs de l'arc-en-ciel scintillent dans la buée, parce que dans les rayons du soleil chaque goutte d'eau ressemble au jaillissement d'une fusée de feu d'artifice, et j'ai vu qu'il savait aussi que la robe mouillée collerait de plus en plus à ma peau, il s'est donc arrêté et, depuis l'ombre du portail, il a regardé, ébahi, vers la lumière tandis que derrière lui continuait à cliqueter  le moteur de la voiture, comme une énorme horloge grinçante qui, tout à coup, ne peut plus faire tourner la figurine de bois qui prédit le mauvais temps, raide silhouette masculine à la moustache taillée. Nous nous sommes regardés ainsi, Czabánferi et moi, jusqu'à ce que la femme assise derrière le pare-brise bombé se mette à crier, Béa s'est mise à crier, elle a même appuyé sur le klaxon de la Wartburg, au cas où le bruit du moteur aurait couvert la voix, elle a klaxonné longuement, et avec l'autre main, elle a fait des gestes pressants, et ça n'a pas été vain puisque Czabánferi, comme obéissant à un ordre, a levé la main en signe de réponse, et il est reparti, il s'est assis derrière le volant, il a appuyé sur l'accélérateur et il est entré dans la cour. Il a regardé droit devant lui en passant près de moi au ralenti, jusqu'au coin du fond, près de la porte de la cave, où il avait l'habitude de se garer de telle façon qu'on ne pouvait ouvrir la portière que du côté du volant et que Béa aussi devait s'extirper de ce côté-là.
   J'ai regardé le visage de Czabánferi mais même sans le vouloir je ne voyais que le sourire triomphant de Béa, celui de la gagnante à qui il suffisait de klaxonner et d'agiter la main, et tout en serrant le tuyau noir, j'apercevais le rayon de soleil qui brillait sur le toit bombé, le capot et le coffre de la Wartburg et j'ai vu les géraniums rouges prendre une couleur cerise dans le reflet de la voiture bleu-ciel. [...]

Traduction: R.T. (avec la collaboration de Gilbert Millet)
Edition  Noran  2001

Zoltán Körösi  (né en 1962)  est un des éminents représentants de la nouvelle génération d'écrivains, émergeant de la période post-communiste. Son écriture oscille entre réalisme et merveilleux pour aborder le basculement des repères dans un style foisonnant.  

 

 

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Arundhati Roy * portrait pour le N°22 de Hauteurs

21 Octobre 2008, 09:35am

Publié par Flora



Elle est l'auteur d'un unique roman, extraordinaire :
Le Dieu des petits riens

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Oeuvre de Gilbert * "Un col"

20 Octobre 2008, 17:15pm

Publié par Flora

   [...] Hubert avait sept ans de moins que le champion français. (*) Sur le chemin du lycée, il ne crevait jamais. A l'allure molle où il roulait, les pneus de la vieille bécane héritée de son père tenaient encore le coup. Ses performances scolaires étaient aussi modestes que son coup de pédale, trois de moyenne en mathématiques, quatre et demie en français, sept en histoire, deux en sport, de quoi réjouir sa cadette Caroline qui, malgré son prénom, héritage monégasque, collectionnait les notes brillantes. De quoi vous dégoûter des surdoués de tout poil.

   Au départ du Tour de France, Hubert s'était choisi un favori à sa mesure : Gastone Nencini. Ne venait-il pas de terminer deuxième du Giro, battu par Jacques Anquetil, autre insolent notoire? Caroline s'était moquée de ce choix. Pour afficher sa certitude d'orgueilleuse rituelle, elle avait parié un paquet de bonbons sur la victoire de l'homme qui lui ressemblait tant : Roger Rivière.
   Un hélicoptère est appelé pour évacuer le champion blessé qui gît vingt mètres en contrebas de la route. Le ravin est si escarpé que l'engin ne peut accéder au lieu du drame. Il va se poser dans le champ d'un vieux paysan furieux de voir ses cultures écrasées. C'est en civière que le champion du monde de poursuite est conduit vers le véhicule volant qui le transportera à l'hôpital.

