Le blog de Flora

Oeuvre de Gilbert * Miniatures

16 Décembre 2008, 17:35pm

Publié par Flora

                                                            IKEBANA

  Son retour à Nantes, après une carrière achevée à Tokyo au bénéfice d'une grande banque française, avait correspondu avec un engouement pour l'art floral. Sa retraite s'en trouva égayée.

  Chaque semaine, les femmes du quartier se réunissaient autour d'elle. Elle leur enseignait l'ikebana, une manière esthétique d'équilibrer les bouquets.
  Puis la mode passa. Elle vieillit seule, recroquevillée sur son jardin et sur les fleurs plus rares qu'elle se faisait livrer. Les voisines oubliaient de lui rendre visite. Quand on s'étonna de ne plus voir le fleuriste frapper à sa porte, elle était morte depuis deux mois. Tout autour du cadavre, les fleurs avaient séché.



LAMENTATION

 

  Il n'y a plus de saisons, plus de respect pour les anciens, de vierges, de vraies chansons françaises, de bonne viande de boeuf, de cyclistes courageux, des Robic, des Bobet. Il n'y a plus de civisme, plus de conscience professionnelle, d'honnêteté, de maisons closes, de service militaire, de fidélité conjugale, d'amour de la patrie, de jupes plissées, de religieuses à cornette, de Belphégor et de Thierry la Fronde, de Zitrone, Mariano, Tino Rossi, Cloclo.
  Il n'y a plus de soupière. Lassée des lamentations de son mari, Yvonne vient de la fracasser sur le crâne grincheux.

VOILE

 

Plutôt que de le porter, elle préféra les mettre.


Gilbert Millet : Miniatures   éd. Editinter  1999   ill. R. T.

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Miklós Radnóti (1909-1944) * Le mois des Gémaux

15 Décembre 2008, 19:01pm

Publié par Flora

[...] Un jour, trois ans plus tard, comme le soir tombait, je demandai à ma tante:

-  Comment est-elle morte, maman?
-  Apprends tes leçons et ne pose pas de questions idiotes! Elle est morte, un point c'est tout!
-  Comment est-elle morte? Pourquoi est-elle morte?
   Peut-être le timbre de ma voix lui fit-il peur? Toujours est-il qu'elle se tourna vers moi, et croisant ses mains :
-  Son coeur n'a pas tenu, elle portait des jumeaux.
-  Des jumeaux? répétai-je ébahi.
   Mes dents grincèrent, je serrai les poings. "Quels secrets ne cachent-ils pas encore? pensai-je... Quelle famille! Rien n'y est comme chez les autres, les gens normaux."
-  Et l'autre, où est-il? demandai-je à ma tante, agressif et soupçonneux.
-  Il est mort, il était trop faible, il n'a vécu qu'une ou deux minutes. C'était aussi un garçon.
-  Et alors?
-  Comment "et alors"?
-  Et alors... c'est pour ça que maman est morte? Parce qu'elle avait des jumeaux?
-  C'est ça, dit ma tante en écrasant bien vite une larme. Mais nous n'y pouvons rien de toute façon, ne pose pas de questions. D'ailleurs, ce n'est pas bien de parler de ces choses-là. Tu n'as pas honte!
-  Comment "pas bien"? répliquai-je furieux. Et papa?
-  Tu vas me laisser tranquille? Ton père n'était pas à Budapest, il est arrivé une demi-heure plus tard. Travaille et fiche-moi la paix!
   J'avais l'impression que mon coeur était remonté jusque dans ma gorge. Avec un grand soupir j'avalai ma salive pour faire redescendre mon angoisse.
-  Vingt-huit ans elle avait, la pauvre Ilona.
   Ma tante éclata en sanglots et se réfugia dans la cuisine. J'ouvris la porte pour l'y rejoindre, mais elle la repoussa et tourna la clef dans la serrure.
-  Travaille et fiche-moi la paix! cria-t-elle d'une voix pleine de larmes.
-  Moi, le gosse, à la place de papa, je l'aurais jeté contre le mur! hurlai-je à travers la porte.
   La porte s'ouvrit soudain :
-  Quel gosse? Tu es fou!
-  Moi, dis-je entre mes dents. Il n'avait plus personne, tout le monde était mort, sauf moi! Et maintenant on ne peut même pas savoir si c'est moi qui suis mort ou si c'est mon frère. Quand il y a des jumeaux, comment peut-on savoir?
-  Tu deviens fou? les larmes de ma tante s'arrêtèrent de couler : Viens, on va au cinéma!
-  Je ne veux pas aller au cinéma, trépignai-je. On n'aurait pas dû permettre à ma mère d'avoir des enfants! Qui était l'imbécile de docteur qui a laissé faire! Je le tuerai!
   J'allongeai un coup de pied dans l'angle du divan et me précipitai dans la rue.
   C'est alors que quelque chose commença dont on ne peut parler que dans des poèmes... Serait-ce alors que ma jeunesse, celle qui succède à l'enfance, a commencé? Quelles années ce furent alors! Est-ce toi qui es resté? est-ce l'autre? "Tu les as tués, disait la voix, tu les as tués, tu les as tués, tu les as..."
[...] A quel moment l'enfance finit-elle? Et la jeunesse? Et la vie? Impossible de le percevoir!
   Mais par deux fois, j'ai pu saisir l'instant où le pétale se détache, et tombe vers la terre. C'était l'une et l'autre fois le pétale d'une tulipe; et l'une et l'autre fois la tulipe était blanche.

