Bribes de mémoire 6. Bonheur et deuil: soidarité
Cette solidarité s'étend à tous les domaines de la vie : les pauvres se serrent le coude et cela finit par engendrer de la vraie générosité. Les voisins peuvent
passer sans s'annoncer - le téléphone est à des années de lumière. (Je me souviens de ma stupeur en arrivant en France devant les mille précautions que ma belle-famille devait
prendre avant de rendre visite au vieux couple de cousins qui habitait la maison voisine...) L'intérieur doit être astiqué, rangé en permanence, en vue d'une visite impromptue, au risque de
se retrouver sur le bout de la langue aiguisée des commères. Ceci dit, des codes tacites existent : on ne débarque pas à tort et à travers, sauf en cas de force majeure.
La naissance, la maladie, la fête et le deuil se partagent. Un bon plat, un gâteau - plutôt rares aux années d'après-guerre - et les assiettes circulent dans
le voisinage pour faire goûter et pour recevoir en retour. Les voisines se rendent en procession chez une accouchée, chargées de la soupière enveloppée dans une serviette blanche amidonnée, nouée
aux quatre coins transversalement, de manière à obtenir une anse. Elle contient de la soupe de pigeon, véritable potion magique, réputée pour redonner rapidement les forces aux
affaiblis.
La mort vous prend à la maison et rarement dans les hôpitaux aseptisés, provoquant silence et pleurs compatissants et veillé autour du corps, avec des "pleureuses"
quasi professionnelles, dignes des tragédies antiques. J'ai le souvenir du défilé pour moi mystérieux des vieilles, toutes habillées en noir, avec ce foulard qui ne quitte jamais la tête de
mes grands-mères, pas même la nuit et qui change selon les saisons et les circonstances : pour le jour ou la nuit, l'été ou l'hiver, quotidien ou jour de fête. Les voir tête nue au moment de se
peigner leurs tresses longtemps demeurées noires était pour moi des moments rares d'intimité dérobée.
Nous, les enfants, sommes maintenus à l'écart de la mort et de l'enterrement. C'est ainsi que longtemps, cet événement revêtait pour moi un effroi profond. Je n'ai pas vu mes
grands-parents décédés - j'étais absente, géographiquement trop éloignée - et pour mon père et mon frère, je me suis dérobée devant leur cercueil ouvert pour ne garder que
leur image de vivant. Est-ce toute la vérité ou sa moitié qui masque ma lâcheté pour faire enfin face à l'effroi de l'enfant que j'étais restée devant la mort?...
la suite suivra...