Bribes de mémoire 15. Ma grand-mère maternelle
Cette autre grand-mère, maternelle, je la fréquente tous les étés, pendant vingt ans, lointaine, au
goût de vacances ensoleillées, d'une grande tendresse envers ses petits-enfants. Éternellement habillée en noir ou en bleu foncé, l'immanquable fichu sur la tête (noué cependant vers l'arrière,
sur la nuque, à la différence de mon autre grand-mère), un tablier bleu devant elle - et surtout, volontiers pieds nus tout l'été - elle passe son temps libre assise devant sa fenêtre, une
jambe repliée sous elle. La fenêtre donne sur la route perpendiculaire qui se perd vers l'horizon boisé et sablonneux d'où les nuages de poussière soulevée par les charrettes à cheval font
apparaître parfois ses deux fils, ses tripes, ses enfants chéris. Elle a aussi deux filles : ma tante et ma mère. Elle colle le petit suffixe tendrement possessif à leurs prénoms aussi bien
qu'à ceux des fils mais elle ne se couche jamais sans avoir fait le tour pour vérifier s'ils sont bien rentrés. Parfois, je la vois par la fenêtre : sa silhouette droite, les mains nouées
sous son tablier, elle monte la garde au coin de la maison, fixant la route jusqu'à plus de minuit, pour guetter le phare de la moto qui doit ramener son plus jeune fils à la
maison.
Mes intuitions d'enfant se vérifient aux récits de ma mère et de ma
tante. Il y a des mères "à fils" et des mères "à filles". Ma grand-mère est des premières. Je ne saurai jamais ce qui lui a inspiré le mépris profond et inconscient, devenu impitoyable
envers la gent féminine. Elle laisse partir - si elle ne la pousse pas - sa fille de dix-huit ans à l'autre bout du pays, au bras d'un homme qui lui inspire confiance et sympathie (entièrement
méritées, au demeurant). Je suis intimement persuadée qu'elle paye ce geste par des décennies de cruels remords qu'elle tentera de compenser par un excès de tendresse et de générosité.
Ma mère souffre de l'éloignement déchirant, ne se plaint jamais de son enfance et appelle sa mère "ma douce mère", une expression jadis courante. L'été donne l'occasion à de joyeuses
retrouvailles qui se terminent par de poignantes séparations pour un an.
J'ignore par quel instinct ma mère devient une mère gaie et aimante. Une chose semble sûre : ce n'est pas la sienne qui lui sert de modèle durant les dix-huit premières années de sa
vie...
la suite suivra...