         N'est-il pas mort déjà le tournoyant pétale

         Qui se détache et tombe?
         Ou meurt-il seulement lorsqu'il touche la terre?


  Fin août 1939
Trad. Jean-Luc Moreau  
Miklós Radnóti : Marche forcée (oeuvres 1930-44) 
éd. Phébus   2000

Je voudrais vous présenter en deux mots - dans l'espoir de revenir plus tard à sa poésie - cet immense poète, au destin tragique. Sa poésie est imprégnée du pressentiment effroyable et qui ne s'est pas trompé : juif, déporté par les nazis, épuisé de deux mois de marche forcée à travers la Serbie, il est achevé d'une balle dans la tête au bord de la route. Dans la poche de son manteau, on retrouvera plus tard des poèmes lumineux dans lesquels il chante le temps de la paix assassinée.

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Opulence * version grise sculptée (pour jouer)

14 Décembre 2008, 10:09am

Publié par Flora

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Bribes de mémoire 21. Ma tante (3)

13 Décembre 2008, 12:14pm

Publié par Flora

    La guerre froide dure plus d'un an. Le gendre, pétri de remords et de honte, présente et réitère ses excuses les plus plates. Ma tante reste de marbre. Un marbre cependant fissuré : pendant quelques mois, les ondes du choc perdurent, avec des tremblements, des pleurs incessants et une vie irrespirable sous le toit familial. Ma tante est comme ratatinée sous le coup de son univers ébranlé : une telle ingratitude est-elle possible ? Soudainement, elle s'affaisse, son visage lisse se ride comme un fruit déshydraté. Sa fille travaille encore et, prise entre deux feux, elle part et rentre à la maison  la boule à l'estomac. Le gendre ne se porte pas mieux : essuyant le refus glacial du pardon de ma tante, devenu transparent aux yeux de celle-ci, il dépérit de ce tête-à-tête muet et méprisant et finit par mourir d'un arrêt cardiaque. Le destin semble se déchaîner sur la maison qui perd son aspect de ruche joyeuse qu'elle gardait depuis des décennies.
   Des voix accusatrices murmurent aux oreilles de ma tante le prix de son intransigeance. Elle finit par se poser une petite question. Mais le mieux encore c'est de remettre la réponse aux compétences célestes : elle part pour le confessionnal. Au retour, elle nous raconte, triomphante : "J'ai dit au bon Dieu : Seigneur, si je suis responsable, fais que je sois frappée par ta foudre, là, tout de suite ; et comme rien ne s'est passé, j'ai ma conscience tranquille désormais !" Et ses tremblements cessent sur le champ, elle retrouve le sourire.
   Ma tante a sa fille pour elle seule maintenant et la maison devient de plus en plus grande. Elles font des projets pour les années à venir : ma cousine va bientôt prendre sa retraite de directrice d'école et, très habile de ses mains, elle fabriquera des vêtements, des tissages et des tricots pour lesquels la matière première s'accumule dans les placards. Ma tante est une habituée des marchés depuis des années : n'ayant pas de retraite, elle vend des graines de tournesol, de potiron grillées et du pop-corn préparés la nuit qui précède le jour du marché. Sa gaieté attire des clients fidèles depuis le déluge. Elle et sa fille ouvriront peut-être même une boutique...
   Le cancer de ma cousine est découvert en août et on l'enterre six mois après, des souffrances inouïes séparant les deux dates. Ma tante s'occupe d'elle entièrement, avec une tendresse et un dévouement sans comparaison. Ma cousine redevient son bébé sans défense qu'elle va perdre à son tour. Elles sont, toutes les deux, admirables de dignité.
   Ma tante survivra à sa fille de quelques années, pour sa petite-fille et pour ses arrières petits-fils. Mais la flamme vacille et ne tardera pas à s'éteindre, laissant son souvenir profondément imprégné en moi.
 la suite suivra...  

