Imre Kertész * Être sans destin (Sorstalanság) extrait 2
Le narrateur, très affaibli et inapte au travail, est transporté à Buchenwald.
[...] Immédiatement à côté de moi un objet difforme entra dans mon champ de vision : un sabot, de l'autre côté une casquette de diable semblable à la mienne, deux accessoires pointues - le nez et le menton - au milieu, une dépression caverneuse - un visage. Et puis encore d'autres têtes, des objets, des corps - je compris que c'étaient les restes du chargement, les déchets, dirais-je pour employer un terme plus précis, qui avaient sans doute été mis là en attendant. Quelque temps après, une heure, un jour ou un an, je ne sais pas, je perçus enfin des voix, des bruits, on travaillait, on s'affairait. La tête qui était à côté de moi s'éleva soudain et, plus bas, aux épaules, je vis des bras en loques de détenu qui s'apprêtaient à hisser le corps sur une sorte de charrette ou de brouette, sur d'autres qui s'y entassaient déjà. Au même moment, me parvinrent aux oreilles des bribes de paroles que je réussis à grande peine à distinguer, et dans ce murmure rauque, j'eus encore plus de mal à reconnaître une voix naguère pourtant si sonore dans mon souvenir : "Je... pro...teste", balbutiait-elle. Et durant un instant, avant qu'il ne poursuivît son ascension, il s'arrêta en l'air, comme par stupéfaction, me semblait-il, et tout de suite, j'entendis une autre voix, certainement celle de l'homme qui lui tenait les bras. C'était une voix agréable, virile, amicale, et, à mon sens, son allemand de Lager aux accents quelque peu étrangers trahissait un certain étonnement, une sorte d'ahurissement, plutôt que de la rancoeur : "Was? Du willst noch leben?"* demanda-t-elle, et effectivement, à cet instant, moi aussi, je trouvai cela étrange, injustifiable et parfaitement immotivé. Alors je décidai qu'en ce qui me concernait je serais plus raisonnable. Mais déjà ils se penchaient vers moi et je fus bien obligé de cligner des yeux, puisqu'une main furetait devant eux, puis je fus jeté au milieu du chargement d'un charrette plus petite, ensuite on me poussa quelque part, je n'étais pas vraiment curieux de savoir où. Une seule chose me préoccupait, une pensée, une question qui ne m'était venue à l'esprit qu'à cet instant-là. Il est possible que ce fût de ma faute si je ne le savais pas, mais je n'avais jamais été assez prévoyant pour me renseigner sur les habitudes, le règlement, les méthodes de Buchenwald, bref, sur la façon dont ils le faisaient ici : au gaz, comme à Auschwitz, ou peut-être à l'aide d'un produit pharmaceutique, ce dont j'avais également entendu parler là-bas, éventuellement avec une balle, mais peut-être autrement, par l'un des mille autres moyens pour lequel mes connaissances étaient insuffisantes - je ne le savais tout simplement pas. En tout cas, j'espérais qu ce ne serait pas trop douloureux et c'est peut-être bizarre, mais cet espoir me remplissait, tout aussi réel que ces espoirs véritables, pour ainsi dire, qu'on fonde sur l'avenir. [...]
* "Quoi? Tu veux vivre encore?"
éditions Actes Sud 1998, traduction : Natalia et Charles Zaremba
édition originale : Szépirodalmi Könyvkiadó, Budapest, 1975