Bribes de mémoire 19. Ma tante (1)
Il y a des personnes qui occupent des places démesurées dans votre décor, d'autres passent sur la pointe des pieds, discrètement, au risque de s'effacer de votre mémoire avant l'heure. Les premières monopolisent les sillons profonds, leur image surgit immédiatement, avec leur voix, leur rire le plus souvent.
Une des figures les plus pittoresques de plus de cinquante années de mon existence est ma tante, la soeur unique de mon père. Elle est une branche évidente de la lignée de mon grand-père, petite et ronde, dynamique - même à quatre-vingts ans passés, elle nous devance allègrement en marchant - les yeux légèrement bridés de mon grand-père dans lesquels je soupçonne un lointain héritage des steppes d'Asie. Un personnage si fort qu'elle occuperait un roman à elle seule...
Elle est née en 1913. Elle a un an, lorsque mon grand-père s'en va au front russe. Mon père naît neuf ans après. Une relation très forte, presque maternelle l'attache à lui : même à l'âge avancé, il restera son "petit frère". D'ailleurs, elle a facilement cette attitude de "mère-poule" envers tous ceux qu'elle aime, y compris les "pièces rapportées" tant qu'elles n'ont pas démérité... Alors, cet amour 
démesuré et sans bornes se transforme en haine impitoyable et sans rappel, ses yeux bridés deviennent deux lames acérées... Cependant, les liens de sang demeurent au-dessus de tous les tourments, sans limites et sans conditions.
Elle commence à travailler tôt, obligée de quitter l'école pour devenir bonne chez des gens aisés. A seize ans, elle rencontre l'homme de sa vie, le premier et l'unique, un homme doux et à nos yeux un peu effacé - mais comment aurait-il pu résister, sans se révolter, au maternage intense de ma tante?... Les parents s'opposent au mariage car elle est mineure mais elle déclare sans appel : "C'est lui ou la corde!" (allusion que tous les Hongrois comprennent immédiatement, la pendaison étant le mode de suicide le plus répandu dans nos campagnes). Je ne les ai jamais vu se disputer, pas même une "panne de sourire" comme on appelle la période de froid entre époux. Ils s'adressent l'un à l'autre avec une immense tendresse, s'appelant "Père" et "Mère", se tenant par la main, se gratifiant souvent d'une petite caresse ou d'un baiser reconnaissant.
Difficile d'imaginer deux caractères plus contrastés. Ma tante, haute en couleurs, rit facilement aux éclats, adore danser et ne s'en prive pas, même à quatre-vingts ans passés, dans les mariages de petits-neveux et nièces. Je ne l'ai jamais entendu se plaindre de fatigue, pourtant, à 87 ans, elle retourne encore la terre de son jardin. Deux tragédies finissent par avoir raison de son indestructible joie de vivre.
la suite suivra...