Le blog de Flora

Mosquée d'Ortaköy * encre 1988

10 Février 2009, 11:16am

Publié par Flora






Nous avons habité Istanbul de 1984 à 1990.

J'aimais m'installer partout, avec ma petite chaise pliante et mon sac à outils,

pour saisir les paysages si attachants de cette ville bien-aimée,

pour laquelle je garde une indéfectible nostalgie...

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Bribes de mémoire 26. La vache et la sorcière

9 Février 2009, 20:00pm

Publié par Flora

 
   Dans mon enfance, je suis bercée d'histoires de sorcières, racontées par mes grands-parents et par de vieilles voisines comme des expériences vécues, par conséquent, qui ne souffrent pas de doute. Je me souviens de ma première longue (plus de 3 heures) conversation téléphonique avec Claude Seignolle : le grand sorcier devant l'éternel évoque les histoires extraordinaires liées à son Périgord natal et tout d'un coup, je me rends compte que mes souvenirs entrent en résonance, quelques infimes nuance mises à part, avec l'imaginaire des paysans de l'autre bout de l'Europe ! Sorciers de tous les pays, unissez-vous ? ! Soudain, une merveilleuse compréhension, un langage commun.

   "De mes yeux vu..."  C'est ainsi que tous les témoins, tous les protagonistes éveillent votre confiance, ébranlent votre incrédulité de rationaliste endurcie. Vous ne pouvez pas y croire et pourtant...
 
   J'ai à peu près six ans. Nous avons une vache, source précieuse de notre consommation en lait, fromage frais et crème fraîche (bien que je ne puisse rien avaler de tout cela, leur seule odeur me soulève le coeur). Nous en vendons aussi à quelques voisins qui viennent le chercher vers les 6 heures du soir. Il y en a une parmi eux dont on murmure qu'elle a "le mauvais oeil". Je la vois encore, tout de noir vêtue comme la plupart des femmes ayant passé la quarantaine, le foulard noué sous le menton et le tablier de tous les jours, son pot au lait dans la main. Elle veut à tout prix passer le seuil de l'étable où ma grand-mère est encore occupée à tirer sur les pis, assise sur un petit tabouret et le front appuyée contre le flanc rassurant de la bête qui est reconnaissante d'être ainsi soulagée. Ma grand-mère repousse la voisine vers la maison : "Attends-moi dans la cuisine!" Cependant, celle-ci parvient à glisser un pied dans l'étable et le mal est fait. Le lendemain, à l'heure de la traite, ma grand-mère n'obtient qu'un mince filet sanguinolent à la place du flot épais quotidien. Heureusement, elle sait  ce qui lui reste à faire dans ces cas-là, elle connaît le remède. A l'aube, elle tire quelques gouttes du liquide ensorcelé dans une petite auge qu'elle place sur le seuil de l'étable, puis elle le frappe violemment avec un maillet. Vers le soir, les choses rentrent dans l'ordre : la vache est guérie mais ma grand-mère veut vérifier les effets jusqu'au bout. Elle rend visite à la voisine pour constater qu'elle gît au fond de son lit, couverte de bleus...
De mes yeux vu...
la suite suivra...

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Attila József (1905-1937) * "Flóra"

3 Février 2009, 13:16pm

Publié par Flora


Hexamètres

Croulent les tas de vieilles neiges,
           le zinc de la gouttières fuit,
Fondent les blocs de gel noircis
             que le jus de l'hiver délave
Avant de gonfler d'abondance
             le gargouillis des canivaux.
En-allés les jours si légers,
             ah, le pauvre azur en frissonne !
Mais déjà un rouge désir
             vers l'aube lance sa chemise :
Vois combien je t'aime, inquiet
             de cet éveil, ô ma Flóra !
Ô ravissant dégel, tu as
             arraché le deuil de mon coeur
Comme on libère du bandage
             la plaie, et je prends mon essor !
Me revient le flux de ton nom
             tout de beauté, tout de douceur,
et je tremble songeant aux jours
             d'hier, à ma vie loin de toi ! 
(traduction : Georges Kassai et Jean-Pierre Sicre)

Hexaméterek

Roskad a kásás hó, cseperészget a bádogeresz már,
elfeketült kupacokban a jég elalél, tovatünik,
buggyan a lé, a csatorna felé fodorul, csereg, árad.
Illan a könnyü derü, belereszket az égi magasság
s boldog vágy veti ingét pirral a reggeli tájra.

