Le blog de Flora

Bribes de mémoire 25. Les conteurs de mon enfance

28 Janvier 2009, 17:24pm

Publié par Flora

  
   Oui, je suis persuadée que le regard de l'adulte conditionne la perception de l'enfant : on peut ensevelir ce dernier sous les cadeaux les plus coûteux, les plus sophistiqués s'ils sont offerts dans l'indifférence, dans le souci de se débarrasser de leur destinataire au plus vite, en le privant du plus plus précieux que l'on puisse lui offrir et qu'il attend par-dessus tout : notre disponibilité.

   Je suis sûre aussi que nous, adultes, nous devons l'initier à la vie comme si nous entrouvrions les portes sur un univers plein de découvertes amusantes et extraordinaires. Presque tout devient ainsi source de joyeuse complicité. Transmission de l'héritage reçu... Bagage allégé pour affronter les difficultés incontournables. On ne peut pas éviter les deuils, les échecs, l'adversité. On peut y faire face.

   J'ai été bercée d'histoires. Ma mère les raconte bien, les enrichissant de moult détails qui les rendent presque visibles. En même temps, j'ai l'impression qu'elle ne s'arrête jamais, incapable de se reposer, par conditionnement découlant d'une vie difficile dès l'enfance et par tempérament aussi, sans doute. Il ne faut pas perdre son temps. Tout en enfilant son histoire, elle poursuit la cuisine, elle tricote, elle brique, elle raccommode. Cependant, à notre demande, elle ne refuse jamais de faire un dessin : sous notre regard émerveillé, le crayon comme par magie, fait naître un lapin, un chat, tout ce qu'on veut! Mon père est sans doute plus doué qu'elle pour le dessin. Jusqu'à dix ans  -  l'année où mon "talent" est découvert par ma professeur de dessin et qui me donne des ailes  -  je demande parfois à mon père un coup de main pour l'école et je suis des yeux, admirative, ses doigts engourdis par le travail manuel dur, serrant le crayon fascinant. Un jour, on m'en offre un vraiment magique : il est taillé des deux bouts, partagé en son milieu en bleu et en rouge ! Je l'emporte avec moi à l'hôpital où je passe quelques jours et je ne comprends vraiment pas les réprimandes de l'infirmière lorsqu'elle découvre tous les barreaux de mon lit blanc entièrement décorés de petits traits bleus et rouges alternés...
   J'ai déjà parlé des histoires de mon grand-père mais son fils est un conteur hors paire : dans sa bouche, la moindre anecdote devient une aventure extraordinaire qui nous tient en haleine et que nous revivons avec lui. Avec l'âge, il y prend de plus en plus de plaisir et l'idée me tente année après année d'enregistrer ces épisodes savoureux de la vie. Une étrange superstition me retient : en le fixant sur une bande magnétique, je crains de l'effacer de la réalité... 

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Miklós Radnóti * Razglednice (Razgledica*)

26 Janvier 2009, 19:24pm

Publié par Flora


 


Ce sont les derniers poèmes écrits par Radnóti dans le cahier qui se trouvait dans la poche de l'imperméable du poète lorsque le charnier dans lequel on l'avait enseveli avec d'autres prisonniers fusillés fut découvert. Epuisé, les pieds ensanglantés, il n'arrive plus à suivre la marche forcé des prisonniers du STO à travers la Serbie et la Hongrie. Il reçoit une balle dans la nuque au bord d'une fossé, aux alentour du 8 novembre 1944.


RAZGLEDNICE

1.

La canonnade en Bulgarie, intense, gronde,

percute la montagne, hésite, puis s'effondre ;

chaos d'hommes, de bêtes, de pensées, d'attelages,

la route cabrée hennit sous la crinière des nuages.

Mais ton image demeure dans ce grand bousculement,
au fond de moi lumineuse, et stable éternellement,
tel l'ange qui fait silence devant le monde détruit,
l'insecte qui fait le mort au creux de l'arbre pourri.
                                                              30 août 1944
2.

A neuf kilomètres de nous, là-bas,
brûlent maisons et meules ;
des paysans hagards fument leur pipe,
muets, près des éteules.
Ce lac, comme hier, du pied, la bergère
agite ses flots ;
son troupeau frisé lape les nuages
penché dessus l'eau.
                                                                6 octobre 1944
3.

