Le blog de Flora

Oeuvre de Gilbert * "Coupeur de têtes"

10 Janvier 2009, 10:38am

Publié par Flora

   [...] Si seulement il avait pu choisir les ouvrages sur lesquels travailler... Mais on lui demandait de réduire, jamais de faire preuve d'esprit d'initiative et ses désirs restaient inassouvis, comme ce projet grandiose de concentrer le monument symbole des oeuvres interminables, la sources de bâillements par excellence : A la recherche du temps perdu. En éliminant les phrases embrouillées et les considérations filandreuses qui détournaient le public, les cent pages seraient aisément atteintes. Et même... Si on le laissait faire, cinquante pages suffiraient, quarante. Pourquoi pas dix ? Dix pages bien rédigées, à rendre enfin digeste l'insupportable madeleine.

   Le rêve éteint, Angel revint à la réalité : la toilette de Colin, gai laboureur de la serviette éponge. Il fallait terminer avant que le sourire d'Alise ne se transforme en gloussement sauvage qu'on ne pourrait éteindre qu'en l'égorgeant, en la décapitant, pour lui montrer ce que valait un vrai coupeur de têtes. Il laisserait les nénuphars et les souris parlantes. Tant pis pour l'éditeur ! S'il n'avait pas l'intelligence d'aller au bout de sa démarche et préférait la faillite, c'était son droit. Après tout, un homme sensé aurait depuis longtemps abandonné les livres pour le cinéma, le minitel* ou la télévision.

      "Colin termine sa toilét."

   Même pour une phrase simple, les questions restaient en suspens. Pourquoi laisser le "e" muet à la fin du verbe ? Parce que si on l'enlevait, "termin" se prononcerait comme "Colin" ou "Colin" comme "colline", sans oublier le bain et la poitrine... Il n'y arriverait jamais, d'autant plus que la suite du texte se montrait d'une débilité parfaite : 

      " Colin reposait le peigne et, s'armant du coupe-ongles, tailla en biseau les coins de ses paupières mates, pour donner du mystère à son regard."

   Devant des phrases aussi ineptes, la censure devenait une exigence morale, une bouée de sauvetage. Il allait couper, évidemment, toujours couper, rétablir un peu d'ordre dans ces extravagances, mais cela ne suffirait pas. Se tailler les paupières en biseau... Où pouvait-on trouver de telles idées ? Angel se leva, écoeuré. Il avait cru atteindre le sommet de la difficulté en travaillant sur Eugénie Grandet. Une fois enlevées les inutiles descriptions, ne restait plus assez de texte. Il avait fallu rajouter ici ou là quelques épisodes amusants, donner à la grande Nanon un amant volcanique, à Eugénie deux frères, un amateur de vin et un trousseur de jupons. La règle des cent pages était un non-sens. Certaines oeuvres se résumaient à dix ou quinze lignes et l'Ecume des jours, à une seule : 

      "Colin tombe amoureux de Chloé et se désespère après sa mort."

   Ou plutôt:

      "Colin tomb amoure de Chloé et se déséspér apré sa mor."  [...]

 


* Le texte date du début des années 1990
Extrait de la nouvelle "Coupeur de têtes" in Petites tombes en viager  éditions Quorum 1998
    

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Poésie * encre (illustration pour un recueil de poésies)

9 Janvier 2009, 13:10pm

Publié par Flora



Nous en avons bien besoin par les temps qui courent!

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Bribes de mémoire 22. Des hivers véritables