Látod, mennyire, félve-ocsùdva szeretlek, Flóra !
E csevegö szép olvadozásban a gyászt a szivemröl
mint sebröl a kötést, te leoldtad  -  ùjra bizsergek.
Szól örökös neved árja, törékeny báju veröfény,
és beleborzongok, látván, hogy nélküled éltem. 

1937

 

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Oeuvre de Gilbert * "Soumission" (extrait)

31 Janvier 2009, 10:59am

Publié par Flora

 [...] L'ouverture des sceaux, les cavaliers de l'apocalypse, les anges porteurs de trompettes, le questionnaire s'accéléra. Véronique répondit, avec un stoïcisme digne de l'antique. La justesse de ses répliques n'atténuait en rien le sadisme du tortionnaire,  mais l'amphithéâtre avait basculé du côté de la victime. Les figures hostiles du réveil applaudissaient chacune de ses réponses, un désaveu cinglant pour l'inquisiteur au cheveu rare. Soudain, les jambes se dérobèrent. La femme en blouse blanche abandonna les caresses pour allonger la blessée dans la travée. Une position inconfortable. Les marches striaient le dos, cassaient la nuque. Comprendre les questions qui montaient de la chaire exige maintenant une concentration au-delà de la douleur. Que va dire Philibert ? Véronique s'affole. Jamais elle n'obtiendra sa licence. Pourquoi avoir pris tant de retard ? Sa mère n'aurait pas apprécié qu'elle lui raccroche au nez mais il y avait moyen  d'expliquer, de rappeler plus tard. Elle n'a pas osé. Elle le paye. Un masque à oxygène est posé sur son visage. Va-t-elle, de nouveau, sombrer dans l'inconscience? Qu'est devenu le devoir qu'elle devait rendre ce matin ? En charpie comme la voiture, comme ses jambes ? Sans cette nuit passée à parfaire la dissertation, ses réflexes auraient-ils été mieux aiguisés, au moment où le camion a quitté sa ligne ? Véronique ne veut pas le savoir. La douleur est trop forte. Demain, dans L'Union, on annoncera sa mort :

"L'épouse d'un universitaire rémois succombe dans un tragique accident de la circulation."

L'article insistera sur les mérites de Philibert Mogue, sa réputation flatteuse à l'étranger, ses ouvrages savants. Véronique ne sera, comme toujours, qu'un appendice de son mari.

Un sursaut agita les muscles de Philibert. Son esprit peinait à se remettre en branle, écartelé entre la honte, tous ces regards fichés dans sa direction, et le dégoût : que de laideur dans ces visages, des pommettes embourbées dans une barbe folle, des canines cariées, un nez obtus, une oreille tranchante, des sourcils effilés ! Quelle sélection perverse poussait vers les études de lettres les étudiants les plus laids ? Au premier rang, comme pour mieux le narguer, un rire et une tignasse brune, essaim de pellicules :

 "Vous parlez au mur, monsieur ?" [...] 
extrait de la nouvelle "Soumission" in Le Déchant  éditions Nestiveqnen 2005

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"Cantatrice" * encre (2000)

29 Janvier 2009, 09:44am

Publié par Flora




illustration publiée dans la revue Hauteurs pour le texte de Léa Silhol "Le lied de l'intransigeance"

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Bribes de mémoire 25. Les conteurs de mon enfance

28 Janvier 2009, 17:24pm

Publié par Flora

  
   Oui, je suis persuadée que le regard de l'adulte conditionne la perception de l'enfant : on peut ensevelir ce dernier sous les cadeaux les plus coûteux, les plus sophistiqués s'ils sont offerts dans l'indifférence, dans le souci de se débarrasser de leur destinataire au plus vite, en le privant du plus plus précieux que l'on puisse lui offrir et qu'il attend par-dessus tout : notre disponibilité.

   Je suis sûre aussi que nous, adultes, nous devons l'initier à la vie comme si nous entrouvrions les portes sur un univers plein de découvertes amusantes et extraordinaires. Presque tout devient ainsi source de joyeuse complicité. Transmission de l'héritage reçu... Bagage allégé pour affronter les difficultés incontournables. On ne peut pas éviter les deuils, les échecs, l'adversité. On peut y faire face.