Du mufle des boeufs coulent sang et bave,
tous les prisonniers urinent du sang,
nous piétinons là, fétides et fous,
et souffle la mort au-dessus de nous.
                                                                24 octobre 1944
4.

Je suis tombé près de lui. Comme une corde qui saute,
son corps, roide, s'est retourné.
La nuque, à bout portant... Et toi comme les autres,
pensais-je, il te suffit d'attendre sans bouger.
La mort, de notre attente, est la rose vermeille.
Der springt noch auf, aboyait-on là-haut.

De la boue et du sang séchaient sur mon oreille.

                                                                31 octobre 1944

*razglednica  "carte postale" en serbo-croite

Traduction Jean-luc Moreau,
  Marche forcée, Phébus, 2000



 

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Oeuvre de Gilbert * Miniatures

25 Janvier 2009, 16:54pm

Publié par Flora

AVARICE

Ils étaient  tellement avares qu'ils s'étaient procuré un enfant
au rabais, vingt centimètres et cinq cents grammes. L'incubateur, les progrès de la médecine, calamités modernes, donnèrent au rejeton une apparence que les médecins qualifiaient de normale et les parents de dispendieuse.
Le fil du temps n'arrangea pas les choses : Camille revenait cher en fournitures scolaires, vêtements, nouilles. Il lui arrivait même d'exiger des jouets. L'idée vint à sa mère, immédiatement suivie du père, de l'échanger contre un bambin de Somalie, malingre, habitué aux nourritures réduites, aimant se promener à demi nu et dispensé d'école.
Malheureusement, billets d'avion, démarches administratives, une adoption de meurt-la-faim coûtait une fortune. Les parents renoncèrent. Enfermée dans la cave, Camille mourut à petit feu, une agonie gratuite.


CORRESPONDANCE

Voltaire, Flaubert, Madame de Sévigné, Georges Sand, Stendhal, lire la correspondance des grands auteurs c'est s'informer sur leur époque, leur personnalité. Que laisseront les littérateurs du vingt et unième siècle? Des rangées de chiffres, les relevés de leurs appels téléphoniques.


DALAÏ-LAMA

Le seul lama qui ne crache pas quand il est mécontent.

extraits de  Miniatures  Editinter, 1999    illustration : R.T.

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Nu de dos (2007)

24 Janvier 2009, 17:00pm

Publié par Flora


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Bribes de mémoire 24. Gènes et parachutes dorés

23 Janvier 2009, 18:53pm

Publié par Flora

   
   Je sens que le chapitre précédent demande quelques approfondissements. Le dernier paragraphe, en particulier, suggère que j'ai reçu en bagage une bulle protectrice, en quelque sorte, contre tous les malheurs du monde. Que j'en aurais été jusqu'ici épargnée. Je suis la seule et la mieux placée pour savoir qu'il n'en est rien et ce, depuis les commencements...
   Je vais plutôt vous parler de mes "parachutes dorés"... Les neuroscientifiques découvrent avec de plus en plus de précisions que l'héritage génétique joue pour 50% dans la formation de notre tempérament, pour 10% ce sont des facteurs externes et les 40% restant dépendrait de notre façon d'agir pour augmenter ce "capital bonheur". Retenons les deux principaux neuromédiateurs qui assurent la transmission entre les neurones : la dopamine comme stimulateur et la sérotonine comme antidépresseur naturel. Or, le transport de ces dernières est assuré par des protéines dont la longueur est façonnée par les gènes : cela voudrait dire que si nous sommes de "gros transporteurs" par nos gènes, nous serons mieux armés pour supporter les malheurs (et non pas en être épargnés). Cependant, notre cerveau ne se contente pas de gérer cet héritage génétique, il continue à se façonner sous l'influence des événements de notre existence qui dépendent, en partie, de notre environnement mais aussi de nos choix.
    Après cette digression un peu savante que j'ai empruntée essentiellement à Boris Cyrulnik, je reviens à ce que je nommais initiation à l'émerveillement au monde. J'en ai pris conscience surtout depuis ces incursions dans le passé vers mes fantômes et je pourrais multiplier les souvenirs de cette transmission-là. Je revois mon père lorsqu'il ramène les premières pastèques de l'été : il descend de sa bicyclette et fier, avec le sourire d'une promesse d'enchantement, il ouvre son sac et en extirpe l'énorme globe vert foncé qui sonne "mûr" lorsqu'on y frappe avec le médiane recourbé comme à la porte du bonheur. Il faut ce sourire plein d'augures de mystère à dévoiler : regardez ce que je vous apporte et goûtez-moi ça ! Vous allez voir ce que vous allez voir ! Et c'est ainsi avec la cervelle du poulet du dimanche lorsqu'il coupe en deux le crâne qui a mijoté dans la soupe dorée : moitié pour mon frère, moitié pour moi, et ainsi introduit, le rituel nous donne effectivement la sensation de devenir plus intelligents... et de goûter une des choses les plus rares et les plus succulentes du monde...


la suite suivra...
   

