Oeuvre de Gilbert * Miniatures
IKEBANA
Son retour à Nantes, après une carrière achevée à Tokyo au bénéfice d'une grande banque française, avait correspondu avec un engouement pour l'art floral. Sa retraite
s'en trouva égayée.
Chaque semaine, les femmes du quartier se réunissaient autour d'elle. Elle leur enseignait l'ikebana,
une manière esthétique d'équilibrer les bouquets.
Puis la mode passa. Elle vieillit seule, recroquevillée sur son jardin et sur les fleurs plus rares qu'elle se faisait livrer. Les voisines oubliaient de lui rendre visite. Quand on
s'étonna de ne plus voir le fleuriste frapper à sa porte, elle était morte depuis deux mois. Tout autour du cadavre, les fleurs avaient séché.
LAMENTATION
Il n'y a plus de saisons, plus de respect pour les anciens, de vierges, de vraies
chansons françaises, de bonne viande de boeuf, de cyclistes courageux, des Robic, des Bobet. Il n'y a plus de civisme, plus de conscience professionnelle, d'honnêteté, de maisons closes, de
service militaire, de fidélité conjugale, d'amour de la patrie, de jupes plissées, de religieuses à cornette, de Belphégor et de Thierry la Fronde, de Zitrone, Mariano, Tino Rossi,
Cloclo.
Il n'y a plus de soupière. Lassée des lamentations de son mari, Yvonne vient de la fracasser sur le crâne grincheux.
VOILE
Plutôt que de le porter, elle préféra les mettre.
Gilbert Millet : Miniatures éd. Editinter 1999 ill. R. T.