   J'ai été bercée d'histoires. Ma mère les raconte bien, les enrichissant de moult détails qui les rendent presque visibles. En même temps, j'ai l'impression qu'elle ne s'arrête jamais, incapable de se reposer, par conditionnement découlant d'une vie difficile dès l'enfance et par tempérament aussi, sans doute. Il ne faut pas perdre son temps. Tout en enfilant son histoire, elle poursuit la cuisine, elle tricote, elle brique, elle raccommode. Cependant, à notre demande, elle ne refuse jamais de faire un dessin : sous notre regard émerveillé, le crayon comme par magie, fait naître un lapin, un chat, tout ce qu'on veut! Mon père est sans doute plus doué qu'elle pour le dessin. Jusqu'à dix ans  -  l'année où mon "talent" est découvert par ma professeur de dessin et qui me donne des ailes  -  je demande parfois à mon père un coup de main pour l'école et je suis des yeux, admirative, ses doigts engourdis par le travail manuel dur, serrant le crayon fascinant. Un jour, on m'en offre un vraiment magique : il est taillé des deux bouts, partagé en son milieu en bleu et en rouge ! Je l'emporte avec moi à l'hôpital où je passe quelques jours et je ne comprends vraiment pas les réprimandes de l'infirmière lorsqu'elle découvre tous les barreaux de mon lit blanc entièrement décorés de petits traits bleus et rouges alternés...
   J'ai déjà parlé des histoires de mon grand-père mais son fils est un conteur hors paire : dans sa bouche, la moindre anecdote devient une aventure extraordinaire qui nous tient en haleine et que nous revivons avec lui. Avec l'âge, il y prend de plus en plus de plaisir et l'idée me tente année après année d'enregistrer ces épisodes savoureux de la vie. Une étrange superstition me retient : en le fixant sur une bande magnétique, je crains de l'effacer de la réalité... 

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Miklós Radnóti * Razglednice (Razgledica*)

26 Janvier 2009, 19:24pm

Publié par Flora


 


Ce sont les derniers poèmes écrits par Radnóti dans le cahier qui se trouvait dans la poche de l'imperméable du poète lorsque le charnier dans lequel on l'avait enseveli avec d'autres prisonniers fusillés fut découvert. Epuisé, les pieds ensanglantés, il n'arrive plus à suivre la marche forcé des prisonniers du STO à travers la Serbie et la Hongrie. Il reçoit une balle dans la nuque au bord d'une fossé, aux alentour du 8 novembre 1944.


RAZGLEDNICE

1.

La canonnade en Bulgarie, intense, gronde,

percute la montagne, hésite, puis s'effondre ;

chaos d'hommes, de bêtes, de pensées, d'attelages,

la route cabrée hennit sous la crinière des nuages.

Mais ton image demeure dans ce grand bousculement,
au fond de moi lumineuse, et stable éternellement,
tel l'ange qui fait silence devant le monde détruit,
l'insecte qui fait le mort au creux de l'arbre pourri.
                                                              30 août 1944
2.

A neuf kilomètres de nous, là-bas,
brûlent maisons et meules ;
des paysans hagards fument leur pipe,
muets, près des éteules.
Ce lac, comme hier, du pied, la bergère
agite ses flots ;
son troupeau frisé lape les nuages
penché dessus l'eau.
                                                                6 octobre 1944
3.

Du mufle des boeufs coulent sang et bave,
tous les prisonniers urinent du sang,
nous piétinons là, fétides et fous,
et souffle la mort au-dessus de nous.
                                                                24 octobre 1944
4.

Je suis tombé près de lui. Comme une corde qui saute,
son corps, roide, s'est retourné.
La nuque, à bout portant... Et toi comme les autres,
pensais-je, il te suffit d'attendre sans bouger.
La mort, de notre attente, est la rose vermeille.
Der springt noch auf, aboyait-on là-haut.

De la boue et du sang séchaient sur mon oreille.

