Tibor Déry * Niki
[...] Elle ne se recoucha pas ; de toute façon, elle n'aurait pas pu dormir. Elle aurait jugé inconvenant de dormir dans un lit tandis que son chien se battait contre la mort sous l'armoire, dans la noirceur empoussiérée, tissée de toiles d'araignée. Si au moins l'animal pouvait terminer cette dernière affaire de sa vie dehors, à l'air libre, sur le sol doux et friable où il pourrait creuser, avec ses derniers mouvements, le trou commun de tous les êtres pour s'ensevelir ! Madame Ancsa avait le regard lucide des femmes sur les choses de la vie et de la mort - surtout en ce moment où elle tenait peu à la vie elle-même - cependant, sa sensibilité ne's'est pas estompée : elle savait ce que vie indigne et mort indigne signifiaient. Son désarroi venait surtout de son incapacité d'accomplir sa mission de femme : elle ne pouvait aider ni ici ni ailleurs.
Elle resta assise jusqu'à l'aube dans le fauteuil à la housse marron, près de la fenêtre qui filtrait la lumière argentée des lampadaires de la place Jászai Mari. Vers le matin, elle s'assoupit, dans l'espoir peut-être que Niki, entendant la respiration régulière du sommeil, ressorte à la lumière. Des voix fortes et des pas dans l'entrée la réveillèrent, sa porte s'ouvrit sans frapper. Son mari fit son entrée, avec un petit bouquet jaune dans la main.
A présent, ils se tiennent sans un mot devant l'armoire. L'ingénieur qui avait enduré beaucoup de choses au cours des cinq dernières années et qui avait supporté toutes les humiliations physiques et psychologiques avec un calme incomparable, de toute évidence bouleversé par le retour à la maison, perdit son contrôle et la nouvelle de la mort de son chien le fit fondre en larmes. Il semble maintenant sûr que Niki avait expiré et qu'il est étendu sans vie sous l'armoire : s'il entendait encore la voix de son maître, il rassemblerait ses dernières forces pour ressortir. Appuyé contre l'armoire, Ancsa essuye ses larmes et regarde vers le recoin de la chambre, la couche vide du chien, abandonnée avec une croûte de pain desséchée. Sa femme l'enlace convulsivement; elle ne pense qu'à une chose : on lui a rendu son mari. Elle demande, pour la centième fois, comment il a été libéré, quand on lui a signifié sa libération, s'il est en bonne santé, s'il veut manger, se coucher, dormir. L'ingénieur lui étreint la main en silence.
- As-tu appris enfin pourquoi on t'a mis en prison?
- Je ne l'ai pas su, dit l'ingénieur.
- Ni pourquoi on t'a libéré ?
- Non, dit l'ingénieur. - On ne me l'a pas dit.
La femme tourne le dos à l'armoire. Cependant, elle sait qu'une tâche difficile l'attend encore. Il faudra enterrer Niki. En souvenir de sa courte vie, faute d'avoir une photographie, elle gardera le caillou, trouvée l'autre jour sous le tapis.
éditions Ciceró Budapest 1994
Tibor Déry a été présenté brièvement après l'extrait de sa nouvelle : "Amour" Ce texte est inspiré également de l'ambiance des années de plomb.