  

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Attila József (1905-1937) * "L'ombre s'allonge..." (Az árnyékok...)

20 Janvier 2009, 11:18am

Publié par Flora

  Cela fait un bon moment que je me prépare à ouvrir ce blog vers ce géant de la poésie hongroise  -  et universelle  -  qu'est Attila József. Je repousse ce moment, par crainte de ne pas être à la hauteur de la tâche, par une crainte quasi religieuse (comme à l'époque lointaine où je pratiquais ce sentiment) d'approcher le divin, de déclancher ce tremblement de l'âme que sa poésie provoque en moi. Une autre raison  -  non négligeable  -  est l'obstacle de la langue poétique, rétive à la traduction. Même les meilleurs intentions, les talents les plus affirmés échouent à l'entreprise, transformant les vers lumineux en labeur d'honorables tâcherons... Il dit dans un de ses essais : "Le poème, le vrai, évoqué  simultanément dans le coeur et dans la raison, dans l'inconscience et dans la conscience,  par le signe imprimé des lettres et le système sonore des tonalités matérielles formant des mots, est créé par le poète et le lecteur à l'unisson." (trad. R.T.) Comment transmettre les sensations ainsi engendrées par les mots et les images intimes qu'ils suscitent, par la musique de leur association unique et originale dans une autre langue qui possède forcément les siennes propres?
Malgré l'énormité vaine de l'intention, je rends hommage au magnifique travail ambitieux et tout à fait considérable des éditions Phébus, de Georges Kassai et de Jean-Pierre Sicre, sans oublier Jean Rousselot, pour l'ouvrage de sept cents pages, contenant une présentation érudite et sensible, les traductions de l'oeuvre poétique et de nombreuses notes explicatives, paru en 2005. Pour commencer, j'ai choisi un poème court, écrit la dernière année de sa courte vie.

Az árnyékok...                                                   L'ombre s'allonge...
Az árnyékok kinyùlanak,                              L'ombre s'allonge, on voit au ciel
a csillagok kigyùlanak,                                 les étoiles qui étincellent;
föllobognak a lángok,                                  déjà brûlent leurs hautes flammes,
a megbonthatatlan rend szerint,                   et selon l'ordre intransigeant
mint ürben égitest, kering                            tourne, comme astre au firmament,
a lelkemben hiányod.                                         ton manque dans mon âme.

Mint tenger, reng az éjszaka,                      La nuit, telle une mer qui râle
növényi szenvedély szaga                            sa passion d'hydre végétale,
fojtja szoruló mellem.                                  m'étouffe en ses relents odieux.
Végy ki e mélyböl engemet,                          Viens, jette au fond de ces abysses 
fogd ki a kéjt, meritsd szemed                     le filet de désir et hisse :
hálóját mélyre bennem.                                      hisse-moi vers tes yeux ! 
                                                                                                          traduction : Georges Timár
                                                                                                   

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Oeuvre de Gilbert * "Le cadavre de Staré Mesto"