8 Janvier 2009, 19:33pm

Publié par Flora

   Le froid inhabituel mais somme toute normal pour la saison me ramène inéluctablement vers ce passé qui m'invite depuis ces derniers mois à des plongées vertigineuses et parfois suffocantes. J'ai des souvenirs aigus de froid pénétrant, de ciel de plomb qui touche terre, des glaçons démesurés qui pendent des gouttières et de la neige, épaisse couverture qui craque sous les semelles et qui persiste durant de longs mois. Cela signifie qu'il faut manier le balai à neige, fabriqué maison de longues branches souples, débarrasser le trottoir avant le gel, le saupoudrer de cendres ou de sable pour que les gens ne glissent pas et ceci, avant l'aube et même plusieurs fois par jour, au fin fond de l'hiver. On laisse sortir les poules, frileuses, et on brise la glace sur leur récipient à boire. Pour se dégourdir les pattes, le chien quitte un instant sa niche agrémentée d'un vieux manteau. Il doit compter également sur sa fourrure épaissie pour la saison, car il n'est pas question de l'installer dans la maison : d'ailleurs, sa fierté de vrai chien rustique s'en offusquerait. Les chats ont aussi leurs refuges secrets qu'ils ne quittent qu'à l'appel de la gamelle.
   Mon père nous confectionne une luge et même une pente artificielle avec de la neige entassée et façonnée à la pelle : ce n'est pas le Val d'Isère mais nous nous régalons et passons des heures dehors, à moins 15°, oxygénés à l'air qui coupe comme un couteau tranchant. En rentrant, les joues roses, les adultes nous réchauffent pieds et mains endoloris au creux de leurs paumes chaudes.
   Quelques années plus tard, je fais connaissance avec le vrai hiver. Étudiante à Moscou pour un an, je vois la neige tomber au début de novembre pour ne la voir fondre qu'au début de mai ! Plus d'un mètre d'épaisseur glacée de couches successives qui font disparaître les bancs des squares et les parapets de la rivière Moskova. On marche au-dessus ! Les trottoirs - non sablés - sont de véritables patinoires et les piétons tombent comme des mouches. Par bonheur, nous sommes tellement emmitouflés que nous ne nous faisons pas mal. Suivant les coutumes locales, nous emportons nos escarpins dans des sacs en plastique et nous remplaçons nos bottes enneigées dans les vestiaires des théâtres pour nous sentir aussi légères  que les cygnes sur la scène...
   Il me reste, en particulier, cette image insolite : avec nos amis burundais, étudiants encore plus dépaysés par moins de 30°, équipés à la hâte de manteaux d'hiver et de chapkas en fourrure qu'ils portaient maladroitement sur des corps nonchalants habitués à la chaleur des tropiques, nous faisons une bataille de boules de neige dans le square, en noir et blanc...
 

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Miklós Radnóti * "Poème d'amour dans la forêt"

5 Janvier 2009, 12:47pm

Publié par Flora


Elle est, cette forêt, comme ta bien-aimée
qui dans l'amour s'allonge et s'ouvre devant toi
et t'enferme pourtant et protège ta vie
en un cercle si dur que tu ne peux grandir
que vers le ciel ainsi que fait cette forêt
qui te salue avec son chapeau de soleil.

Et ton amie aussi ressemble à la forêt
où le silence est taché d'ombre, où la résine
se fige, mais où chante un rayon de soleil
quand le vent qui s'éveille agite les feuillages ;
l'amour ainsi t'éclaire et sa main attentive
est là pour te garder d'innombrables malheurs.

SZERELMES VERS AZ ERDÖN

Olyan az erdö, mint szives kedvesed,
ki kétfelé nyilik fektében elötted
és mégis körülzár s örzi életedet
kemény karikában; ùgy örzi, hogyha nösz,
csak fölfelé nöhetsz, mint fölfelé nö itt
ez az erdö s köszönt napos kalappal !

S olyan kedvesed is, mint itt ez az erdö,
hol árnyékkal foltos csöndben fagy a gyanta,
de mégis dalolós ragyogás vonul át,
ha fölébred a szél s megfujja a lombot;
a szerelem téged is igy ragyog által
s vigyázó keze óv sürü bajoktól !


23 fév. 1934

Miklós Radnóti : Oeuvres 1930-44  Marche forcée, éditions Phébus  2000  traduction : Jean-Luc Moreau

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Oeuvre de Gilbert * "Pavés du Nord" (extrait)

3 Janvier 2009, 21:35pm

Publié par Flora

  [...] Dès qu'elle se lève, le visage se dessine dans l'embrasure de la loge, une face inquiète sur des épaules tombantes, des cheveux mal coiffés, des poches sous les yeux, des rides que l'on devine précoces. La nouvelle venue manque de prestance pour un fantôme ; on la sent trop mortelle, une simple femme qui n'ose pas franchir le seuil. Un détail frappe l'observateur lucide qui sait être Coron*, un point commun entre le spectre et cette femme déchue : la détresse du regard.

