Oeuvre de Gilbert * Pavés du Nord
... Si on lui expliquait que le charbon a tué son mari, Raymonde protesterait. La mine ne tue pas. La mine ensevelit, parfois, elle asphyxie, écrase. C'est un tribut versé à la terre que l'on
viole, un juste échange qui donne aux survivants la dignité de ceux qui ont risqué leur vie. A son époque glorieuse, quand elle oeuvrait dans l'industrie textile, Raymonde a vu des ouvrières
perdre une phalange ou deux. Jamais elle ne s'est plainte. Affronter les machines de métal et les automatismes donne le droit de redresser la tête. La mine ne tue pas. Ce qui tue, c'est
l'oisiveté, l'humiliation de ne plus servir à rien, d'attendre l'indemnité sans se mettre en danger, en n'étant plus personne. A chaque fosse qui fermait dans la région, Jean pleurait.
Raymonde s'est couchée. Elle a éteint la lampe, allumant aussitôt les prunelles de Coron. Les chats n'ont pas la même vision que les humains. Raymonde non plus, qui voit le monde en
noir et blanc, bloquée en 1948, l'année de son mariage. Son téléviseur ignore la couleur. Ses robes, ses bas sont anthracite. Le veuvage lui permet de remonter le temps. Elle régresse vers des
époques lointaines où elle n'était pas née, l'époque des films muets, des images qui sautillent. Le rythme de Charlot, sa hanche rebelle ne le permettrait pas. Elle se contente du mutisme,
refuse d'adresser la parole à son fils. Qu'il se marie d'abord! [...]
Pour sa retraite, Jean s'était organisé une vie simple. L'automne, l'hiver, arpenter les champs avec Alain, Lucien, Armand et quatre chiens, sur les traces des faisans, des lapins de
garenne. La chasse fermée, s'installer au "Galibot", le café du village, jouer à la belote, vider des verres, toujours avec les trois copains mais sans les chiens. La bière est bienvenue
dans les mois chauds. Elle irrigue l'ancien mineur, interdit à la houille de trop sécher à l'intérieur du corps.
Malheureusement, les médecins guettaient, et leurs conseils stupides. A cinquante-cinq ans, renonçant à poursuivre le gibier, à fréquenter le "Galibot", Jean s'est
métamorphosé en malade aigre, trop désabusé pour lever le coude, entraîné dans un cercle vicieux : mal arrosé, le charbon des poumons s'est mis à protester davantage, à se coller en plaques,
à défier les traitements, à restreindre les mouvements. Douze années d'agonie...
Gilbert Millet : Pavés du Nord, roman, éditions Quorum, 1997 (extrait)