                                                                31 octobre 1944

*razglednica  "carte postale" en serbo-croite

Traduction Jean-luc Moreau,
  Marche forcée, Phébus, 2000



 

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Oeuvre de Gilbert * Miniatures

25 Janvier 2009, 16:54pm

Publié par Flora

AVARICE

Ils étaient  tellement avares qu'ils s'étaient procuré un enfant
au rabais, vingt centimètres et cinq cents grammes. L'incubateur, les progrès de la médecine, calamités modernes, donnèrent au rejeton une apparence que les médecins qualifiaient de normale et les parents de dispendieuse.
Le fil du temps n'arrangea pas les choses : Camille revenait cher en fournitures scolaires, vêtements, nouilles. Il lui arrivait même d'exiger des jouets. L'idée vint à sa mère, immédiatement suivie du père, de l'échanger contre un bambin de Somalie, malingre, habitué aux nourritures réduites, aimant se promener à demi nu et dispensé d'école.
Malheureusement, billets d'avion, démarches administratives, une adoption de meurt-la-faim coûtait une fortune. Les parents renoncèrent. Enfermée dans la cave, Camille mourut à petit feu, une agonie gratuite.


CORRESPONDANCE

Voltaire, Flaubert, Madame de Sévigné, Georges Sand, Stendhal, lire la correspondance des grands auteurs c'est s'informer sur leur époque, leur personnalité. Que laisseront les littérateurs du vingt et unième siècle? Des rangées de chiffres, les relevés de leurs appels téléphoniques.


DALAÏ-LAMA

Le seul lama qui ne crache pas quand il est mécontent.

extraits de  Miniatures  Editinter, 1999    illustration : R.T.

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Nu de dos (2007)

24 Janvier 2009, 17:00pm

Publié par Flora


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Bribes de mémoire 24. Gènes et parachutes dorés

23 Janvier 2009, 18:53pm

Publié par Flora

   
   Je sens que le chapitre précédent demande quelques approfondissements. Le dernier paragraphe, en particulier, suggère que j'ai reçu en bagage une bulle protectrice, en quelque sorte, contre tous les malheurs du monde. Que j'en aurais été jusqu'ici épargnée. Je suis la seule et la mieux placée pour savoir qu'il n'en est rien et ce, depuis les commencements...
   Je vais plutôt vous parler de mes "parachutes dorés"... Les neuroscientifiques découvrent avec de plus en plus de précisions que l'héritage génétique joue pour 50% dans la formation de notre tempérament, pour 10% ce sont des facteurs externes et les 40% restant dépendrait de notre façon d'agir pour augmenter ce "capital bonheur". Retenons les deux principaux neuromédiateurs qui assurent la transmission entre les neurones : la dopamine comme stimulateur et la sérotonine comme antidépresseur naturel. Or, le transport de ces dernières est assuré par des protéines dont la longueur est façonnée par les gènes : cela voudrait dire que si nous sommes de "gros transporteurs" par nos gènes, nous serons mieux armés pour supporter les malheurs (et non pas en être épargnés). Cependant, notre cerveau ne se contente pas de gérer cet héritage génétique, il continue à se façonner sous l'influence des événements de notre existence qui dépendent, en partie, de notre environnement mais aussi de nos choix.
    Après cette digression un peu savante que j'ai empruntée essentiellement à Boris Cyrulnik, je reviens à ce que je nommais initiation à l'émerveillement au monde. J'en ai pris conscience surtout depuis ces incursions dans le passé vers mes fantômes et je pourrais multiplier les souvenirs de cette transmission-là. Je revois mon père lorsqu'il ramène les premières pastèques de l'été : il descend de sa bicyclette et fier, avec le sourire d'une promesse d'enchantement, il ouvre son sac et en extirpe l'énorme globe vert foncé qui sonne "mûr" lorsqu'on y frappe avec le médiane recourbé comme à la porte du bonheur. Il faut ce sourire plein d'augures de mystère à dévoiler : regardez ce que je vous apporte et goûtez-moi ça ! Vous allez voir ce que vous allez voir ! Et c'est ainsi avec la cervelle du poulet du dimanche lorsqu'il coupe en deux le crâne qui a mijoté dans la soupe dorée : moitié pour mon frère, moitié pour moi, et ainsi introduit, le rituel nous donne effectivement la sensation de devenir plus intelligents... et de goûter une des choses les plus rares et les plus succulentes du monde...


la suite suivra...
   

  

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