   Hubert a maintenant cinquante ans. Sa soeur n'en a que dix-sept, stoppée net dans sa vie, le jour de sa mention très bien au baccalauréat, par un camion ivre monté sur le trottoir, à quelques mètres de la maison. Invalide à 80%, Roger Rivière a renoncé à sa carrière. Ses tentatives pour se recycler dans le commerce, un café-restaurant à Saint-Etienne, le "Vigorelli", un garage, un camp de vacances n'ont connu que l'échec. Ses douleurs l'ont contraint à prendre des calmants, jusqu'à s'intoxiquer. Il avait quarante ans lorsqu'un cancer l'a achevé.
   Nencini a gagné le Tour de France 1960, signant la défaite de Caroline. Pourtant, Hubert n'a jamais reçu son paquet de bonbons. Sa soeur a prétexté que l'accident du Perjuret avait faussé la course, que le vainqueur moral était un homme blessé au fond de son ravin. Les méchantes langues avancent une autre version. Rivière n'aurait pu suivre l'Italien dans tous les cols. En s'accrochant dans les montées, il s'épuisait et devait prendre des risques pour accrocher la roue de Nencini, grand dévaleur de pentes. On parle aussi de dopage. Hubert voudrait approuver. Il ne peut pas. Bien que se trouvant, au moment de la chute, à des centaines de kilomètres des Pyrénées, c'est lui qui a fait tomber Roger Rivière, tout comme il a poussé Caroline sous les roues du camion. Sa jalousie de raté...

*Roger Rivière 

fin de la nouvelle "Un col ", publiée dans le recueil "Ennemis très chers ",  éditions Manuscrit, 2001

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Bribes de mémoire 15. Ma grand-mère maternelle

19 Octobre 2008, 17:50pm

Publié par Flora

 
   Cette autre grand-mère, maternelle, je la fréquente tous les étés, pendant vingt ans, lointaine, au goût de vacances ensoleillées, d'une grande tendresse envers ses petits-enfants. Éternellement habillée en noir ou en bleu foncé, l'immanquable fichu sur la tête (noué cependant vers l'arrière, sur la nuque, à la différence de mon autre grand-mère), un tablier bleu devant elle - et surtout, volontiers pieds nus tout l'été - elle passe son temps libre assise devant sa fenêtre, une jambe repliée sous elle. La fenêtre donne sur la route perpendiculaire qui se perd vers l'horizon boisé et sablonneux d'où les nuages de poussière soulevée par les charrettes à cheval font apparaître parfois ses deux fils, ses tripes, ses enfants chéris. Elle a aussi deux filles : ma tante et ma mère. Elle colle le petit suffixe tendrement possessif à leurs prénoms aussi bien qu'à ceux des fils mais elle ne se couche jamais sans avoir fait le tour pour vérifier s'ils sont bien rentrés. Parfois, je la vois par la fenêtre : sa silhouette droite, les mains nouées sous son tablier, elle monte la garde au coin de la maison, fixant la route jusqu'à plus de minuit, pour guetter le phare de la moto qui doit ramener son plus jeune fils à la maison.
   Mes intuitions d'enfant se vérifient aux récits de ma mère et de ma tante. Il y a des mères "à fils" et des mères "à filles". Ma grand-mère est des premières. Je ne saurai jamais ce qui lui a inspiré le mépris profond et inconscient, devenu impitoyable envers la gent féminine. Elle laisse partir - si elle ne la pousse pas - sa fille de dix-huit ans à l'autre bout du pays, au bras d'un homme qui lui inspire confiance et sympathie (entièrement méritées, au demeurant). Je suis intimement persuadée qu'elle paye ce geste par des décennies de cruels remords qu'elle tentera de compenser par un excès de tendresse et de générosité.
   Ma mère souffre de l'éloignement déchirant, ne se plaint jamais de son enfance et appelle sa mère "ma douce mère", une expression jadis courante. L'été donne l'occasion à de joyeuses retrouvailles qui se terminent par de poignantes séparations pour un an. 
   J'ignore par quel instinct ma mère devient une mère gaie et aimante. Une chose semble sûre : ce n'est pas la sienne qui lui sert de modèle durant les dix-huit premières années de sa vie...


la suite suivra...