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Oeuvre de Gilbert * "Le photographe" 5 et fin

10 Décembre 2008, 10:56am

Publié par Flora

    Après les petits gâteaux, il est parti, penaud. Tout le temps du goûter, je m'étais confondu en excuses hypocrites. J'étudiais la raie à gauche, dissymétrie qui donnerait à la photographie son allure équivoque. Je finissais la boîte de chocolats qu'il avait eu la bonne idée de nous offrir. En récompense, j'opte pour la contre-plongée au grand angle qui donne du volume aux testicules, miniaturise la tête qui n'est chez lui qu'un appendice. A peine est-il parti que les Stukas reviennent :
     "Tu refuses tout ce que je propose mais tu n'as jamais su faire carière tout seul, exposer, décrocher des contrats tout seul. Tu n'as jamais su faire l'amour...
      -  ... tout seul ? Heureusement pour toi."
     Quand elle a terminé, je me fais l'effet d'une laitue, salade pacifique, recroquevillée, jaunie sous le nouvel accès d'autorité. Les plantes les plus humbles ont besoin de douceur. Elise m'épluche avec rudesse, me trempe dans le vinaigre. Je sais ce qu'elle attend de moi : un cancéreux aphone, gorge sciée, anus artificiel, perpétuelle odeur de pourriture, absence de cheveux, poumons scalpellisés en phase terminale, mâchoire pendante, rongée. Au lieu de travailler en macro sur un demi-menton, la moitié gauche de la bouche, une pommette osseuse, le blanc de l'oreiller pour souligner le teint de coing et donner du relief aux poils gris mal rasés, j'éclaire de profil, de face, je cadre tout le visage, je multiplie les prises. Plus qu'une photos, une agression.
      Quelques petits scandales, des maladies plus médiatiques, les gens ne donnent plus pour le cancer. Une campagne publicitaire s'impose. On veut me la confier. Sur le contrat poisseux, j'ai pu lire le slogan :

        "Tout le monde n'a pas la chance de mourir du sida."

       Je suis injuste avec Elise. Elle me triture, me pousse, me secoue. C'est pour cela que le l'ai épousée... La pluie tombe, une petite pluie d'automne, insinuante et mièvre, qui brouille les vitres. Que dira mon cancéreux en me voyant si gros? Rien. Il n'a plus de cordes vocales.
       Perrine a été la dernière retrouvée, de la chair en lambeaux dans le premier wagon.  J'ai envie de perdre cent kilos, de me ratatiner comme un pruneau, un raisin sec ou un Voltaire. Mais je reprends lâchement de la mousse au chocolat. Le barbu me rapporte un exemplaire tout neuf, tout sec, de son contrat. La mousse est délicieuse. Il faut bien que je signe...
       Je choisis la lâcheté.

