Imre Kertész * Être sans destin (Sorstalanság)
Au commencement de mon blog, j'ai traduit le discours de la réception du Prix Nobel de I. Kertész, prononcé à Stockholm. Il y est question de son expérience fondamentale d'Auschwitz, à l'âge de 15 ans et surtout, des enseignements que lui - et l'humanité toute entière - doit en tirer. Vous trouvez ici un extrait de ce roman monumental - non pas pour le nombre de pages - 366, mais pour son importance capitale, littéraire et historique. Et surtout, n'imaginez pas que c'est un Nobel au rabais que l'Occident aurait décerné par mauvaise conscience, pour "se racheter" un peu... Kertész est un grand écrivain, capable d'allumer en vous l'étincelle d'une émotion profonde, tout en parlant à votre intelligence, sans chercher la facilité, les "effets" et cet embrasement-là n'est pas prête à s'éteindre.
Exceptionnellement, je me suis servie de l'excellente traduction de Natalia et Charles Zaremba, pour les éditions Actes Sud qui détient les droits des oeuvres de Kertész en français.
[...]Déjà, il fallait avancer : allez, à la douche. A la porte, devant moi, un détenu a fourré dans la main de Rozi un morceau de savon brun en disant et montrant que c'était pour trois personnes. Dans la salle de bains, on avait sous les pieds un caillebotis en bois glissant, au-dessus de la tête un réseau de tuyaux avec dessus une quantité de pommes de douche. Il y avait déjà beaucoup d'hommes nus qui avaient une odeur pas très agréable. J'ai trouvé étonnant que l'eau se mette à couler soudain toute seule, alors que tout le monde, y compris moi, cherchait en vain un robinet quelque part. Le débit de l'eau n'était pas vraiment abondant, mais sa température agréablement fraîche me convenait par cette chaleur. Et surtout, je me suis bien désaltéré, et j'ai senti de nouveau le même goût que tout à l'heure, à la fontaine : ensuite seulement, j'ai apprécié l'eau sur ma peau. Tout autour, des bruits joyeux, les gens pataugeaient, s'ébrouaient, éternuaient. Les gars et moi, on se moquaient les uns des autres à cause de nos têtes rasées. Il s'est avéré que le savon ne moussait malheureusement pas beaucoup, mais qu'il contenait en revanche beaucoup de petits grains acérés qui provoquaient des égratignures. Malgré cela, un homme grassouillet, là, non loin de moi, avec sur la poitrine et le dos une toison noire frisée qu'on lui avait visiblement laissée, s'en frottait longuement, solennellement, je dirais même avec des gestes rituels. A mes yeux, il lui manquait quelque chose - hormis ses cheveux, bien entendu. Alors seulement j'ai remarqué que, sur le menton et autour de la bouche, sa peau était plus blanche qu'ailleurs et pleine de coupures récentes et rouges. C'était le rabbin de la briqueterie, je le reconnaissais : ainsi, il était venu, lui aussi. Sans sa barbe, il était déjà moins singulier : c'était un homme ordinaire, avec un nez un peu grand, d'allure foncièrement banale. Il était encore en train de se savonner les jambes quand, aussi soudainement qu'elle était arrivée, l'eau a cessé de couler : il a regardé d'un air surpris en l'air, puis tout de suite en bas, devant lui, avec une espèce de résignation, comme quelqu'un qui en même temps prend acte de la disposition d'une volonté supérieure, la comprend et s'incline. [...]