Le blog de Flora

Imre Kertész * Être sans destin (Sorstalanság)

25 Novembre 2008, 10:09am

Publié par Flora

 

Au commencement de mon blog, j'ai traduit le discours de la réception du Prix Nobel de I. Kertész, prononcé à Stockholm. Il y est question de son expérience fondamentale d'Auschwitz, à l'âge de 15 ans et surtout, des enseignements que lui - et l'humanité toute entière  - doit en tirer. Vous trouvez ici un extrait de ce roman monumental - non pas pour le nombre de pages - 366, mais pour son importance capitale, littéraire et historique. Et surtout, n'imaginez pas que c'est un Nobel au rabais que l'Occident aurait décerné par mauvaise conscience, pour "se racheter"  un peu... Kertész est un grand écrivain, capable d'allumer en vous l'étincelle d'une émotion profonde, tout en parlant à votre intelligence, sans chercher la facilité, les "effets"  et cet embrasement-là n'est pas prête à s'éteindre.

 

   Exceptionnellement, je me suis servie de l'excellente traduction de Natalia et Charles Zaremba, pour les éditions Actes Sud qui détient les droits des oeuvres de Kertész en français.

 

[...]Déjà, il fallait avancer : allez, à la douche. A la porte, devant moi, un détenu a fourré dans la main de Rozi un morceau de savon brun en disant et montrant que c'était pour trois personnes. Dans la salle de bains, on avait sous les pieds un caillebotis en bois glissant, au-dessus de la tête un réseau de tuyaux avec dessus une quantité de pommes de douche. Il y avait déjà beaucoup d'hommes nus qui avaient une odeur pas très agréable. J'ai trouvé étonnant que l'eau se mette à couler soudain toute seule, alors que tout le monde, y compris moi, cherchait en vain un robinet quelque part. Le débit de l'eau n'était pas vraiment abondant, mais sa température agréablement fraîche me convenait par cette chaleur. Et surtout, je me suis bien désaltéré, et j'ai senti de nouveau le même goût que tout à l'heure, à la fontaine : ensuite seulement, j'ai apprécié l'eau sur ma peau. Tout autour, des bruits joyeux, les gens pataugeaient, s'ébrouaient, éternuaient. Les gars et moi, on se moquaient les uns des autres à cause de nos têtes rasées. Il s'est avéré que le savon ne moussait malheureusement pas beaucoup, mais qu'il contenait en revanche beaucoup de petits grains acérés qui provoquaient des égratignures. Malgré cela, un homme grassouillet, là, non loin de moi, avec sur la poitrine et le dos une toison noire frisée qu'on lui avait visiblement laissée, s'en frottait longuement, solennellement, je dirais même avec des gestes rituels. A mes yeux, il lui manquait quelque chose - hormis ses cheveux, bien entendu. Alors seulement j'ai remarqué que, sur le menton et autour de la bouche, sa peau était plus blanche qu'ailleurs et pleine de coupures récentes et rouges. C'était le rabbin de la briqueterie, je le reconnaissais : ainsi, il était venu, lui aussi. Sans sa barbe, il était déjà moins singulier : c'était un homme ordinaire, avec un nez un peu grand, d'allure foncièrement banale. Il était encore en train de se savonner les jambes quand, aussi soudainement qu'elle était arrivée, l'eau a cessé de couler : il a regardé d'un air surpris en l'air, puis tout de suite en bas, devant lui, avec une espèce de résignation, comme quelqu'un qui en même temps prend acte de la disposition d'une volonté supérieure, la comprend et s'incline. [...]

 

Commenter cet article
H
Bonjour, vous écrivez avoir traduit le discours... donc... vous connaissez le hongrois et je me pose une question ... la traduction du titre en français est "être sans destin" mais est-ce être le verbe ou le nom ? Pour moi qui suis en train de lire ce très émouvant et très grand livre... l’ambiguïté est riche mais j'aimerais tout de même la lever...
Répondre
F
Vous avez raison: l'ambiguïté n'est pas du plus mauvais effet mais le sens du titre hongrois fait référence au verbe "être"... Merci de votre visite et de votre lecture attentive!
A
Je n'ai pas encore acheté ce livre car je suis allé dimanche 19 novembre à la fête du livre organisée par le Figaro Magazine au palais Brongniart et j'y ai acheté 4 livres tout en y rencontrant des écrivains tels que Marek Alter, Dominique Lapierre et sa fille Alexandra, Jean d'Ormesson etc, etc ...Un bel après-midi. Amitiés
Répondre
A
Ce extrait me donne envie de lire ce livre, bien que ce ne doit pas être facile. @+
Répondre
F
<br /> <br /> Bonjour, André. Ce n'est pas un livre "difficile" à lire, ce n'est pas un récit de témoignage à la Primo Levi. C'est un roman qui "recrée" la réalité que l'auteur a vécue. Il est dedans et<br /> distant à la fois et beaucoup ont été dérangé par ce regard sans pathos que moi, personnellement, trouve beaucoup plus efficace. <br /> <br /> <br /> <br />
L
c'est une des raisons qui me fait désespérer<br /> de l'humanité (une partie...?)comment des semblables peuvent traiter de si horribles<br /> manières leurs frères en humaine condition?<br /> encore maintenant: et vas-y pour la machette sanglante !et vas-y pour la "purification"<br /> ethnique! et vas-y pour la torture,l'otagerie<br /> les explosions de bidoche ...!!adolescente j'aimais une affiche où le "WHY?" était en grand ,et ce WHY n'a jamais trouvé de réponses<br /> ce Nobel est mérité pour l'écriture et l'expérience d'épouvante .A quand un Nobel pour<br /> les moments de bonheur?
Répondre
F
<br /> <br /> Il est vrai que l'humain est capable d'horreurs , tout comme de choses extraordinaires! Pour ne pas en désespérer, je regarde vers ses hauteurs et me nourrit de ce qui est enthousiasmant en<br /> chacun de nos frères (et soeurs, biensûr) humains.<br /> <br /> <br /> Dans cet extrait, ce qui m'a frappée, c'était la terrifiante résignation de ce rabbin, une sorte d'inconscience de l'inconcevable...<br /> <br /> <br /> <br />