"Le photographe" in  Ennemis très chers,  éd. Manuscrit  2001     

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Zoltán Körösi * Tante Aranyka, si loin (extrait)

9 Décembre 2008, 10:17am

Publié par Flora

[...] Elle ne peut plus bouger; nous l'entourions tous les cinq, regardant le petit miroir sans buée; d'abord Père a tressailli comme sous l'effet d'un vent glacial, puis il s'est redressé, a levé la main et fait tomber son cartable qu'il tenait à bout de bras. Ensuite, sans même se pencher, il s'est déchaussé, appuyant le bout d'une chaussure sur le talon de l'autre, s'est débarrassé dans le même mouvement de son pantalon; il est resté là, avec son caleçon qui arrivait aux genoux. Il a levé la tête, à la manière de quelqu'un qui renifle l'air, nous a regardé de haut et, en dressant son index, a chuchoté : courage! courage!
   Il nous a souri et nous avons constaté à quel point il ressemblait, à ce moment-là, à tante Aranyka, car ce sourire leur était commun. Nous l'avons écouté et nous sommes mis au travail, en faisant exactement ce que disait Grand-Père. Nous avons suivi attentivement ses ordres, comme des apprentis, ce que nous étions en effet. Avec précaution, nous avons dépouillé tante Aranyka de ses vêtements, Mère les a accrochés aussitôt sur des cintres et a apporté en même temps les récipients et des outils aussi, pour que nous puissions nous mettre au travail, aider Grand-Père qui, non seulement avait appris autrefois le métier de boucher mais s'y connaissait aussi dans l'empaillage des animaux défunts. Il savait comment inciser le corps de l'aine au menton pour enlever les organes nobles mais périssables, ainsi que les intestins, comment atteindre le cerveau par le nez pour nettoyer le crâne, avec quelles précautions et quelle vigilance il fallait laisser couler le sang, comment choisir les épices pour nettoyer le corps à l'extérieur autant qu'à l'intérieur, pour maintenir à jamais derrière les paupières de tante Aranyka le temps qu'elle y avait enfermé.
   Et lorsque Grand-Père a décrété enfin : nous avons terminé, nous avons su que la renommée du meilleur boucher de la ville de Grand-père n'était pas usurpée, qu'il n'avait pas fréquenté pour rien, jadis, pendant chaque pause de midi, l'atelier du taxidermiste, à deux longueurs de rue, car, après tant d'années, il accomplissait encore un travail de maître, avec, il est vrai, des aides à la hauteur.
   Nous avons rhabillé tante Aranyka, remettant ses vêtements un par un et surtout son corsage argenté préféré, nous l'avons reposée dans son vaste fauteuil en bois et en cuir et avons orienté celui-ci de façon à ce qu'elle puisse surveiller la porte, mais aussi regarder la fenêtre, si l'envie lui en venait. Nous avons soigneusement démêlé ses cheveux, et pour finir, Grand-Père a ouvert ses yeux, les billes de verre bleu brillaient comme la mer sous le soleil matinal. Vera a nettoyé son dentier, à l'eau citronnée, non seulement pour que nous ayons plaisir à regarder tante Aranyka mais aussi pour qu'elle soit fière de nous rendre ce regard, à nous, sa famille bien aimée, sa chair et son sang, nous qu'elle avait rejoints au bout de tant d'années pour retrouver ses souvenirs, ses racines.
   Et deux ou trois jours plus tard, un matin, alors que nous venions juste d'entrer dans la chambre de tante Aranyka et de nous installer autour de son fauteuil, nous avons entendu le facteur arriver et sonner à la porte. Nous nous sommes regardés puis nous avons regardé tante Aranyka, et nous avons vu qu'elle souriait, faisant signe à Père d'y aller sans faire plus attendre le facteur. Qu'il ouvre la porte et signe à sa place. Elle souriait encore lorsque le facteur, debout dans la porte, a soulevé sa casquette et dit bonjour à voix haute de façon à ce que tante Aranyka l'entende bien, tout en tendant à Père le reçu.
   Chère madame, le temps n'aura jamais, jamais de prise sur vous, s'est-il écrié en reclaquant son sac.
   Nous avons ri car nous savions à quel point il avait raison. [...] 

Traduction: R.T. et Gilbert Millet  extrait du recueil "Sang de cerise" , éd. Noran, 2001

Pour ses vieux jours, tante Aranyka rentre de longues années de séjour à l'étranger où elle a fait une petite fortune. Sa pension fait vivre sa famille qui l'accueille.
  