   Un pâle rayon la guide, lampe modeste, moins agressive que les torches des adolescents. La dame doit tenir à ses mollets. La main qui ne dispense aucune lumière soulève un grand panier. Coron y reconnaît les boîtes qui nourrissent. Il sent même la chair fraîche. Du jambon, plusieurs tranches. dans le fauteuil, le balancement se fait plus fou. Le texte s'égare et se délite. La jeune fille ne produit plus que des sons désarticulés, une mélopée tragique, victoire finale que le courant d'air porte jusqu'à l'entrée de la tranchée. Raymonde a quitté les cerises de ses doubles-rideaux. Malgré la fenêtre ouverte, il n'y a rien à voir. Le chat viendra par le chemin de son choix. Sa maîtresse indulgente lui ouvrira les bras.

   Le panier est posé à l'entrée de la loge. De quoi nourrir deux ou trois tigres. Sa mission accomplie, la femme s'est retirée, comme si franchir le seuil équivalait pour elle à violer un caveau. La lumière s'estompe. Coron la suit de loin, sans un regard pour le fantôme qui tremblote dans son fauteuil, qui ne produit plus le moindre bruit.

*

   Trois ans déjà que tout Sesoing bruisse d'une rumeur : le vieux théâtre est un endroit maudit, hanté par une Dame Blanche. On donne même le nom de cet esprit du mal : Blandine Renoux. Tout le monde a vu le phénomène ou connaît un voisin, le beau-frère d'un cousin, capable de témoigner de la capacité du spectre à traverser les murs, apparaître, disparaître, fantôme du Palais Baigu, plus vrai que chez Gaston Leroux. Des exactions diverses sont imputées à cette Dame : une brique du théâtre tombée sur le pied du facteur, un sort jeté à un chasseur, aussitôt abattu par un collègue parkinsonien. Demain, les morsures du fils Rossi relanceront la polémique. Tout le village saura que le fantôme n'agit plus seul, qu'un diabolique chat noir l'escorte.
   Lorsqu'il passe à Sesoing, le curé vitupère contre de telles sornettes. Sa profession lui interdit d'y croire. Le voudrait-il qu'il ne le pourrait pas. Une vierge innocente donnant naissance à un enfant dont le père n'est pas son mari, un Dieu unique en trois morceaux, de l'eau changée en vin, du vin en sang, le sang utilisé comme détergeant pour purifier les âmes, tant de miracles occupent sa crédulité qu'il ne reste pas de place pour les fantômes.
   Stéphane, lui aussi, se montre réticent. Pour un autre motif. Le nom de Dame Blanche est associé dans son esprit au grand Fausto Coppi. Le campionissimo était marié. On remarqua pourtant dans son sillage, en haut des cols, sur les lignes d'arrivée, une beauté vêtue de blanc qui n'était pas sa femme. Couple adultère, abandon de famille, les catholiques, adorateurs de Bartali, Gino le pieux, crièrent au scandale. La Dame Blanche et son enfant durent s'exiler.
[...]

*un chat

Pavés du Nord, roman, éditions Quorum, 1997
    

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2009 qui débute, chargée encore de nos espoirs...

2 Janvier 2009, 18:02pm

Publié par Flora

 

Pour vous tous, amis, connaissances virtuels ou réels
qui atterrissez par hasard ou volontairement sur mes pages,
je vous envoie ces voeux de bonheur,
incantations magiques venues de loin, destinées à influer sur le destin,
et à tisser des liens forts et invisibles,
des passerelles entre les âmes !
flora

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Parole de grand-mère...

23 Décembre 2008, 17:35pm

Publié par Flora

   Je passe 4 jours en tête-à-tête avec ma petite-fille de deux mois tout juste : un véritable cadeau de Noël de mon fils et de ma belle-fille qui sont partis ces quelques jours sans les enfants, pour s'offrir un peu de vacances, les seules de cette année.
   Ces quatre jours sont là pour que nous nous tissions des liens indestructibles, Alice et moi. Cela passe par les regards, cet échange tacite et secret, le sourire esquissé dessinant des fossettes charmeuses et par le petit corps émouvant s'abandonnant avec une confiance bouleversante et sans limites sur votre épaule, plongeant, détendu, dans un sommeil profond.
    Ses premières vocalises répondent à vos appels initiatiques à la parole et aux émotions : elle suit vos lèvres et s'essaye de les imiter. Prémisses d'une merveilleuse communication, dépourvue d'arrières-pensées et de faux-semblants. Tous les bébés naissent innocents.
    Elle est absolument sans défense : sans vous, elle ne peut rien faire, pas même se mouvoir. Elle est demande absolue : soins, nourriture, caresses et amour. Pour quelle raison ressentons-nous pourtant, que c'est nous qui sommes comblés de cadeaux ?
    Je la regarde et je me refuse au jeu de lui imaginer un avenir : il lui appartient, elle le forgera à sa façon, selon les possibilités qui s'offriront à elle ou qu'elle saura provoquer, conquérir. J'espère seulement que ces ondes puissantes qui nous traversent et qui nous lient à jamais, sauront toujours la protéger et la rendre forte et belle, aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur... 