18 Janvier 2009, 10:25am

Publié par Flora

 [...] Il ne reviendra jamais, parti avec des souvenirs qui ne sont pas les siens, parti avec Frieda qu'il ne m'a pas rendue. J'ai déchiré le dessin de l'escrimeur, avant d'errer le long de la Vltava. Ces nuits-là, malgré le couvre-feu en vigueur depuis l'irruption des chars soviétiques, je guettais devant un bâtiment invisible. La rue longe un parc touffu. Dans l'air une odeur moite, comme les étreintes que j'imagine au-delà de ces murs. Frieda et Franz. Cet oeil de boeuf dans la toiture... Une vitre est moins opaque, moins sombre que les autres. Je crois entrevoir un visage. Quel jour était-ce ? Le 31 août ? Le premier septembre ? Le 2. Le 3. Dix fois, vingt fois, je suis allé raser les grilles. J'avançais lentement, guettant l'espace entre deux hêtres. Seuls des lambeaux de la façade résistaient au camouflage des feuilles. Moi qui aimais les arbres, je me prenais à haïr tant de verdure. Aucune personne sensée n'oserait proférer une telle affirmation mais je le dis bien haut : la lettre est née de cette haine. Pouvais-je deviner que Frieda sauterait par la fenêtre du commissariat ? Cinquième étage. Staré Mesto. Le corps qui se disloque. Un cadavre de plus dans cette copie de Prague.
   Ne me retire pas mon poste, Altesse. Puisque j'ai si longtemps vécu pour toi, laisse-moi  maintenant mourir aussi pour toi ! Ne laisse pas murer le tombeau auquel j'aspire
.
   Les pastilles blanches refusent de grandir. Au milieu du pont Charles, je me suis arrêté. Une anecdote venait d'envahir mon esprit. Pour rendre plus solide le mortier nécessaire à la construction du pont, les maçons souhaitaient y inclure du jaune d'oeuf. On fit venir de la campagne des chariots d'oeufs. Craignant qu'ils ne cassent pendant le voyage, les paysans envoyèrent des oeufs durs ! Je viens de comprendre soudain. Kafka n'est pas avec Frieda. Il n'existait que pour me détourner de mon obsession. Gardien de mon tombeau, il devait m'empêcher d'errer pour l'éternité dans cette ville absurde. Comment pourrais-je désormais revenir en arrière ?
   Certains croient aux vampires. Libre à eux de se rassurer. Survivre est une imposture. Seul est doux le néant. 

fin de la nouvelle, publiée en 2006 (posthume) dans le N° 20 de la revue Hauteurs.

C'est un des plus beaux textes de Gilbert (je reviendrai à d'autres extraits), reflet de son amour de Kafka, de Prague et ses fantômes... 

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Leo Perutz * portrait pour le N° 14 de Hauteurs

16 Janvier 2009, 10:02am

Publié par Flora

   La revue  HAUTEURS  a consacré son 14e  numéro à Léo Perutz et  au thème de l'identité. Qui pourrait illustrer mieux  ce thème complexe que cet écrivain né à Prague en 1882, juif de langue allemande comme son grand contemporain, Kafka. En 1901, sa famille s'installe à Vienne et il est citoyen autrichien jusqu'à l'Anschluss. Il s'enfuit alors pour s'installer à Tel Aviv.  Son histoire personnelle est une illustration des bouleversements en Europe de la première moitié du 20e siècle. Il meurt en Autriche, en 1957.                                
Il a écrit au moins deux chefs-oeuvre : Le Cavalier suédois et Le Marquis de Bolibar.


dessin : R.T. pour Hauteurs, 2004

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Bribes de mémoire 23. Le sens du passé

14 Janvier 2009, 11:19am

Publié par Flora

  
   Il n'y a pas longtemps, quelqu'un m'a dit : n'est-ce pas réjouissant de se promener ainsi dans le passé ? Ce n'est pas vraiment ce que je ressens... J'ai souvent employé les mots "apnée", "suffocant", "douloureux"  et ce, malgré mon sentiment maintes fois affirmé d'une enfance heureuse. D'où viennent ces sensations contradictoires ?
   Pour moi, ces plongées dans le passé servent essentiellement à mieux comprendre le présent. Je me méfie beaucoup de la nostalgie qui signifie, à mon sens, un malaise du présent et un refus de l'avenir. Rien de plus déprimant qu'un rassemblement "d'anciens combattants" aigris qui évoquent les bons vieux temps où tout était forcément mieux et qui dénigrent le présent dont il se sentent exclus ! Or, je voudrais me sentir bien ancrée dans mon époque et me tourner résolument vers l'avenir, être acteur du moins de mon destin, autant que possible. Me sentir concernée de ce qui se passe, en bien ou en mal, au lieu de me réfugier dans un passé sécurisant qui a conservé intacte l'image de ma jeunesse intrépide...
   Le retour vers le passé signifie fatalement inventaire, bilan. Je ne raffole pas des bilans : je redoute qu'ils ne puissent être négatifs, du moins en partie. Mon épicurisme instinctif me déconseille les regrets inutiles des choses que l'on ne peut de toute façon pas changer.

   Tout cela ne veut nullement dire que je renie le passé. C'est une mine d'or d'enseignements qui servent pour mieux s'orienter dans son présent et dans son avenir, à condition, bien sûr, d'en tirer "la substantifique moelle"...