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Nu de dos * sanguine 2003

7 Décembre 2008, 17:28pm

Publié par Flora

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Oeuvre de Gilbert * "Le photographe" 4.

6 Décembre 2008, 10:17am

Publié par Flora

  
Le temps parle pour Elise. Les hommes décèdent petitement, laissent leur femmes poser des fleurs au cimetière... Je fais le dos rond, j'accentue ma ressemblance avec une montgolfière. Un jour, j'ai essayé de me gonfler d'air chaud. Des heures à inhaler une fumigation d'eucalyptus, sans décoller un centimètre.

    J'ai froid aux pieds. Le barbu est revenu. Avec un beau sourire, il tend cinq pièces d'un franc:

"Votre monnaie !"

Je prends. Quand l'adversaire se montre à la hauteur, je sais faire preuve d'esprit sportif. Le combat n'est pas achevé pour autant. Je trouve ce nabot antipathique : des sourcils joints, broussaille en haut du nez, un front court de primate chevelu, tous ces poils... Les barbes sont des masques. Elles manquent de franchise. Moi, je me rase trois fois par jour.
   Le passer par la fenêtre? Le scalper? Lui arracher un oeil ou deux? L'émasculer entre deux pierres? Elise ne le tolérerait pas. Sur son joli contrat, je renverse ma tasse de thé, poisseuse de cinq ou six sucres. Frénétique, il éponge avec une serviette, sépare les pages pour éviter qu'elles ne se collent, presse d'un mouchoir celles qui menacent de se gondoler. Les gestes d'un maniaque.
  
   Comment faire son portrait? En plongée, à la verticale au-dessus de lui. La crinière noire et le nez qui pointe, gris pâle, ridicule, à l'image de son sexe que je pressens insignifiant. Tout en bas, dans le flou, les genoux serrés, le contrat qui sèche, le mouchoir qui tamponne. [...]

illustration : T.R.


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Bribes de mémoire 20. Ma tante (2)

5 Décembre 2008, 00:32am

Publié par Flora

  
  Je regarde, pensive, cette photo prise dans les années soixante-dix, lors de retrouvailles estivales : sur les douze personnes souriant du plaisir d'être une fois de plus réunies, au bout d'un an et malgré la distance et les frontières à l'époque difficilement franchissables, la moitié manque aujourd'hui à l'appel. Nos sourires ne laissent pas pressentir les tragédies et les deuils à venir. Quelle chance d'être privés de cette prescience !...

   Nous sommes dans le jardin de chez ma tante, parmi ses célèbres géraniums. Son côté "mère-poule" est comblé : toute sa maisonnée est là, y compris son frère et la famille de celui-ci. Ma tante a une fille unique car la petite soeur est emportée par une maladie aujourd'hui enrayée : la diphtérie. Dans un premier temps, le gendre, avec ses manières de "rat des villes" fait sourire d'indulgence les "rats des champs" qui l'accueillent : il n'a pas le même accent, il a des "manières"; il roule ses cigarettes et manucure ses ongles, exige des serviettes à table. Peu importe; la fille, institutrice, sort déjà des rangs. Après quelques brèves tentatives d'indépendance, elle regagne le bercail avec son mari : il y a de la place et ma tante ne demande que ça! Elle est dévouée à l'extrême et c'est sa façon de se rendre indispensable. Tel un chef d'orchestre, elle organise la vie de la maison. Son mari, souffreteux depuis la guerre est couvé comme un enfant : elle lui épargne le moindre effort et du coup, il est à la merci du plus innocent courant d'air. Je le vois, coincé près du poêle, avec gilet en peau de mouton et casquette, à l'abri d'un hypothétique refroidissement, n'ayant droit qu'à l'eau préalabrement tiédie et à sa cuillère à soupe réchauffée. Ma tante est la risée de mon père mais elle avale sans broncher toutes les remarques moqueuses venant de son "petit frère".
   Fatalement, son mari tombe gravement malade et il est hospitalisé avec une embolie pulmonaire. Il refuse de prendre les médicaments des mains des infirmières, il attend les visites de "Mère". Il ne ressortira pas de l'hôpital et ma tante reste longtemps inconsolable.
   Sous les apparences d'une vie paisible, un volcan entre en éruption. Le gendre prend sa retraite et se retrouve à la maison à longueur de journées, nez à nez avec sa belle-mère, dévouée jusqu'à l'étouffement. Et justement! Un beau jour, son courage dopé par quelques gorgées d'eau-de-vie maison, il vide son sac des décennies de rancoeurs aigries et tente d'étrangler la vieille femme... Elle est sauvée in extremis mais une profonde fracture s'opère dans la famille et préfigure sa lente décomposition...

