Oeuvre de Gilbert * "Coupeur de têtes"
[...] Si seulement il avait pu choisir les ouvrages sur lesquels travailler... Mais on lui demandait de réduire, jamais de faire preuve d'esprit d'initiative et ses désirs restaient inassouvis, comme ce projet grandiose de concentrer le monument symbole des oeuvres interminables, la sources de bâillements par excellence : A la recherche du temps perdu. En éliminant les phrases embrouillées et les considérations filandreuses qui détournaient le public, les cent pages seraient aisément atteintes. Et même... Si on le laissait faire, cinquante pages suffiraient, quarante. Pourquoi pas dix ? Dix pages bien rédigées, à rendre enfin digeste l'insupportable madeleine.
Le rêve éteint, Angel revint à la réalité : la toilette de Colin, gai laboureur de la serviette éponge. Il fallait terminer avant que le sourire d'Alise ne se transforme en gloussement sauvage qu'on ne pourrait éteindre qu'en l'égorgeant, en la décapitant, pour lui montrer ce que valait un vrai coupeur de têtes. Il laisserait les nénuphars et les souris parlantes. Tant pis pour l'éditeur ! S'il n'avait pas l'intelligence d'aller au bout de sa démarche et préférait la faillite, c'était son droit. Après tout, un homme sensé aurait depuis longtemps abandonné les livres pour le cinéma, le minitel* ou la télévision.
"Colin termine sa toilét."
Même pour une phrase simple, les questions restaient en suspens. Pourquoi laisser le "e" muet à la fin du verbe ? Parce que si on l'enlevait, "termin" se prononcerait comme "Colin" ou "Colin" comme "colline", sans oublier le bain et la poitrine... Il n'y arriverait jamais, d'autant plus que la suite du texte se montrait d'une débilité parfaite :
" Colin reposait le peigne et, s'armant du coupe-ongles, tailla en biseau les coins de ses paupières mates, pour donner du mystère à son regard."
Devant des phrases aussi ineptes, la censure devenait une exigence morale, une bouée de sauvetage. Il allait couper, évidemment, toujours couper, rétablir un peu d'ordre dans ces extravagances, mais cela ne suffirait pas. Se tailler les paupières en biseau... Où pouvait-on trouver de telles idées ? Angel se leva, écoeuré. Il avait cru atteindre le sommet de la difficulté en travaillant sur Eugénie Grandet. Une fois enlevées les inutiles descriptions, ne restait plus assez de texte. Il avait fallu rajouter ici ou là quelques épisodes amusants, donner à la grande Nanon un amant volcanique, à Eugénie deux frères, un amateur de vin et un trousseur de jupons. La règle des cent pages était un non-sens. Certaines oeuvres se résumaient à dix ou quinze lignes et l'Ecume des jours, à une seule :
"Colin tombe amoureux de Chloé et se désespère après sa mort."
Ou plutôt:
"Colin tomb amoure de Chloé et se déséspér apré sa mor." [...]
* Le texte date du début des années 1990
Extrait de la nouvelle "Coupeur de têtes" in Petites tombes en viager éditions Quorum 1998