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Tibor Déry * Niki

17 Octobre 2008, 10:20am

Publié par Flora

[...] Elle ne se recoucha pas ; de toute façon, elle n'aurait pas pu dormir. Elle aurait jugé inconvenant de dormir dans un lit tandis que son chien se battait contre la mort sous l'armoire, dans la noirceur empoussiérée, tissée de toiles d'araignée. Si au moins l'animal pouvait terminer cette dernière affaire de sa vie dehors, à l'air libre, sur le sol doux et friable où il pourrait creuser, avec ses derniers mouvements, le trou commun de tous les êtres pour s'ensevelir ! Madame Ancsa avait le regard lucide des femmes sur les choses de la vie et de la mort  -  surtout en ce moment où elle tenait peu à la vie elle-même  -  cependant, sa sensibilité ne's'est pas estompée : elle savait ce que vie indigne et mort indigne signifiaient. Son désarroi venait surtout de son incapacité d'accomplir sa mission de femme : elle ne pouvait aider ni ici ni ailleurs.
    Elle resta assise jusqu'à l'aube dans le fauteuil à la housse marron, près de la fenêtre qui filtrait la lumière argentée des lampadaires de la place Jászai Mari. Vers le matin, elle s'assoupit, dans l'espoir peut-être que Niki, entendant la respiration régulière du sommeil, ressorte à la lumière. Des voix fortes et des pas dans l'entrée la réveillèrent, sa porte s'ouvrit sans frapper. Son mari fit son entrée, avec un petit bouquet jaune dans la main.
    A présent, ils se tiennent sans un mot devant l'armoire. L'ingénieur qui avait enduré beaucoup de choses au cours des cinq dernières années et qui avait supporté toutes les humiliations physiques et psychologiques avec un calme incomparable, de toute évidence bouleversé par le retour à la maison, perdit son contrôle et la nouvelle de la mort de son chien le fit fondre en larmes. Il semble maintenant sûr que Niki avait expiré et qu'il est étendu sans vie sous l'armoire : s'il entendait encore la voix de son maître, il rassemblerait ses dernières forces pour ressortir. Appuyé contre l'armoire, Ancsa essuye ses larmes et regarde vers le recoin de la chambre, la couche vide du chien, abandonnée avec une croûte de pain desséchée. Sa femme l'enlace convulsivement; elle ne pense qu'à une chose : on lui a rendu son mari. Elle demande, pour la centième fois, comment il a été libéré, quand on lui a signifié sa libération, s'il est en bonne santé, s'il veut manger, se coucher, dormir. L'ingénieur lui étreint la main en silence.
    -  As-tu appris enfin pourquoi on t'a mis en prison?
    -  Je ne l'ai pas su, dit l'ingénieur.
    -  Ni pourquoi on t'a libéré ?
    -  Non, dit l'ingénieur.  -  On ne me l'a pas dit.
   La femme tourne le dos à l'armoire. Cependant, elle sait qu'une tâche difficile l'attend encore. Il faudra enterrer Niki. En souvenir de sa courte vie, faute d'avoir une photographie, elle gardera le caillou, trouvée l'autre jour sous le tapis.

éditions Ciceró  Budapest  1994
Tibor Déry  a été présenté brièvement après l'extrait de sa nouvelle : "Amour"  Ce texte est inspiré également de l'ambiance des années de plomb. 
      

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Portrait de Claude Seignolle

12 Octobre 2008, 01:23am

Publié par Flora


Claude Seignolle, quatre-vingt-onze printemps, mais une jeunesse intacte à faire pâlir certains qui pourraient être ses arrières-petits-enfants, un extraordinaire talent de conteur,
le grand maître du fantastique français,
auteur de Marie la Louvede La Malvenue,  
de  Le Diable en sabotde La morsure de Satan,
de Le Conteur de Loup
et de beaucoup d'autres ouvrages.


Quant à moi, je retiens surtout l'homme au grand coeur, généreux, sensible et chaleureux
que je n'ai jamais rencontré personnellement,
mais avec qui j'ai échangé beaucoup de lettres
et de conversations téléphoniques,
une relation amicale toute virtuelle
qui a débuté avec un portrait que j'ai fait de lui
pour la revue Hauteurs.

C'est toujours lui qui appelle, l'idée ne me viendrait pas de le déranger.

Lorsqu'il a appris la gravité de la maladie de Gilbert et son issue proche,
et les mois qui ont suivi sa mort,
son attention discrète et chaleureuse se manifestait souvent avec une lettre d'encouragement et de compassion,
avec un coup de fil qui m'enveloppait dans sa chaleur amicale.
Nous ne nous sommes jamais vus.
J'ai fait de lui deux portraits dont celui-ci.

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