la suite suivra...
 

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Imre Kertész * Être sans destin (Sorstalanság) extrait 2

3 Décembre 2008, 16:35pm

Publié par Flora

Le narrateur, très affaibli et inapte au travail, est transporté à Buchenwald. 

[...] Immédiatement à côté de moi un objet difforme entra dans mon champ de vision : un sabot, de l'autre côté une casquette de diable semblable à la mienne, deux accessoires pointues - le nez et le menton - au milieu, une dépression caverneuse - un visage. Et puis encore d'autres têtes, des objets, des corps - je compris que c'étaient les restes du chargement, les déchets, dirais-je pour employer un terme plus précis, qui avaient sans doute été mis là en attendant. Quelque temps après, une heure, un jour ou un an, je ne sais pas, je perçus enfin des voix, des bruits, on travaillait, on s'affairait. La tête qui était à côté de moi s'éleva soudain et, plus bas, aux épaules, je vis des bras en loques de détenu qui s'apprêtaient à hisser le corps sur une sorte de charrette ou de brouette, sur d'autres qui s'y entassaient déjà. Au même moment, me parvinrent aux oreilles des bribes de paroles que je réussis à grande peine à distinguer, et dans ce murmure rauque, j'eus encore plus de mal à reconnaître une voix naguère pourtant si sonore dans mon souvenir : "Je... pro...teste", balbutiait-elle. Et durant un instant, avant qu'il ne poursuivît son ascension, il s'arrêta en l'air, comme par stupéfaction, me semblait-il, et tout de suite, j'entendis une autre voix, certainement celle de l'homme qui lui tenait les bras. C'était une voix agréable, virile, amicale, et, à mon sens, son allemand de Lager aux accents quelque peu étrangers trahissait un certain étonnement, une sorte d'ahurissement, plutôt que de la rancoeur : "Was? Du willst noch leben?"*  demanda-t-elle, et effectivement, à cet instant, moi aussi, je trouvai cela étrange, injustifiable et parfaitement immotivé. Alors je décidai qu'en ce qui me concernait je serais plus raisonnable. Mais déjà ils se penchaient vers moi et je fus bien obligé de cligner des yeux, puisqu'une main furetait devant eux, puis je fus jeté au milieu du chargement d'un charrette plus petite, ensuite on me poussa quelque part, je n'étais pas vraiment curieux de savoir où. Une seule chose me préoccupait, une pensée, une question qui ne m'était venue à l'esprit qu'à cet instant-là. Il est possible que ce fût de ma faute si je ne le savais pas, mais je n'avais jamais été assez prévoyant pour me renseigner sur les habitudes, le règlement, les méthodes de Buchenwald, bref, sur la façon dont ils le faisaient ici : au gaz, comme à Auschwitz, ou peut-être à l'aide d'un produit pharmaceutique, ce dont j'avais également entendu parler là-bas, éventuellement avec une balle, mais peut-être autrement, par l'un des mille autres moyens pour lequel mes connaissances étaient insuffisantes - je ne le savais tout simplement pas. En tout cas, j'espérais qu ce ne serait pas trop douloureux et c'est peut-être bizarre, mais cet espoir me remplissait, tout aussi réel que ces espoirs véritables, pour ainsi dire, qu'on fonde sur l'avenir. [...]

* "Quoi? Tu veux vivre encore?" 

éditions Actes Sud 1998, traduction : Natalia et Charles Zaremba
édition originale : Szépirodalmi Könyvkiadó, Budapest, 1975

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