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Attente * esquisse 2007

21 Décembre 2008, 16:33pm

Publié par Flora

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Miklós Radnóti * "Entre tes bras" ("Két karodban")

20 Décembre 2008, 20:19pm

Publié par Flora

Entre tes bras je me balance                      Két karodban ringatózom
doucement.                                                csöndesen.
Mes bras te bercent en silence                   Két karomban ringatózol
longuement.                                                csöndesen.
Dans tes bras comme un tout petit               Két karodban gyermek vagyok,
que dirais-je ?                                            hallgatag.
Mes deux bras où tu te blottis                    Két karomban gyermek vagy te,
te protègent.                                              hallgatlak.   
C'est de tes bras que tu m'embrasses           Két karoddal átölelsz te,
quand j'ai peur.                                          ha félek.
Dans mes bras ta présence efface                Két karommal átölellek
ma frayeur.                                                s nem félek. 
Tes bras, je n'y crains plus l'immense           Két karodban nem ijeszt majd
et noir silence                                             a halál nagy
de la mort.                                                  csöndje sem.
Dans tes bras la mort n'est qu'un songe        Két karodban a halálon,  
d'où je déplonge                                          mint egy álmon
sans effort.                                                átesem.

                                                                                                              (20 avril 1941)

Trad. Jean-Luc Moreau
Oeuvres, La marche forcée (1930-44)   éd. Phébus  2000

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Questionnement sur la beauté : un début de réflexion

19 Décembre 2008, 10:59am

Publié par Flora

   Je sais : je m'attaque encore à l'Everest, comme dirait Patrick qui se reconnaîtra... Je suis pleinement consciente qu'on peut consacrer toute une vie à cette réflexion et encore, elle ne suffirait pas... Ce n'est que le début d'une recherche de réponses où le questionnement est plus intéressant que les trouvailles. Et c'est encore une façon de reconnaître notre parfait et innocent dilettantisme touche-à-tout mais ne vaut-il pas mieux se poser des questions que de planer en toute quiétude stérile sur notre existence si impitoyablement courte? Il est vrai que Flaubert a assené un coup fatal à nos ardeurs avec son "Bouvard et Pécuchet" ! Mais, au fond, rien ne décourage un vrai dilettante...

   Une chose est évidente : nous avons un besoin vital de beauté autour de nous. Plus difficile est de définir ce qu'elle signifie. Est-ce la même sensation pour tout le monde ? Y a-t-il des codes précis qui les provoquent en nous ? D'évidence, non, la réponse serait trop simple. De quoi dépendent les codes personnels ? De l'éducation, de l'histoire de chacun d'entre nous ? De la société, de l'époque dans laquelle nous vivons ? Y a-t-il une part d'inné dans notre perception ? Sans doute un peu de tout cela...

   Lorsqu'il s'agit d'exemple, la plupart des gens pense à un paysage, une fleur ou une oeuvre d'art, voire à la beauté humaine, tout cela perceptible des yeux. Pourtant, les autres sens peuvent être sollicités aussi. Sans parler de la beauté abstraite d'une idée, d'un sentiment ou d'un magnifique théorème scientifique. 

   Une chose est en commun : la beauté provoque une sensation, une intense émotion, proche de la jouissance (pour heurter les bons sentiments, je dirais une décharge hormonale, "enzimale" dans notre cerveau). On peut ensuite la développer, la théoriser jusqu'à la hisser aux sommets de la spiritualité (à définir !), la relier à la recherche morale (beau = bon).

   La beauté des oeuvres d'art serait un domaine extrêmement complexe à elle seule. Que signifie la "beauté véritable" ? Le nombre d'or sacré régissant l'harmonie dans l'art et l'architecture des siècles passés n'aurait-il pas subi de violentes secousses dans la création à partir de la première guerre mondiale?

   Et pour finir, que serait la beauté sans la laideur? Serait-elle moins visible?... 
 

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