   La plupart des gens que j'évoque sont morts. Je me promène dans un monde de fantômes que je deviendrai moi-même un jour. Ils vivent dans la mémoire de quelques personnes et ils sont appelés à s'effacer fatalement un jour, pour rejoindre le long cortège des milliards d'humains depuis la nuit des temps... Puis-je me donner l'illusion de les ressusciter un instant ? Ils sont un peu moi, ils m'ont construite, non seulement en me léguant une partie de leurs gènes mais aussi les moments que nous avons partagés.

   Et c'est là que j'en arrive à l'essentiel : plus importante que l'aisance matérielle, ils m'ont donné la capacité de l'émerveillement au monde. J'ai lu quelque part une constatation que je pressentais intuitivement : il faut être doué pour le bonheur. C'est cette initiation-là que j'ai reçue dans mon enfance.
  

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Sándor Hunyadi (1892-1942) * En tenue de troufion

12 Janvier 2009, 14:24pm

Publié par Flora

 
[...] A l'intérieur, une sonnerie impétueuse retentit. Vilma prit le plat de charcuterie et les oignons et les emporta. La cuisine devint déserte. Je savais où était la fille, par quel paysage elle passait. Je connaissais les pièces, la salle-à-manger. Les meubles. La table de la salle-à-manger, le divan, l'horloge et les tableaux au mur. 
   La fille allait et venait entre la cuisine et l'appartement. On sonna pour l'eau, le sel. Le robinet coulait. Enfin, le dîner prit fin à l'intérieur. Vilma sortit, secoua la nappe dans le couloir pour faire tomber les miettes. Je revis Piri encore une fois. Déjà vêtue de son manteau et de son chapeau. Elle sortit le café et le sucre pour le petit déjeuner. Toujours sans saluer, elle s'en alla.
   La porte d'entrée claqua. Et je vis descendre la famille que je connaissais, dans le tournant de l'escalier principal éclairé.
   La fille m'appela :
   - Passez chez moi pendant que je range la cuisine.
   Ce "chez moi" était un réduit minuscule. Un réduit sans fenêtre. Plutôt une arrière-cuisine. Elle respirait par la cuisine. A peine de la place pour un lit en fer et une chaise avec une bassine en tôle pour la toilette. Deux clous plantés dans le mur sur lesquels pendaient les jupes multicolores et les corsages bon marché  de la fille. A la tête du lit, il y avait un coffre en bois vert, comme les cantines que les appelés emportent à l'armée. Sur ce coffre, un petit livre de prières était posé, fermé d'une boucle. Il était rempli d'images pieuses à la bordure dentelée. Des Madones bleu azur, des Christ au teint cireux, avec la goutte de sang écarlate sur le front ceint de la couronne d'épines.
   Je m'assis sur le lit. J'écoutais, je regardais la fille s'affairer dans la cuisine. Dehors, dans la cour, régnait une mauvaise odeur nauséabonde estivale. Cependant, dans le réduit sans fenêtre, je crus percevoir le parfum léger de la terre à la campagne. Celui de la chambre paysanne, avec le sol en terre battue. Il se peut que je ne rêvais pas : c'était les vêtements de la fille qui charriaient avec eux ce parfum lointain.
   Je m'impatientai :
   - Venez donc.
   - J'arrive, dit la fille, je me lave les mains car je tripotais de l'oignon. Elle s'approcha du robinet. Elle se mit à laver soigneusement les mains avec un gros savon de ménage.
   Elle finit par entrer dans le réduit.
   - Relevez-vous. Je vais faire le lit.
   Je me mis debout, je l'enlaçai, l'attirai vers moi... Eh bien, j'eus souvent affaire aux femmes, et avant et après.  Mais jamais je ne ressentis une telle pureté, une telle force grave dans une étreinte. Ma force n'était rien à côté de celle avec laquelle cette fille entourait mon épaule de ses bras musclés. Elle prit ma tête entre ses mains et me dévisagea. Tout doucement, elle chuchota :
   - C'est grâce à vos yeux que vous êtes ici. C'est ce qui m'a attirée quand vous m'aviez abordée...

extrait, fin de la nouvelle "Bakaruhában", publiée dans le recueil Nouvellistes de l'entre-deux-guerres, Holnap Kiadó 1996 

Traduction : R.T. 

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