Oeuvre de Gilbert * "Tu es Pierre"
..."Quand il est entré dans mon cabinet, à onze heures trente, je l'ai trouvé détendu, apaisé, tout le contraire du violent
impulsif que décrivait le rapport de police. Lorsque je lui ai demandé son nom, il a souri doucement et s'est contenté de me répondre : "Je suis Pierre". Je savais qu'il sortait d'un hôpital
psychiatrique et je n'ai pas insisté. Je n'ai pas insisté non plus quand, au lieu de répondre à mes questions, il s'est mis à délirer, à m'expliquer que les mirages disparaissaient, que les
socles devenaient des socs parce que les gens avaient perdu l'habitude de s'exprimer correctement et que s'il n'intervenait pas l'univers entier finirait par disparaître. A plusieurs reprises au
cours de ce délire, il a répété : "Je suis Pierre", comme une évidence plus que comme défi. Il parlait de moins en moins vite, cela, je l'ai remarqué, mais les autres transformations ne me sont
apparues que plus tard."
Ce juge n'est pas différent des autres, aussi enfoncé qu'eux dans l'incompréhension. Il faudra pourtant qu'il réagisse au fait accompli. Alors seulement, on se préoccupera de ses
dernières paroles que le greffier est en train de transcrire pour les analyser. Il sera encore temps d'agir. Son bras gauche ne bouge plus, il le sent depuis une ou deux minutes. De ce membre
déjà mort, une sensation étrange vient irriguer tout son corps. Aucune douleur. Une lourdeur tout au plus, celle qui immobilise lentement ses paroles, qui assourdit les sons autour de lui. Il ne
distingue plus que très mal les paroles du juge, retranché dans un brouillard, de l'autre côté du bureau.
Tout va plus vite qu'il ne l'aurait cru. Les jambes, à leur tour, cessent d'obéir. Elles doivent blanchir, comme ses mains qui se parent peu à peu de l'éclat du marbre. "Tu es
Pierre." Il répète une dernière fois les mots, au ralenti, bercé d'un grand bonheur. Comment aurait-il réagi si son prénom avait été différent? Il ne pouvait pas l'être, tout simplement.
Cette ultime certitude l'envahit tandis qu'il distingue l'effervescence autour de lui. Il ne voit rien, comprend tout cependant : le juge qui se lève, téléphone, l'agent qui se débat pour ôter
ses menottes qui le lient à un bloc de pierre, le greffier qui ouvre la porte et qui appelle à l'aide. Que tout cela est drôle!
" Quand vous rendez visite à Pierre Ventori dans son musée de Marseille, regardez bien son sourire. Jamais vous ne verrez tel sourire habiter un humain. Ce n'est pas de la joie qui
se lit sur ses lèvres de marbre, encore moins de l'ironie ou toute forme vulgaire de satisfaction. C'est une pleine sérénité, le calme souverain du sacrifice, c'est le sourire du cercle refermé,
de la boucle bouclée. C'est, au -delà du devoir accompli, tout le pouvoir des mots hautement rétabli."
extrait, fin de "Tu es Pierre" in Les morts se suivent et se ressemblent , éditions Manya 1992
Premier recueil de nouvelles, teintées de fantastique